Madame du Boys par Remy de Gourmont (PG, 51) Sixtine : roman de la vie cérébrale, chapitre 2

Chapitre II

Madame du Boys

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«…Quid agunt in corpore casto Cerussa et minium, centumque venena colorum? Mentis honor morumque decus sunt vincula sancti Conjugii…» – CLAUDIUS MARIUS VICTOR, De perversis suæ ætatis Moribus.

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Peu de jours après Sixtine, Hubert avait quitté Rabodanges. Le vert éternel des prés pleins de boeufs à la longue le contristait et, malgré l’ingéniosité de la comtesse, privé de la jeune femme qui l’intriguait à l’extrême, le château lui parut d’une viduité funèbre.

Il n’exécuta même pas son projet d’aller visiter la trappe de Mortagne, reprit le train où il l’avait laissé, rentra à Paris, un soir, dans un état de réelle satisfaction.

Paris, ce n’était pour lui, ni la rue, ni le boulevard, ni le théâtre ; Paris, pour Entragues, était confiné dans les bornes assez étroites du «cabinet d’étude», peuplé des bons fantômes de son imagination. Là, s’agitaient obscurément des êtres tristes et vagues, pensifs et informes, qui imploraient l’existence. Entragues vivait avec eux dans une familiarité presque inquiétante. Il les voyait, les entendait, se transportait avec eux dans le milieu nécessaire à leur activité, bref subissait les phénomènes les plus aigus de l’hallucination.

C’est ainsi que dès le lendemain de son retour, Mme du Boys vint l’occuper de ses aventures. Il s’agissait de la réconcilier d’une façon logique avec son mari qu’elle avait abandonné pour suivre à Genève, un comte polonais, retiré là après des aventures nihilistes. Artémise du Boys : elle orthographiait ainsi son nom depuis sa fugue adultère, pendant que son mari, secrétaire-caissier de l’Union de la Bonne-Science, le simple M. Dubois, pleurait l’irréparable malheur.

Il gémissait et Mme du Boys s’ennuyait, excellente occasion pour renouer les fils et mettre en pratique quelques versets de l’Évangile. Irréparable ? Et le pardon ? L’une était au point de consentir à le demander, l’autre attendait qu’on lui forçât la main.

«Ah ! Madame du Boys, songeait Entragues, en considérant sa visiteuse, vous ne connaissez pas votre mari ! Écrivez-lui. Dites seulement : «Je fus une alouette entre toutes les femmes, le miroir me tenta !» Répétez cette idée simple tout le long de quatre belles pages d’une petite écriture penchée, tremblée, mouillée de larmes (oh ! de vraies larmes, de larmes scientifiques, acidulées et dosées des sels voulus de l’amertume), – fais cela, ô mon amour, et tu verras !»

Sans attendre la réponse, et pendant que Mme du Boys méditait, modeste et très convenable pécheresse, Entragues alla réconforter le secrétaire de la Bonne-Science. Bureau simple et assez propre : des journaux, des brochures, des registres : liste générale des membres fondateurs, protecteurs, donateurs, résidents, étrangers, honoraires, catégories pesées au poids du préalable versement ; sommes versées, sommes dues et différentes rubriques.

«Vous êtes triste ? Oui, vie brisée : mais, mon cher Monsieur Dubois, toutes les vies sont brisées, comme brisés tous les bâtons plongés dans l’eau : l’existence fausse les âmes, nous ne sommes pas faits pour la vie : une tromperie nous la donne, une duperie nous la conserve. Ah ! la philosophie n’est pas votre fort, je le sais : ni fondateur, ni protecteur, ni rien, mais secrétaire appointé. Si vous n’êtes point philosophe, pourquoi avez-vous épousé une jolie femme, comme Mme du Boys ? Un philosophe seul se peut autoriser de telles imprudences, parce que, le moment venu, il sait faire abstraction. Les chiffres vous ont enseigné d’autres devoirs ; tout compte dans une page de registre et l’absence s’appelle mémoire. La pure vérité, dévoilée de tout symbole, c’est que vous l’aimez encore ? En chrétien, non pas en lâche ajuponné à des habitudes. Soit : vous avez la charge de cette âme faible, et vous devez, comme le Bon Pasteur, la porter sur vos épaules et la garer du lion dévorant ? Mais, puisqu’elle a perdu sa voie, que ne courez-vous après ? De l’orgueil vous enchaîne à vos registres ; vous croyez être chrétien, vous n’êtes que stoïque. Monsieur Dubois, les modernes Bons Pasteurs usent, sans honte, des chemins de fer et des télégraphes : partez ! Ah! les donateurs ? Eh bien, télégraphiez ! Non, il faut, au moins, que la scabieuse brebis fasse la moitié de la route, que la pécheresse se madeleinise et pleure. Allons, je vous l’enverrai. Ainsi, votre femme vous a quitté pour suivre son plaisir ; elle revient un peu tremblante, mais confiante et vous lui pardonnerez ? Vous lui ouvrirez votre porte, vos bras, votre lit ? Dans le décompte des jours passés, aux jours de maritale solitude, vous écrirez : Mémoire c’est-à-dire, un cette fois, oubli ? Le premier repas pris ensemble sera repas de fête, et la première nuit dormie, une nuit de plaisance ? Vous ferez tout cela, Monsieur Dubois, parce que vous êtes chrétien et non stoïque : je vous avais calomnié. Me raconterez-vous l’entrevue du très noble pardon, tout bas, pour ma personnelle édification, et la pourrai-je raconter, tout haut, pour l’édification du siècle ?»

Revenu de ces songeries, Entragues, pour se distraire, recopia à l’encre, des feuilles de carnet crayonnées en chemin de fer, ou le soir, dans son lit, ou le matin, dans la solitude des avenues.

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Retrouvez Sixtine et Hubert, demain à 14h dans le chapitre 3 intitulé : Notes de voyages : Rai-Aube !

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Sixtine : roman de la vie cérébrale / Remy de  Gourmont. – Albert Savine éditeur, 1890.

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