Les nuages par Remy de Gourmont (PG, 29) Paysages de la petite ville, 14

Je vois monter les nuages derrière les arbres. En quelques instants, le ciel, qui était bleu, se fleurit de volutes blanches, qui vont devenir grises, puis sombres, puis tout à fait ténébreuses peut-être de ce ton lugubre qui affirme l’orage prochain. La rapidité de cette transformation étonne, mais ici, à une petite distance de la mer, c’est le climat marin avec tous ses caprices, toutes ses surprises, et toutes ses douceurs aussi. Le soleil s’est-il par hasard exaspéré, il lui suscite aussitôt un voile de nuages Mais il oublie parfois de les dissiper et en voilà pour plusieurs jours. Cela fait, du moins, que la terre a rarement le temps de s’échauffer à l’excès. Tout ici se maintient dans le ton modéré, et il n’y a guère que la végétation qui dépasse un peu la règle. Oh ! les beaux verts que nous donnent les nuages et comme le soleil a du mal, au cœur de l’été, à les décolorer et à les manger ! On dirait que les arbres sont d’une essence particulière, plus durable que partout ailleurs. Dire qu’à Paris ils perdent déjà leurs feuilles ! Ici, l’humidité les attache, les colle aux branches dont elles ne se sépareront qu’aux premières gelées, pour se laisser enfin emporter par le vent de la mer. C’est le bienfait des nuages, que les poètes de l’humide occident ont pourtant si rarement chantés. Comme leurs premiers maîtres étaient du Midi, ils ont continué naïvement leur tradition et célébré le ciel pur, le ciel bleu, le soleil aux cuisantes flèches, sans reconnaissance pour les nuages cléments qui nous font de si doux étés, qui naviguent si majestueusement dans l’océan de l’air. Moi, je suis des pays de l’Ouest. Je chante les cieux pommelés, je chante le verger des nuages !

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Remy de Gourmont, 1913.

Extrait de Paysages in La Petite ville suivi de Paysages, parue au Mercure de France, 1913. Disponible en ligne sur archive.org

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Une réflexion sur “Les nuages par Remy de Gourmont (PG, 29) Paysages de la petite ville, 14

  1.  » Les nuages, les merveilleux nuages… » des Petits poèmes en prose de Baudelaire

    qui nous font un  » magique chapeau lentement mouvant  » selon Gil Minorque-Meilud

     » jusqu’à ce que frémissant, le ciel s’égoutte, le sol fume et s’abreuve »
    dans la vision d’Eugenio Montale (Ossi di sépia – Os de seiche).

    Merci pour Gourmont, cette découverte.

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