Saison perdue de Remy de Gourmont (PG, 43) Paysages de la petite ville, 28

Différentes causes ont fait que, cette année, je n’ai pas du tout joui de l’automne. J’ai vu par mes fenêtres le reflet de son pâle soleil, mais je n’ai pu aller en respirer directement la lumière. On m’a apporté des branches de feuillages roux, mais je n’ai pas foulé aux pieds ces feuilles-fleurs éparses aux pieds des arbres. Et c’est une saison de perdue pour la sensibilité. Perdre une saison de sa vie, c’est vraiment sans compensation possible, car un automne ne ressemble jamais à un autre automne, ni un été à un autre été. La vision des choses dépend de notre état d’esprit, et nous ne l’avons jamais eu pareil au cours de ces saisons qui reviennent avec une monotonie qui ne l’est qu’en apparence. C’est notre esprit, ou plutôt notre sensibilité, qui colore les choses, les saisons et les roses. Nous serions capables de les créer si elles n’existaient pas. Pourquoi pas ? Nous créons bien les êtres à mesure que nous les aimons. Nous les modelons sur nous-mêmes, nous les sculptons selon le creux de notre cœur, pour qu’ils y dorment mieux. Les pauvres choses vraiment, et jusqu’aux plus rares, ne sont que des prétextes que la joie ou le chagrin suscite ou abolit. Une grande joie parfois envahit de son émotion tout un jardin et le submerge sous une présence plus dominatrice, et la joie, non absolument la même, hélas ! le fait resurgir et nous en signale la beauté. La grande peine a des effets semblables. Parfois, elle nie les choses et parfois elle a besoin de leur présence comme d’une consolation. Les saisons subissent les mêmes apparences de vie et de mort, selon que nous les désirons ou que nous sommes assez forts pour nous passer d’elles. Je me suis passé de cet automne, mais je le désirais, et peut-être que je le regretterai longtemps. Je l’ai bien récréé un peu en moi, mais c’était un fantôme. Les fantômes n’ont pas d’odeur. J’ai besoin de la présence réelle.

Remy de Gourmont, 1913.

Extrait de Paysages in La Petite ville suivi de Paysages, parue au Mercure de France, 1913. Disponible en ligne sur archive.org

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