Le ciel de Remy de Gourmont (PG, 47) Paysages de la petite ville, 32

Comme je revenais de chez les cubistes, en descendant les Champs-Elysées, le ciel était si beau vers l’occident, d’un rouge si doux, si riche et si profond, que je me retournais à chaque instant, au risque de scandaliser les passants, tout entiers à leurs petites affaires. Mais je ne suis pas indifférent aux spectacles du ciel. C’est même une des rares choses que je regretterai, car le vrai ciel est sur la terre et dans nos climats. A l’automne, quand l’air est humide, et il en est presque toujours ainsi, les couchers de soleil, le long de la vallée de la Seine, sont admirables. Je n’en ai vu de plus somptueux qu’à l’extrême pointe de la Hollande. Rien que cela vaut peut-être la peine de vivre. Tout l’occident donc était rouge, mais rouge comme du cuivre rouge, et sur ce fond de plénitude et desérénité, les ramilles des branches faisaient de si fins dessins ! On a vu cela bien souvent, on l’a décrit, on l’a peint et l’impression qu’on retire du spectacle est toujours aussi fraîche et aussi émouvante. Alors je me demandais si la peinture était un art bien nécessaire et s’il était bien sensé d’aller voir, à l’intérieur d’un monument, des tableaux, dont les meilleurs sont une pauvre imitation de la nature qui resplendit à l’extérieur. Jamais un tableau ne m’a donné le centième de l’émotion que j’ai ressentie devant le passage d’automne le plus coutumier. Et il en est de même pour la représentation de la figure humaine et de la beauté féminine. L’art, quelles que soient sa perfection relative et la bonne volonté de nos admirations, y est à peu près impuissant, d’autant plus qu’il ne peut nous offrir qu’une image immobile de choses dont la mobilité, le changement perpétuel et insensible, est le plus puissant charme. La conclusion est que si un art, la peinture, par exemple, pouvait se constituer en dehors de la nature, outre que cela serait une conquête de l’homme, cela serait un bienfait pour la nature, qui n’a peut-être pas besoin que l’on refasse éternellement son portrait. Mais est-ce possible ? C’est toute la question du cubisme. Elle va loin.

Remy de Gourmont, 1913.

Extrait de Paysages in La Petite ville suivi de Paysages, parue au Mercure de France, 1913. Disponible en ligne sur archive.org

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s