Jardins et paysages de Remy de Gourmont (PG, 42) Paysages de la petite ville, 27

Est-ce qu’il ne va plus être permis d’aimer la nature, de l’étreindre, de l’emporter dans son souvenir, de la garder dans ses yeux ? Je connais peu de paysages, mais je ne les en aime que plus profondément et ils me sont toujours présents. Les jardins, au contraire, ne m’ont jamais beaucoup enivré, qu’ils soient à l’anglaise, qu’ils soient à la française. Le mur qui les emprisonne m’emprisonne aussi. Un jardin n’est agréable que par contraste avec la rue. A Paris, c’est un peu de bonheur. Dans les pays qui sont eux-mêmes un vaste et libre jardin, ils sont peut-être un non-sens de n’être pas potagers, fruitiers et fleuristes, exclusivement. Les bosquets, les alignements d’arbres rares et décoratifs ne valent pas le groupement de hasard des chênes, ormes, hêtres et bouleaux de notre sol. Je ne prendrai donc point parti dans la querelle des jardins français, qui sont des jardins d’architecture et des jardins anglais qui sont des jardins d’imitation. A une grande échelle, ils se ressemblent beaucoup et je ne vois pas pourquoi, quand on se plaît au bois de Boulogne on se déplairait à Versailles : les deux sites sont pareillement ordonnés et pareillement factices, et pour la géométrie, il n’y en a pas moins dans les lignes courbes que dans les lignes droites. Il y en a même davantage et de moins élémentaire. Elle y est même assez compliquée pour dérouter au premier abord et faire croire à une déraison, mais il est impossible à l’homme d’imiter la nature sans la soumettre à des règles qui même cachées n’en restent pas moins des règles. L’auteur de ce parc n’est pas célèbre, mais il n’en eut pas moins du mérite et un mérite fort analogue à celui de Le Nôtre. Ni l’une ni l’autre œuvre ne sont la liberté spontanée de la nature, il est vrai que l’une a voulu l’imiter et l’a déformée, et que l’autre a voulu ne pas l’imiter et elle l’a réformée. Au risque de paraître rousseauiste ou même roussiste, ce qui est le comble du mépris près de M. Maurras et près de ses disciples, j’avouerai que les bords sauvages de l’Orne ou de la Seine m’ont donné plus d’émotion que ceux du canal de Versailles ou ceux des deux lacs, toutes circonstances sentimentales mises à part. Mais, c’est une opinion déraisonnable. Je le sais et j’y persiste.

Remy de Gourmont, 1913.

Extrait de Paysages in La Petite ville suivi de Paysages, parue au Mercure de France, 1913. Disponible en ligne sur archive.org

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