Innocents par Remy de Gourmont (PG, 15) texte intégral d’un Dialogue des Amateurs sur les choses du temps.

XXIII

15 juillet.

Innocents.

M. DESMAISONS. — Si nous parlions un peu de l’affaire Dreyfus ?

M. DELARUE. — O[h] ! non, je vous en prie !

M. DESM. — Et pourquoi cela ?

M. DEL. — Mais c’est périmé. Ce n’est même plus de l’histoire, c’est de la préhistoire. Cela remonte à l’âge de la pierre, à l’époque des cavernes. Dreyfus était un contemporain du mammouth ou des cités lacustres.

M. DESM. — Oui, c’est un peu ancien, — et pourtant, c’est peut-être nous qui avons vieilli, et non pas cette singulière histoire.

M. DEL. — Je n’y ai jamais pris grand intérêt.

M. DESM. — C’est un genre que vous vous donnez, mon cher ami.

M. DEL. — Non, je vous assure. D’ailleurs, rappelez vos souvenirs.

M. DESM. — Je crois que le plus détaché, c’était encore moi.

M. DEL. — Là, vous allez me voler mon attitude, maintenant.

M. DESM. — Si peu que je vous avouerai que je prends goût à cette affaire, depuis qu’elle n’intéresse plus personne.

M. DEL. — Affectation.

M. DESM.— Principe. Vous connaissez le livre du jour : Ce qu’il faut lire ?

M. DEL. — Naturellement. Il m’a même déjà coûté plus de deux cents francs d’ouvrages que je ne connaissais pas, — et qu’il faut lire, cela est évident.

M. DESM. — Eh bien, moi, mon cher, je ne lis que les livres qu’il ne faut pas lire. Croyez-moi, ce sont les seuls qui soient amusants. Or, il ne faut plus s’intéresser à l’affaire Dreyfus ; donc je m’y intéresse.

M. DEL. — Et vous y comprenez enfin quelque chose ?

M. DESM. — Moins que jamais, mais je ne désespère pas. Dans les romans ordinaires, le commencement est généralement assez clair. Ce n’est que vers la fin que l’auteur, enivré d’encre, déraille ou somnole. Dans le roman Dreyfus, la nuit se fait dès les premières pages. On ne comprend ni pourquoi cet officier riche eût vendu pour quelques sommes de médiocres paperasses, ni pourquoi, s’il était innocent et inoffensif, on eût ourdi contre lui un complot aussi gros…

M. DEL. — Les hommes sont très méchants, mais surtout très bêtes.

M. DESM. — Sans doute, mais il y a tout de même là un dilemme inquiétant.

M. DEL. — Si vous saviez la vérité, comprendriez-vous davantage ? Les mobiles vous demeureraient également obscurs, même étalés au grand jour. L’histoire s’est passée dans une coterie dont la psychologie nous est inaccessible. La mentalité militaire et la mentalité ecclésiastique sont toutes les deux impénétrables à qui les regarde du dehors. Et ceux qui les regardent du dedans, ceux qui font corps avec ces milieux particuliers, sont nécessairement incapables d’en dissocier les éléments. Je dirai même que les transfuges qui nous font des confidences sont, de tous peut-être, les moins qualifiés pour analyser un secret, dont ils n’ont pas compris la valeur, s’ils l’ont pénétré, ou dont ils n’ont pas été jugés dignes.

M. DESM. — Non, laissons ces mystères. Ou plutôt, trouvons-en la clef. Nous sommes dans la domaine des passions. Or, le principe de la passion, c’est la foi. Tout ce que l’on fait au nom de la foi est juste.

M. DEL. — Vous n’expliquez rien.

M. DESM. — Laissez-moi continuer. Je cherche. J’ai la clef. Il faut maintenant qu’elle entre dans la serrure ; je tâtonne, mais elle entrera.

M. DEL. — Si c’est la bonne.

M. DESM. — C’est la bonne. Vous connaissez le mécanisme du mensonge destiné à couvrir un premier, puis un second mensonge, et ainsi de suite ? Supposons donc, dans ce bureau où il est détesté, une entente pour déconsidérer légèrement Dreyfus. On ne désire d’abord que se débarrasser de lui et des propos en l’air suffiront. Mais, au « rapport », ces propos sont pris très au sérieux : alors on se met en mesure de les prouver. Les mensonges, les forgeries s’accumulent, et aucune manœuvre ne paraît déloyale à ces hommes loyaux, parce que leur honneur est en jeu et que l’honneur est article de foi. J’ai entendu donner cette explication. Cela est plus invraisemblable que celle que l’on tire des idées mystiques anti-juives. Cependant le mysticisme s’allie fort bien avec l’esprit militaire. Maintenant un fait semble certain, c’est que des documents disparurent des bureaux de l’Etat-Major, et que, si Dreyfus ne fut pas le coupable, ce coupable est demeuré inconnu.

M. DEL. — Par quel bout que l’on prenne cette histoire, elle est absurde.

M. DESM. — Enfin, l’illustre coupable va prochainement passer à l’état d’innocent. Il va être innocent comme tout le monde, comme vous comme moi-même. Etat charmant et appréciable.

M.DEL.— Mais puisqu’il est gracié, libre, remis en possession de sa fortune et de sa famille ?

M. DESM. — Ils ont tous besoin d’une réhabilitation officielle, ces innocents. Pourquoi ne pas réhabiliter aussi les coupables ? Y a-t-il des coupables ? Il y a, je pense, des animaux domestiques et des animaux sauvages ; il y a des herbivores et des carnivores. La sociologie en est encore où nous voyons la zoologie des almanachs et des magazines illustrés : animaux utiles et animaux nuisibles.

M. DEL. — C’est un point de vue.

M. DESM. — Pratique, oui, mais non pas scientifique. Que l’on avoue alors que la sociologie n’est que de l’empirisme.

M. DEL. — Ce doit être un peu dur, tout de même, de s’en aller au bagne, quand on n’a pas mérité le bagne.

M. DESM. — Et quand on l’a mérité, est-ce moins dur ? Et le mérite-t-on jamais ? A quoi tiennent la culpabilité et l’innocence ? A des hasards intérieurs ou extérieurs ; à des erreurs du système nerveux, à des rencontres. Les crimes prémédités, cause interne ; les crimes non prémédités, cause externe. Un jeune homme honnête et doux s’assied sur un banc en traversant un jardin public : c’est sa première station vers le bagne. S’il avait contourné le jardin, ou s’il avait plu à ce moment, il n’aurait pas rencontré la femme qui lui fera commettre un crime.

M. DEL. — Il aurait commis un autre crime.

M. DESM. — Qu’en savez-vous ? Il n’y a pas d’expérience possible en sociologie, parce qu’on ne rencontre jamais deux fois les mêmes éléments.

M. DEL. — Alors, vous désirez l’indulgence ?

M. DESM. — Au point où nous en sommes, oui. Mais un peuple qui voudrait régner devrait être impitoyable pour tous les incurables, ceux de la pauvreté comme ceux du crime, comme ceux de la maladie. Avec la moitié de ce que l’on dépense pour prolonger la vie de quelques tuberculeux pauvres, on augmenterait la force utile d’une immense quantité de travailleurs sains et dispos. Mais non, et il semble qu’en cela comme en tout l’idéal social soit devenu d’obtenir une honnête moyenne : moyenne entre l’intelligence et la bêtise, moyenne entre la force et la faiblesse, moyenne entre la santé et la maladie.

M. DEL. — La santé insulte à la maladie, comme la richesse insulte à la pauvreté.

M. DESM. — Parfait. Mais puisque nous parlons d’innocents, j’ai eu communication d’une circulaire innocente que je veux vous faire lire. Il s’agit d’un roman moralisant. L’auteur envoie son livre, attend quelques jours, puis arrive une circulaire qui vous demande comment vous résolvez le problème posé à la page 366. Pour plus de sûreté la circulaire le reprend et le résume :

« Il existe entre la nature et la civilisation un conflit permanent, intéressant au plus haut point l’avenir de la race. La nature donne à l’homme, dès l’âge de l’adolescence, avec les facultés de la reproduction, le besoin créateur ; et la société, en dressant la barrière de ses mœurs et de ses complications matérielles, s’oppose à ce que l’instinct d’amour soit satisfait avant le moment social du mariage.

« Comment solutionner ce problème, au mieux de la santé, des élans impulsifs du génie de l’espèce, et des expériences de la vie civilisée ?

« 1° L’homme doit-il rester chaste jusqu’au mariage ? Ne craignez-vous pas que l’abstinence soit une cause d’amoindrissement de ses qualités viriles ?

« 2° Si vous pensez que l’individu doit accomplir sa fonction d’homme, depuis l’âge de dix-huit ans jusqu’à l’époque où il sera capable de se charger d’une famille, comment estimez-vous qu’il puisse le faire, sainement, raisonnablement, sans nuire à son avenir, sans porter préjudice non plus à autrui ? »

Hein ? Qu’en pensez-vous ?

M. DEL. — Innocence, innocence, tout n’est qu’innocence !

.

Remy de Gourmont, 1906

pp. 196-203, chapitre XXIII de Dialogue des Amateurs sur les choses du temps (1905-1906) : épilogues, IVe série,  parus aux éditions Mercure de France, 4e édition, 1921.

 

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