« J’adore les bibliothèques publiques. Ce sont les seuls endroits où l’on peut s’asseoir au chaud et bouquiner pendant des heures sans rien payer. Ces derniers temps, ça me fait chaud au cœur de constater que la montée du chômage favorise la lecture. S’user les yeux sur un bon bouquin pendant que les autres angoissent au bureau et s’esquintent la santé à l’usine, ça ouvre l’esprit. Il y a quelques semaines, j’ai repéré un homme qui lisait Les Misérables de Victor Hugo dans un volume de la Pléiade. Tandis que je feuilletais un magazine people à vive allure, l’homme avançait laborieusement dans sa saine lecture.
– Vous en êtes où ?
– Page 352. C’est la catastrophe. Waterloo !
Une semaine plus tard, l’homme était toujours à la même place.
– Alors, comment çà se passe à Waterloo ?
– Waterloo morne plaine. Maintenant je suis sur les barricades avec Gavroche.
– Ah ouais un chic gosse… je me souviens: Joie est mon caractère, c’est la faute à Voltaire, misère est mon trousseau, c’est la faute à Rousseau.
– Je suis tombé par terre, c’est la faute à Voltaire, le nez dans le ruisseau, c’est la faute…
– Pourquoi vous ne l’empruntez pas pour le finir tranquillement chez vous ? Le meilleur endroit pour lire Les Misérables, c’est un bon lit douillet.
L’homme s’est contenté de sourire à moitié sans me répondre.
Quelques jours plus tard, il était toujours assis à la même place. Fidèle au poste.
– Alors, comment va Jean Valjean ?
– Il vient de laisser filer son pire ennemi, l’inspecteur de police Javert. Pourquoi sauver la peau de son pire ennemi ?
Comme je n’avais pas la réponse, je me suis plongé dans un de ces magazines sur papier glacé qui me procurent un plaisir aussi éphémère que coupable.
La fois suivante, l’homme n’était plus là. Contrarié, je suis parti à la recherche de Victor Hugo. Le grand homme était à sa place, à la lettre H, coincé entre Michel Houellebecq et Nicolas Hulot. Un signet était glissé à une centaine de pages de la fin des Misérables.
– Vous cherchez quelque chose ?
Une bibliothécaire me souriait tout en remettant un peu d’ordre du côté de la lettre G.
– Je cherche quelqu’un… L’homme qui lisait Les Misérables dans la Pléiade.
– ll ne viendra plus. Il a dû se faire pincer…
– Pincer ?
– Il n’avait pas de papiers, c’est pour çà qu’il n’empruntait jamais rien.
Pour avoir une carte, il faut des papiers… Et sans carte, pas de livres.
L’humanisme a des limites.
– Vous connaissiez son nom ?
– Il n’avait pas de carte, donc pas de nom. On se disait bonjour, et c’est tout. Je ne sais même pas d’où il venait.
Le soir même, bien au chaud dans mon lit douillet, j’ai lu que 32 922 étrangers avaient été expulsés de France en 2011 et que le ministre espérait arriver à 35 000 en 2012. Il était temps de relire Hugo. »
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Ce texte est titré : « La faute à Rousseau ». Il est l‘éditorial de la revue Novo par Philippe Schweyer, revue découverte au cours de mes flâneries strasbourgeoises de la semaine. Je me permets, une fois n’est pas coutume, de recopier intégralement cette histoire qui rappelle – nous bibliothécaires qui doutons parfois un peu de nos missions face au déferlement technologique du numérique, écoutons cette histoire – les rôles de la bibliothèque comme lieu, oasis de paix et de découvertes. Silence.
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