Espèces par Remy de Gourmont (PG, 25) Paysages de la petite ville, 10

« J’ai réussi à réunir sur une même feuille des fourmis d’espèces différentes, les seules que j’aie pu trouver, des noires et des rousses. Là elles courent et pour les faire se rencontrer je ne puis compter que sur le hasard, mais la feuille, quoique très large, n’est jamais qu’une
feuille. D’abord, par un singulier hasard, ou peut-être par instinct, les rousses se tiennent à l’endroit de la feuille et les noires à l’envers.

Les unes et les autres explorent les bords, tentent de passer d’un plan à l’autre, puis reviennent sur leurs pas. Il n’y a pas de pesanteur pour les fourmis et elles sont parfaitement à l’aise, la tête en bas. D’ailleurs, je remue la feuille de façon qu’elles soient tour à tour aux Antipodes. Ce mouvement peut-être les déroute et je vois enfin des fourmis noires, les plus vives et les plus alertes, passer dans le domaine des fourmis rousses. Elles se rencontrent constamment sur les feuilles, donc pas de surprise, mais ici l’espace est très restreint, que va-t-il se passer ?

Ceci, tout bonnement, qu’au milieu de leurs courses, elles s’évitent avec la plus grande dextérité, sans même tenter le contact.

Elles ne se connaissent pas, elles ne sont ni amies ni ennemies ; mais à peine les antennes de la noire ont-elles frôlé les antennes de la rousse, que les deux insectes, spontanément, sans plus ample examen, s’écartent et se jettent dans une autre voie.

Cependant, leur agitation est assez grande. Depuis un quart d’heure que dure l’expérience, elles ont conscience d’être en pays perdu, coupées de leurs communications avec leurs sœurs, et quand elles rencontrent une congénère, le contact s’établit au contraire avec empressement. Longuement elles s’étreignent et se parlent, semblent ne se quitter qu’à regret. On connaît bien cette curieuse attitude de la fourmi. Ce que je voulais connaître, c’est leur conduite vis-à-vis d’un individu d’une espèce voisine. Je suis renseigné et je libère mes prisonnières en laissant tomber la feuille parmi les autres. »

.

Remy de Gourmont, 1913.

Extrait de Paysages in La Petite ville suivi de Paysages, parue au Mercure de France, 1913. Disponible en ligne sur archive.org

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s