La dissociation des idées par Remy de Gourmont (PG, 12) texte intégral

Il y a deux manières de penser : ou accepter telles qu’elles sont en usage les idées et les associations d’idées, ou se livrer, pour son compte personnel, à de nouvelles associations et, ce qui est plus rare, à d’originales dissociations d’idées. L’intelligence capable de tels efforts est, plus ou moins, selon le degré, et selon l’abondance et la variété de ses autres dons, une intelligence créatrice. Il s’agit ou d’imaginer des rapports nouveaux entre les vieilles idées, les vieilles images, ou de séparer les vieilles idées, les vieilles images unies par la tradition, de les considérer une à une, quitte à les remarier et à ordonner une infinité de couples nouveaux qu’une nouvelle opération désunira encore, jusqu’à la formation toujours équivoque et fragile de nouveaux liens. Dans le domaine des faits et de l’expérience ces opérations se trouveraient limitées par la résistance de la matière et l’intolérance des lois physiques; dans le domaine purement intellectuel, elles sont soumises à la logique; mais la logique étant elle-même un tissu intellectuel, ses complaisances sont presque infinies. Véritablement l’association et la dissociation des idées (ou des images : l’idée n’est qu’une image usée) évoluent selon des méandres qu’il est impossible de déterminer et dont il est difficile même de suivre la direction générale. Il n’est pas d’idées si éloignées, d’images si hétéroclites que l’aisance dans l’association ne puisse joindre au moins pour un instant. Victor Hugo, voyant un câble qu’on entoure de chiffons à l’endroit où il porte sur une arête vive, voit en même temps les genoux des tragédiennes qui sont matelassés contre les chutes dramatiques du cinquième acte (1); et ces deux choses si loin, un cordage amarré sur un rocher et les genoux d’une actrice se trouvent, le temps de notre lecture, évoquées dans un parallèle qui nous séduit parce que les genoux et la corde, les uns en dessus, l’autre en dessous, au pli, sont également «fourrés», parce que le coude que fait un câble ainsi jeté ressemble assez à une jambe pliée, parce que la situation de Giliatt est parfaitement tragique et enfin parce que, tout en percevant la logique de ces rapprochements, nous en percevons, non moins bien, la délicieuse absurdité.

 

De telles associations sont nécessairement des plus fugitives, à moins que la langue ne les adopte et n’en fasse un de ces tropes dont elle aime à s’enrichir; il ne faudrait pas être surpris que ce pli d’un câble s’appelât le «genou» du câble. En tout cas, les deux images restent prêtes à divorcer; le divorce règne en permanence dans le monde des idées, qui est le monde de l’amour libre. Les gens simples parfois en demeurent scandalisés; celui qui, pour la première fois, selon que l’un ou l’autre des termes est le plus ancien, osa dire la «bouche» ou la «gueule» d’un canon fut sans doute accusé soit de préciosité soit de grossièreté. S’il est malséant de parler du genou d’un cordage, il ne l’est point d’évoquer le «coude» d’un tuyau ou la «panse» d’un flacon. Mais ces exemples ne sont donnés que comme types élémentaires d’un mécanisme dont la pratique nous est plus familière que la théorie. Nous laisserons de côté toutes les images encore vivantes pour ne nous occuper que des idées, c’est-à-dire de ces ombres tenaces et fugaces qui s’agitent éternellement effarées dans les cerveaux des hommes.

Il y a des associations d’idées tellement durables qu’elles paraissent éternelles, tellement étroites qu’elles ressemblent à ces étoiles doubles que l’œil nu en vain cherche à dédoubler. On les appelle volontiers des «lieux communs». Cette expression, débris d’un vieux terme de rhétorique, loci communes sermonis, a pris, surtout depuis les développements de l’individualisme intellectuel, un sens péjoratif qu’elle était loin de posséder à l’origine, et encore au dix-septième siècle. En même temps qu’elle s’avilissait, la signification du «lieu commun» s’est rétrécie jusqu’à devenir une variante de la banalité, du déjà vu, déjà entendu, et, pour la foule des esprits imprécis, le lieu commun est un des synonymes de cliché. Or le cliché porte sur les mots et le lieu commun sur les idées; le cliché qualifie la forme ou la lettre, l’autre le fond ou l’esprit. Les confondre, c’est confondre la pensée avec l’expression de la pensée. Le cliché est immédiatement perceptible; le lieu commun se dérobe très souvent sous une parure originale. Il n’y a pas beaucoup d’exemples, en aucune littérature, d’idées nouvelles exprimées en une forme nouvelle; l’esprit le plus difficile doit se contenter le plus souvent de l’un ou de l’autre de ces plaisirs, trop heureux quand il n’est pas privé à la fois de tous les deux; cela n’est pas très rare.

Le lieu commun est plus et moins qu’une banalité: c’est une banalité, mais parfois inéluctable; c’est une banalité, mais si universellement acceptée qu’elle prend alors le nom de vérité. La plupart des vérités qui courent le monde (les vérités sont très coureuses) peuvent être regardées comme des lieux communs, c’est-à-dire des associations d’idées communes à un grand nombre d’hommes et que presque aucun de ces hommes n’oserait briser de propos délibéré. L’homme, malgré sa tendance au mensonge, a un grand respect pour ce qu’il appelle la vérité ; c’est que la vérité est son bâton de voyage à travers la vie, c’est que les lieux communs sont le pain de sa besace et le vin de sa gourde. Privés de la vérité des lieux communs, les hommes se trouveraient sans défense, sans appui et sans nourriture. Ils ont tellement besoin de vérités qu’ils adoptent les vérités nouvelles sans rejeter les anciennes; le cerveau de l’homme civilisé est un musée de vérités contradictoires. Il n’en est pas troublé, parce qu’il est successif. Il rumine ses vérités les unes après les autres. Il pense comme il mange. Nous vomirions d’horreur si l’on nous présentait dans un large plat, mêlés à du bouillon, à du vin, à du café, les divers aliments depuis les viandes jusqu’aux fruits qui doivent former notre repas «successif»; l’horreur serait aussi forte si l’on nous faisait voir l’amalgame répugnant des vérités contradictoires qui sont logées dans notre esprit. Quelques intelligences analytiques ont essayé en vain d’opérer de sang-froid l’inventaire de leurs contradictions; à chaque objection de la raison le sentiment opposait une excuse immédiatement valable, car les sentiments, comme l’a indiqué M. Ribot, sont ce qu’il y a de plus fort en nous où ils représentent la permanence et la continuité. L’inventaire des contradictions d’autrui n’est pas moins difficile, s’il s’agit d’un homme en particulier; on se heurte à l’hypocrisie qui a précisément pour rôle social d’être le voile qui dissimule l’éclat trop vif des convictions bariolées. Il faudrait donc interroger tous les hommes, c’est-à-dire l’entité humaine, ou du moins des groupes d’hommes assez nombreux pour que le cynisme des uns y compense l’hypocrisie des autres.

Dans les régions animales inférieures et dans le monde végétal, le bourgeonnement est un des modes de création de la vie; on voit également se produire la scissiparité dans le monde des idées, mais le résultat, au lieu d’être une vie nouvelle, est une abstraction nouvelle. Toutes les grammaires générales ou les traités élémentaires de logique enseignent comment se forment les abstractions; on a négligé d’enseigner comment elles ne se forment pas, c’est-à-dire pourquoi tel lieu commun persiste à vivre sans postérité. C’est assez délicat, mais cela prêterait à des remarques intéressantes; on appellerait ce chapitre les lieux communs réfractaires ou impossibilité de certaines dissociations d’idées. Il serait peut-être utile d’examiner d’abord comment les idées s’associent entre elles et dans quel but. Le manuel de cette opération est des plus simples; son principe est l’analogie. Il y a des analogies très lointaines; il y en a de si prochaines qu’elles sont à la portée de toutes les mains. Un grand nombre de lieux communs ont une origine historique : deux idées se sont unies un jour sous l’influence des événements et cette union fut plus ou moins durable. L’Europe ayant vu de ses yeux l’agonie et la mort de Byzance accoupla ces deux idées, Byzance-Décadence, qui sont devenues un lieu commun, une incontestable vérité pour tous les hommes qui écrivent et qui lisent, et nécessairement, pour tous les autres, pour ceux qui ne peuvent contrôler les vérités qu’on leur propose. De Byzance, cette association d’idées s’est étendue à l’Empire romain tout entier, qui n’est plus, pour les historiens sages et respectueux, qu’une suite de décadences. On lisait récemment dans un journal grave : «Si la forme despotique avait une vertu particulière, constitutive de bonnes armées, est-ce que l’avènement de l’empire n’aurait pas été une ère de développement dans la puissance militaire des Romains ? Ce fut au contraire le signal de la débâcle et de l’effondrement(2).» Ce lieu commun d’origine chrétienne a été popularisé dans les temps modernes, comme on le sait, par Montesquieu et par Gibbon; il a été magistralement dissocié par M. Gaston Paris (3)et n’est plus qu’une sottise. Mais comme sa généalogie est connue, comme on l’a vu naître et mourir, il peut servir d’exemple et faire comprendre assez bien ce que c’est qu’une grande vérité historique.

Le but secret du lieu commun, en se formant, est en effet d’exprimer une vérité. Les idées isolées ne représentent que des faits ou des abstractions; pour avoir une vérité il faut deux facteurs, il faut, c’est le mode de génération le plus ordinaire, un fait et une abstraction. Presque toute vérité, presque tout lieu commun se résout en ces deux éléments.

Concurremment à lieu commun, on pourrait presque toujours employer le mot «vérité», ainsi défini une fois pour toutes: un lieu commun non encore dissocié ; la dissociation étant analogue à ce qu’on appelle analyse, en chimie. L’analyse chimique ne conteste ni l’existence ni les qualités du corps qu’elle dissocie en divers éléments, souvent dissociables à leur tour ; elle se borne à libérer ces éléments et à les offrir à la synthèse qui, en variant les proportions, en appelant des éléments nouveaux, obtiendra, si cela lui plaît, des corps entièrement différents. Avec les débris d’une vérité, on peut faire une autre vérité «identiquement contraire», travail qui ne serait qu’un jeu, mais encore excellent comme tous les exercices qui assouplissent l’intelligence et l’acheminent vers l’état de noblesse dédaigneuse où elle doit aspirer.

Il y a cependant des vérités que l’on ne songe ni à analyser ni à nier ; elles sont incontestables, soit qu’elles nous aient été fournies par l’expérience séculaire de l’humanité, soit qu’elles fassent partie des axiomes de la science. Le prédicateur qui s’écriait en chaire devant Louis XIV: «Nous mourrons tous, Messieurs !» proférait une vérité que le froncement des sourcils du roi ne prétendait pas sérieusement contester. Elle est pourtant de celles qui ont eu sans doute le plus de mal à s’établir, elle est de celles qui ne sont pas encore universellement admises. Ce n’est pas du premier coup que les races aryennes joignirent ces deux idées, l’idée de mort et l’idée de nécessité ; beaucoup de peuplades noires n’y sont pas parvenues. Pour le nègre, il n’y a pas de mort naturelle, de mort nécessaire. A chaque décès on consulte le sorcier afin d’apprendre de lui quel est l’auteur de ce crime secret et magique. Nous en sommes encore un peu à cet état d’esprit et toute mort prématurée d’un homme célèbre fait aussitôt courir des bruits d’empoisonnement, de meurtre mystérieux. Tout le monde se souvient des légendes nées à la mort de Gambetta, de Félix Faure ; elles se rejoignent naturellement à celles qui émurent la fin du dix-septième siècle, à celles qui assombrirent, bien plus que des faits sans doute rares, le seizième siècle italien. Stendhal, en ses anecdotes romaines, abuse de cette superstition du poison qui devait encore, de nos jours, faire plus d’une victime judiciaire.

L’homme associe les idées non pas selon la logique, selon l’exactitude vérifiable, mais selon son plaisir et son intérêt. C’est ce qui fait que la plupart des vérités ne sont que des préjugés; celles qui sont le plus incontestables sont aussi celles qu’il s’efforça toujours de sournoisement combattre par la ruse du silence. La même inertie est opposée au travail de dissociation que l’on voit s’opérer lentement sur certaines vérités.

L’état de dissociation des lieux communs de la morale semble en corrélation assez étroite avec le degré de la civilisation intellectuelle. Il s’agit, là encore, d’une sorte de lutte, non des individus, mais des peuples constitués en nation contre des évidences qui, en augmentant l’intensité de la vie individuelle, diminuent, l’expérience permet de dire, par cela même, l’intensité de la vie et de la force collectives. Il n’est pas douteux qu’un homme ne puisse retirer de l’immoralité même, de l’insoumission aux préjugés décalogués, un grand bienfait personnel, un grand avantage pour son développement intégral, mais une collectivité d’individus trop forts, trop indépendants les uns des autres, ne constitue qu’un peuple médiocre. On voit alors l’instinct social entrer en antagonisme avec l’instinct individuel et des sociétés professer comme société une morale que chacun de ses membres intelligents, suivis par une très grande partie du troupeau, juge vaine, surannée ou tyrannique.

On trouverait une assez curieuse illustration de ces principes en examinant l’état présent de la morale sexuelle. Cette morale, particulière aux peuples chrétiens, est fondée sur l’association très étroite de deux idées, l’idée de plaisir charnel et l’idée de génération. Quiconque, homme ou peuple, n’a pas dissocié ces deux idées n’a pas rendu la liberté dans son esprit aux éléments de cette vérité; qu’en dehors de l’acte proprement générateur accompli sous la protection des lois religieuses ou civiles (les secondes ne sont que la parodie des premières, dans nos civilisations essentiellement chrétiennes), les relations sexuelles sont des péchés, des erreurs, des fautes, des défaillances; quiconque adopte en sa conscience cette règle, sanctionnée par les codes, appartient évidemment à une civilisation encore rudimentaire. La plus haute civilisation étant celle où l’individu est le plus libre, le plus dégagé d’obligations, cette proposition ne serait contestable que si on la prenait pour une provocation au libertinage ou pour une dépréciation de l’ascétisme. Morale ou immorale, cela n’a ici aucune importance, elle devra, si elle est exacte, se lire au premier coup d’œil dans les faits. Rien de plus facile. Un tableau statistique de la natalité européenne montrera aux raisonneurs les plus entêtés qu’il y a un lien très strict, un lien de cause à effet, entre l’intellectualité des peuples et leur fécondité. Il en est de même pour les individus et pour les groupes sociaux. C’est par faiblesse intellectuelle que les ménages ouvriers se laissent déborder par la progéniture. On voit dans les faubourgs des malheureux qui, ayant procréé douze enfants, s’étonnent de l’inclémence de la vie; ces pauvres gens, qui n’ont même pas l’excuse des croyances religieuses, n’ont pas encore su dissocier l’idée de plaisir charnel et l’idée de génération. Chez eux la première détermine l’autre, et les gestes obéissent à une cérébralité enfantine et presque animale. L’homme arrivé au degré vraiment humain limite à son gré sa fécondité; c’est un de ses privilèges, mais un de ceux qu’il n’atteint que pour en mourir.

Heureuse, en effet, pour l’individu qu’elle délivre, cette dissociation particulière l’est beaucoup moins pour les peuples. Cependant, elle favorisera le développement ultérieur de la civilisation en maintenant sur la terre les vides nécessaires à l’évolution des hommes.

Ce n’est qu’assez tard que les Grecs arrivèrent à disjoindre l’idée de femme et l’idée de génération; mais ils avaient dissocié très anciennement l’idée de génération et l’idée de plaisir charnel. Quand ils cessèrent de considérer la femme comme uniquement génératrice, ce fut le commencement du règne des courtisanes. Les Grecs semblent, d’ailleurs, avoir toujours eu une morale sexuelle fort vague, ce qui ne les a pas empêchés de faire une certaine figure dans l’histoire.

Le Christianisme ne pouvait sans se nier lui-même encourager la dissociation de l’idée de plaisir charnel d’avec l’idée de génération, mais il provoqua au contraire avec succès, et ce fut une des grandes conquêtes de l’humanité, la dissociation de l’idée d’amour et de l’idée de plaisir charnel. Les Égyptiens étaient si loin de pouvoir comprendre une telle dissociation que l’amour du frère et de la sœur leur eût semblé nul s’il n’eût abouti à une conjonction sexuelle. Dans les basses classes des grandes villes, on est volontiers Égyptien sur ce point. Les différentes sortes d’inceste qui parviennent parfois à notre connaissance témoignent qu’un état d’esprit analogue n’est pas absolument incompatible avec une certaine culture intellectuelle. La forme particulièrement chrétienne de l’amour chaste, dégagé de toute idée de plaisir physique, est l’amour divin, tel qu’on le voit s’épanouir dans l’exaltation mystique des contemplateurs; c’est vraiment l’amour pur, puisqu’il ne correspond à rien de définissable, c’est l’intelligence s’adorant soi-même dans l’idée infinie qu’elle se fait d’elle-même. Ce qui peut s’y mêler de sensualisme tient à la disposition même du corps humain et à la loi de dépendance des organes; on ne doit donc pas en tenir compte dans une étude qui n’est pas physiologique. Ce que l’on a appelé maladroitement l’amour platonique est aussi une création chrétienne. C’est, en somme, une amitié passionnée, aussi vive et aussi jalouse que l’amour physique, mais dégagée de l’idée de plaisir charnel, comme cette dernière idée s’était dégagée de l’idée de génération. Cet état idéal des affections humaines est la première étape de l’ascétisme, et l’on pourrait définir l’ascétisme l’état d’esprit où toutes les idées sont dissociées.

Avec la décroissance de l’influence chrétienne, la première étape de l’ascétisme est devenue un gîte de moins en moins fréquenté et l’ascétisme, devenu également rare, est souvent atteint par une autre voie. De notre temps, l’idée d’amour s’est rejointe très étroitement à l’idée de plaisir physique et les moralistes s’emploient à réformer son association primitive avec l’idée de génération. C’est une régression assez curieuse.

On pourrait essayer une psychologie historique de l’humanité en recherchant à quel degré de dissociation se trouvèrent, dans la suite des siècles, un certain nombre de ces vérités que les gens bien pensants s’accordent à qualifier de primordiales. Cette méthode devrait même être la base, et cette recherche le but même de l’histoire. Puisque tout dans l’homme se ramène à l’intelligence, tout dans l’histoire doit se ramener à la psychologie. Ce serait l’excuse des faits, de comporter une explication qui ne fût pas diplomatique ou stratégique. Quelle est l’association d’idées, ou la vérité non encore dissociée qui favorisa l’accomplissement de la mission que Jeanne d’Arc crut tenir du ciel? Il faut, pour répondre, trouver des idées qui aient pu se joindre également dans les cerveaux français et dans les cerveaux anglais, ou une vérité alors incontestablement admise par toute la chrétienté. Jeanne d’Arc était considérée à la fois par ses amis et par ses ennemis comme en possession d’un pouvoir surnaturel. Pour les Anglais, c’est une sorcière très puissante; l’opinion est unanime et les témoignages abondent. Mais pour ses partisans? Sans doute une sorcière aussi, ou plutôt une magicienne. La magie n’était pas nécessairement diabolique. Des êtres surnaturels flottaient dans les imaginations qui n’étaient ni des anges, ni des démons, mais des Puissances que pouvait se soumettre l’intelligence de l’homme. Le magicien était le bon sorcier: sans cela aurait-on taxé de magie un homme de la science et de la sainteté d’Albert le Grand? Le soldat qui la suivait et le soldat qui combattait Jeanne d’Arc, sorcière ou magicienne, se faisaient d’elle, très probablement, une idée identique dans son obscurité redoutable. Mais si les Anglais criaient le nom de sorcière, les Français taisaient le nom de magicienne, peut-être pour la même cause qui protégea si longtemps, à travers de si merveilleuses aventures, l’usurpateur Ta-Kiang, comme cela est raconté dans l’admirable Dragon impérial de Judith Gautier.

Quelle idée, à telle époque, chaque classe de la société se faisait-elle du soldat? N’y aurait-il pas dans la réponse à cette question tout un cours d’histoire? En approchant de notre époque on se demanderait à quel moment se rejoignirent, dans le commun des esprits, l’idée d’honneur et l’idée de militaire ? Est-ce une survivance de la conception aristocratique de l’armée ? L’association s’est-elle formée à la suite des événements d’il y a trente ans, lorsque le peuple prit le parti d’exalter le soldat pour s’encourager soi-même ? Il faut comprendre cette idée d’honneur ; elle en contient plusieurs autres, les idées de bravoure, de désintéressement, de discipline, de sacrifice, d’héroïsme, de probité, de loyauté, de franchise, de bonne humeur, de rondeur, de simplicité, etc. On trouverait finalement en ce mot le résumé des qualités dont la race française se croit l’expression. Déterminer son origine serait donc déterminer, par cela même, l’époque où le Français commença à se croire un abrégé de toutes les vertus fortes. Le militaire est demeuré en France, malgré de récentes objections, le type même de l’homme d’honneur. Les deux idées sont unies très énergiquement ; elles forment une vérité qui n’est guère contestée à l’heure actuelle que par des esprits d’une autorité médiocre ou d’une sincérité douteuse. Sa dissociation est donc très peu avancée, si l’on a égard à la totalité de la nation. Cependant elle fut, au moins pendant une minute, pendant la minute psychologique, entièrement opérée en quelques cerveaux. Il y eut là, au seul point de vue intellectuel, un effort considérable d’abstraction qu’on ne peut s’empêcher d’admirer quand on regarde froidement fonctionner la machine cérébrale. Sans doute le résultat atteint ne fut pas le produit d’un raisonnement normal; c’est dans un accès de fièvre que la dissociation s’accomplit ; elle fut inconsciente, et elle fut momentanée, mais elle fut, et c’est important pour l’observateur. L’idée d’honneur avec tous ses sous-entendus se sépara de l’idée de militaire, qui est là l’idée de fait, l’idée femelle prête à recevoir tous les qualificatifs, et l’on s’aperçut que, s’il y avait entre elles un certain rapport logique, ce rapport n’était pas nécessaire. C’est là le point décisif. Une vérité est morte lorsqu’on a constaté que les rapports qui lient ses éléments sont des rapports d’habitude et non de nécessité ; et comme la mort d’une vérité est un grand bienfait pour les hommes, cette dissociation eût été très importante si elle avait été définitive, si elle fût restée stable. Malheureusement, après cet effort vers l’idée pure, les vieilles habitudes mentales retrouvèrent leur empire. L’ancien élément qualificatif fut aussitôt remplacé par un élément à peine nouveau, moins logique que l’ancien et encore moins nécessaire. Il apparut que l’opération avait avorté. L’association d’idées se refaisait, identique à la précédente, quoique l’un des éléments eût été retourné comme un vieux gant: à honneur on avait substitué déshonneur, avec toutes les idées adventices de l’ancien élément devenues alors lâcheté, fourberie, indiscipline, fausseté, duplicité, méchanceté, etc. Cette nouvelle association d’idées peut avoir une valeur destructive; elle n’offre aucun intérêt intellectuel.

Il ressort de l’anecdote que les idées qui nous semblent les plus claires, les plus évidentes, les plus palpables pour ainsi dire, n’ont cependant pas assez de force pour s’imposer toutes nues aux esprits communs. Pour s’assimiler l’idée d’armée, un cerveau d’aujourd’hui doit l’entourer d’éléments qui n’ont qu’une corrélation de rencontre ou d’opinion avec l’idée principale. On ne peut pas demander sans doute à un humble politicien de se faire de l’armée l’idée simple que s’en faisait Napoléon: une épée. Les idées très simples ne sont à la portée que des esprits très compliqués. Il semble cependant qu’il ne serait pas absurde de ne considérer l’armée que comme la force extériorisée d’une nation; et alors de ne demander à cette force que les qualités mêmes qu’on demande à la force. Peut-être est-ce encore trop simple?

Quel bon moment que le moment d’aujourd’hui pour étudier le mécanisme de l’association et de la dissociation des idées ! On parle souvent des idées ; on a écrit sur l’évolution des idées. Aucun mot n’est plus mal défini ni plus vague. Il y a des écrivains naïfs qui dissertent sur l’Idée, tout court; il y a des sociétés coopératives qui se mettent tout d’un coup en marche vers l’Idée; il y a des gens qui se dévouent à l’Idée, qui pâtissent pour l’Idée, qui rêvent de l’Idée, qui vivent les yeux fixés sur l’Idée. De quoi est-il question dans ces sortes de divagations, c’est ce que je n’ai jamais pu savoir. Ainsi employé seul, le mot est peut-être une déformation du mot Idéal; peut-être aussi le qualificatif est-il sous-entendu ? Est-ce un débris erratique de la philosophie de Hegel que la marche lente du grand glacier social a déposé au passage en quelques têtes où il roule et sonne comme un caillou ? On ne sait pas. Employé sous une forme relative, le mot n’est pas beaucoup plus clair dans les ordinaires phraséologies; on oublie trop le sens primitif du mot et que l’idée n’est qu’une image parvenue à l’état abstrait, à l’état de notion; mais aussi qu’une notion, pour avoir droit au nom d’idée, doit être pure de toute compromission avec le contingent. Une notion à l’état d’idée est devenue incontestable; c’est un chiffre, c’est un signe; c’est une des lettres de l’alphabet de la pensée. Il n’y a pas des idées vraies et des idées fausses. L’idée est nécessairement vraie; une idée discutable est une idée amalgamée à des notions concrètes, c’est-à-dire une vérité. Le travail de la dissociation tend précisément à dégager la vérité de toute sa partie fragile pour obtenir l’idée pure, une, et par conséquent inattaquable. Mais si l’on n’usait jamais des mots que selon leur sens unique et absolu, les liaisons seraient difficiles dans le discours; il faut leur laisser un peu de ce vague et de cette flexibilité dont l’usage les a doués et, en particulier, ne pas trop insister sur l’abîme qui sépare l’abstrait du concret. Il y a un état intermédiaire entre la glace et l’eau fluide, c’est quand l’eau commence à se façonner en aiguilles, quand elle craque et cède encore sous la main qui s’y plonge: peut-être ne faut-il pas demander même aux mots du manuel philosophique d’abdiquer toute prétention à l’ambiguité ?

Cette idée d’armée qui excita de graves polémiques, qui ne fut un instant dégagée que pour s’obscurcir à nouveau, est de celles qui touchent au concret et dont on ne peut parler sans de minutieuses références à la réalité; l’idée de justice, au contraire, peut se considérer en soi, in abstracto. Dans l’enquête que fit M. Ribot sur les idées générales, presque tous les patients, prononcé devant eux le mot Justice, virent en leur esprit la légendaire dame et ses balances. Il y a dans cette figuration traditionnelle d’une idée abstraite une notion de l’origine même de cette idée. L’idée de justice n’est pas autre chose, en effet, que l’idée d’équilibre. La justice est le point mort de la série des actes, le point idéal où les forces contraires se neutralisent pour produire l’inertie. La vie qui aurait passé par ce point mort de la justice absolue ne pourrait plus vivre, puisque l’idée de vie, identique à l’idée de lutte de forces, est nécessairement l’idée de justice. Le règne de la justice ne pourrait être que le règne du silence et de la pétrification: les bouches se taisent, organes vains des cerveaux stupéfiés, et les gestes inachevés des membres n’écrivent plus rien, dans l’air froid. Les théologies situèrent la justice au delà du monde, dans l’éternité. C’est là seulement qu’elle peut être conçue et qu’elle peut, sans danger pour la vie, exercer une fois pour toutes sa tyrannie qui ne connaît qu’une seule sorte d’arrêts, l’arrêt de mort. L’idée de justice rentre donc bien dans la série des idées incontestables et indémontrables ; on n’en peut rien faire à l’état pur ; il faut l’associer à quelque élément de fait ou s’abstenir d’un mot qui ne correspond qu’à une inconcevable entité. A vrai dire, l’idée de justice est peut-être dissociée ici pour la première fois. Sous ce nom les hommes allègent tantôt l’idée de châtiment, qui leur est très familière, tantôt l’idée de non-châtiment, idée neutre, ombre de la première. Il s’agit de châtier le coupable et de ne pas inquiéter l’innocent, ce qui impliquerait immédiatement, pour être perceptible, une définition de la culpabilité et une définition de l’innocence. Cela est difficile, ces mots du lexique moral n’ayant plus qu’une signification fuyante et toute relative. Et pourquoi, pourrait-on demander, faut-il qu’un coupable soit châtié ? Il semble, au contraire, que l’innocent, que l’on suppose un homme sain et normal, soit bien plus capable de supporter le châtiment que le coupable, qui est un malade et un débile. Pourquoi ne punirait-on pas, au lieu du voleur, qui a des excuses, l’imbécile qui s’est laissé voler? C’est ce que ferait la justice si, au lieu d’être une conception théologique, elle était encore, comme elle fut à Sparte, une imitation de la nature. Rien n’existe qu’en vertu du déséquilibre, de l’injustice ; toute existence est un vol prélevé sur d’autres existences ; aucune vie ne fleurit que sur un cimetière. Si elle se voulait l’auxiliaire et non plus la négatrice des lois naturelles, l’humanité prendrait soin de protéger les forts contre la coalition des faibles et de donner comme escabeau le peuple aux aristocrates. Il semble au contraire que ce qu’on entende désormais par la justice ce soit, en même temps que le châtiment des coupables, l’extermination des puissants, et en même temps que le non-châtiment des innocents, l’exaltation des humbles. L’origine de cette idée complexe, bâtarde et hypocrite, doit donc être recherchée dans l’évangile, dans le «malheur aux riches» des démagogues juifs. Ainsi comprise, l’idée de justice apparaît contaminée à la fois par la haine et par l’envie; elle ne contient plus rien de son sens originaire et l’on ne peut en faire l’analyse sans risquer d’être dupe du sens vulgaire des mots. Cependant on démêlerait, en y prenant garde, que la première cause de la dépréciation de ce terme utile est venue d’une confusion entre l’idée de droit et l’idée de châtiment; le jour où le mot justice a voulu dire tantôt justice criminelle et tantôt justice civile, le peuple a confondu ces deux notions pratiques et les instituteurs du peuple, incapables d’un effort sérieux de dissociation, ont aggravé une méprise qui d’ailleurs servait leurs intérêts. L’idée réelle de justice apparaît donc finalement comme entièrement inexistante dans le mot même qui figure au vocabulaire de l’humanité; ce mot se résout à l’analyse en des éléments encore très complexes où l’on distingue l’idée de droit et l’idée de châtiment. Mais il y a tant d’illogisme dans cet accouplement singulier qu’on douterait de l’exactitude de l’opération, si les faits sociaux n’en fournissaient la preuve.

Ici on pourrait examiner cette question: y a-t-il vraiment pour le peuple, pour l’homme moyen, des mots abstraits ? C’est peu probable. Il semble même que, selon le degré de culture intellectuelle, le même mot n’atteigne que des états échelonnés d’abstraction. L’idée pure est plus ou moins contaminée par le souci des intérêts personnels, ou de caste ou de groupe, et le mot justice revêt ainsi, par exemple, toutes sortes de significations particulières et limitées sous lesquelles disparaît, écrasé, son sens suprême.

Dès qu’une idée est dissociée, si on la met ainsi toute nue en circulation, elle s’aggrège en son voyage par le monde toutes sortes de végétations parasites. Parfois, l’organisme premier disparaît, entièrement dévoré par les colonies égoïstes qui s’y développent. Un exemple fort amusant de ces déviations d’idées fut donné récemment par la corporation des peintres en bâtiment à la cérémonie dite du «triomphe de la république». Ces ouvriers promenèrent une bannière où leurs revendications de justice sociale se résumaient en ce cri : «A bas le ripolin!» Il faut savoir que le ripolin est une peinture toute préparée que le premier venu peut étaler sur une boiserie ; on comprendra alors toute la sincérité de ce vœu et son ingénuité. Le ripolin représente ici l’injustice et l’oppression; c’est l’ennemi, c’est le diable. Nous avons tous notre ripolin et nous en colorions à notre usage les idées abstraites qui, sans cela, ne nous seraient d’aucune utilité personnelle.

C’est sous un de ces bariolages que l’idée de liberté nous est présentée par les politiciens. Nous ne percevons plus guère, en entendant ce mot, que l’idée de liberté politique, et il semble que toutes les libertés dont puisse jouir un homme civilisé soient contenues dans cette expression ambiguë. Il en est d’ailleurs de l’idée pure de liberté comme de l’idée pure de justice; elle ne peut nous servir à rien dans l’ordinaire de la vie. L’homme n’est pas libre, ni la nature, pas plus que ne sont justes ni l’homme ni la nature. Le raisonnement n’a aucune prise sur de telles idées; les exprimer, c’est les affirmer, mais elles fausseraient nécessairement toutes les thèses où on voudrait les faire entrer. Réduite à son sens social, l’idée de liberté est encore mal dissociée; il n’y a pas d’idée générale de liberté, et il est difficile qu’il s’en forme une, puisque la liberté d’un individu ne s’exerce qu’aux dépens de la liberté d’autrui. Jadis, la liberté s’appelait le privilège; à tout prendre, c’est peut-être son véritable nom ; encore aujourd’hui, une de nos libertés relatives, la liberté de la presse, est un ensemble de privilèges ; privilèges aussi la liberté de la parole concédée aux avocats ; privilèges, la liberté syndicale, et demain, la liberté d’association telle qu’on nous la propose. L’idée de liberté n’est peut-être qu’une déformation emphatique de l’idée de privilège. Les Latins, qui firent un grand usage du mot liberté, l’entendaient tel que le privilège du citoyen romain.

On voit qu’il y a souvent un écart énorme entre le sens vulgaire d’un mot et la signification réelle qu’il a au fond des obscures consciences verbales, soit parce que plusieurs idées associées sont exprimées par un seul mot, soit parce que l’idée primitive a disparu sous l’envahissement d’une idée secondaire. On peut donc écrire, surtout s’il s’agit de généralités, des suites de phrases ayant à la fois un sens ouvert et un sens secret. Les mots, qui sont des signes, sont presque toujours aussi des chiffres ; le langage conventionnel inconscient est fort usité, et il y a même des matières où c’est le seul en usage. Mais chiffre implique déchiffrement. Il est malaisé de comprendre l’écriture la plus sincère et l’auteur même de l’écriture y échoue souvent, parce que le sens des mots varie non seulement d’un homme à un autre homme, mais, des moments d’un homme aux autres moments du même homme. Le langage est ainsi une grande cause de duperie. Il évolue dans l’abstraction, et la vie évolue dans la réalité la plus concrète ; entre la parole et les choses que la parole désigne il y a la distance d’un paysage à la description d’un paysage. Et il faut songer encore que les paysages que nous dépeignons ne nous sont connus, la plupart du temps, que par des discours, reflets d’antérieurs discours. Cependant nous nous comprenons. C’est un miracle que je n’ai point l’intention d’analyser maintenant. Il sera plus à propos, pour achever cette esquisse, qui n’est qu’une méthode, d’essayer l’examen des idées toutes modernes d’art et de beauté.

J’ignore leurs origines, mais elles sont postérieures aux langues classiques qui n’ont pas de mots fixes et précis pour les dire, bien que les anciens fussent à même, mieux que nous, de jouir de la réalité qu’elles contiennent. Elles sont enchevêtrées; l’idée d’art est sous la dépendance de l’idée de beauté; mais cette dernière idée elle-même n’est autre chose que l’idée d’harmonie et l’idée d’harmonie se réduit à l’idée de logique. Le beau, c’est ce qui est à sa place. De là les sentiments de plaisir que nous donne la beauté. Ou plutôt, la beauté est une logique qui est perçue comme plaisir. Si l’on admet cela, on comprendra aussitôt pourquoi l’idée de beauté, dans les sociétés féministes, s’est presque toujours restreinte à l’idée de beauté féminine. La beauté, c’est une femme. Il y a là un intéressant sujet d’analyse, mais la question est assez compliquée. Il faudrait démontrer d’abord que la femme n’est pas plus belle que l’homme ; que, située dans la nature sur le même plan, construite sur le même modèle, faite de la même chair, elle apparaîtrait, à une intelligence sensible extérieure à l’humanité, exactement la femelle de l’homme, exactement ce que, pour les hommes, une pouliche est à un poulain. Et même, en y regardant de plus près, le Martien qui voudrait s’instruire sur l’esthétique des formes terrestres observerait que, s’il existe une différence de beauté entre un homme et une femme de même race, de même caste et de même âge, cette différence est presque toujours en faveur de l’homme; et que si d’ailleurs ni l’homme ni la femme ne sont entièrement beaux, les défauts de la race humaine sont plus accentués chez la femme, où la double saillie du ventre et des fesses, attrait sexuel sans doute, gauchit disgracieusement la double ligne du profil; la courbe des seins est presque infléchie sous l’influence du dos qui a une tendance à se voûter. Les nudités de Cranach avouent naïvement ces éternelles imperfections de la femme. Un autre défaut auquel les artistes remédient instinctivement quand ils ont du goût, c’est la brièveté des jambes, si accentuée dans les photographies de femmes nues. Cette froide anatomie des beautés féminines a souvent été faite; il est donc inutile d’insister, d’autant plus que la vérification en est malheureusement trop facile. Mais si la beauté de la femme résiste si mal à la critique, comment se fait-il qu’elle demeure, malgré tout, incontestable, qu’elle soit devenue pour nous la base même et le ferment de l’idée de beauté ? C’est une illusion sexuelle. L’idée de beauté n’est pas une idée pure ; elle est intimement unie à l’idée de plaisir charnel. Stendhal a obscurément perçu ce raisonnement quand il a défini la beauté «une promesse de bonheur». La beauté est une femme, et pour les femmes elles-mêmes, qui ont poussé la docilité envers l’homme jusqu’à adopter cet aphorisme, qu’elles ne peuvent comprendre que dans l’extrême perversion sensuelle. On sait cependant que les femmes ont un type particulier de beauté; les hommes l’ont naturellement flétri du nom de «bellâtre». Si les femmes étaient sincères, elles auraient également depuis longtemps infligé un nom péjoratif au type de beauté féminine par lequel l’homme se laisse le plus volontiers séduire.

Cette identification de la femme et de la beauté va si loin aujourd’hui qu’on en est arrivé innocemment à nous proposer «l’apothéose de la femme»; cela veut dire la glorification de la beauté avec toutes les promesses stendhaliennes contenues dans ce mot devenu érotique. La beauté est une femme et la femme est la beauté; les caricaturistes accentuent le sentiment général en accouplant toujours à une femme, qu’ils tâchent de faire belle, un homme dont ils poussent la laideur jusqu’à la vulgarité la plus basse alors que les jolies femmes sont si rares dans la vie, alors qu’au delà de trente ans la femme est presque toujours inférieure en beauté plastique, âge pour âge, à son mari ou à son amant. Il est vrai que cette infériorité n’est pas plus facile à démontrer qu’à sentir, et que le raisonnement demeure inefficace, la page achevée, pour celui qui a lu comme celui qui a écrit; et cela est fort heureux.

L’idée de beauté n’a jamais été dissociée que par les esthéticiens; le commun des hommes s’en donne la définition de Stendhal. Autant dire que cette idée n’existe pas et qu’elle a été absolument dévorée par l’idée de bonheur, et du bonheur sexuel, du bonheur donné par une femme. C’est pour cela que le culte de la beauté est suspect aux moralistes qui ont analysé la valeur de certains mots abstraits. Ils traduisent cela par culte de la luxure, et ils auraient raison si ce dernier terme ne contenait une injure assez sotte pour une des tendances les plus naturelles à l’homme. Il est arrivé nécessairement qu’en s’opposant aux excessives apothéoses de la femme ils ont touché aux droits de l’art. L’art étant l’expression de la beauté et la beauté ne pouvant être comprise que sous les espèces matérielles de la véritable idée qu’elle contient, l’art est devenu presque uniquement féministe. La beauté, c’est la femme; et aussi l’art c’est la femme. Mais ceci est moins absolu. La notion de l’art est même assez nette, pour les artistes et pour l’élite; l’idée d’art est fort bien dégagée. Il y a un art pur qui se soucie uniquement de se réaliser soi-même. Aucune définition n’en doit même être donnée; cela ne pourrait se faire qu’en unissant l’idée d’art à des idées qui lui sont étrangères et qui tendraient à l’obscurcir et à la salir.

Antérieurement à cette dissociation, qui est récente et dont on connaît l’origine, l’idée d’art était liée à diverses idées qui lui sont normalement étrangères, l’idée de moralité, l’idée d’utilité, l’idée d’enseignement. L’art était l’image édifiante qu’on intercale dans les catéchismes de religion ou de philosophie; ce fut la conception des deux derniers siècles. Nous nous étions affranchis de ce collier; on voudrait nous le remettre au cou. L’idée d’art s’est de nouveau souillée à l’idée d’utilité; l’art est appelé social par les prêcheurs modernes. Il est aussi appelé démocratique, épithètes bien choisies, si ce fut en vertu de leur signification négatrice de la fonction principale. Admettre l’art parce qu’il peut moraliser les individus ou les masses, c’est admettre les roses parce qu’on en tire un remède utile aux yeux; c’est confondre deux séries de notions que l’exercice régulier de l’intelligence place sur des plans différents. Les arts plastiques ont un langage ; mais il n’est pas traduisible en mots et en phrases. L’œuvre d’art tient des discours qui s’adressent au sens esthétique et à lui seul ; ce qu’elle peut dire par surcroît de perceptible pour nos autres facultés ne vaut pas la peine d’être écouté. Cependant, c’est cette partie caduque qui intéresse les prôneurs de l’art social. Ils sont le nombre et comme nous sommes régis par la loi du nombre, leur triomphe semble assuré. L’idée d’art n’aura peut-être été dissociée que pendant un petit nombre d’années et pour un petit nombre d’intelligences.

Il y a donc un très grand nombre d’idées que les hommes n’emploient jamais à l’état pur, soit qu’elles n’aient pas encore été dissociées, soit que cette dissociation n’ait pu se maintenir en état de stabilité; il y a aussi un très grand nombre d’idées qui existent à l’état dissocié, ou que l’on peut provisoirement considérer comme telles, mais qui ont une affinité particulière pour d’autres idées avec lesquelles on les rencontre le plus souvent; il y en a d’autres encore qui semblent réfractaires à certaines associations, alors que les faits auxquels elles correspondent dans la réalité sont extrêmement fréquents. Voici quelques exemples de ces affinités et de ces répulsions pris dans le domaine si intéressant des lieux communs ou des vérités.

Les étendards furent d’abord des signes religieux, comme l’oriflamme de Saint-Denis, et leur utilité symbolique est demeurée au moins aussi grande que leur utilité réelle. Mais comment, hors de la guerre, sont-ils devenus des symboles de l’idée de patrie ? C’est plus facile à expliquer par les faits que par la logique abstraite. Aujourd’hui, dans presque tous les pays civilisés, l’idée de patrie et l’idée de drapeau sont invinciblement associées; les deux mots se disent même l’un pour l’autre. Mais ceci touche à la symbolique autant qu’à l’association des idées. En insistant on arriverait au langage des couleurs, contre-partie du langage des fleurs, mais plus instable encore et plus arbitraire. S’il est amusant que le bleu du drapeau français soit la dévote couleur de la sainte Vierge et des enfants de Marie, il ne l’est pas moins que la pieuse pourpre de la robe de Saint-Denis soit devenue un symbole révolutionnaire. Semblables aux atomes d’Épicure, les idées s’accrochent comme elles peuvent, au hasard des rencontres, des chocs et des accidents.

Certaines associations, quoique très récentes, ont pris rapidement une autorité singulière; ainsi celles d’instruction et d’intelligence, d’instruction et de moralité. Or, c’est tout au plus si l’instruction peut témoigner pour une des formes particulières de la mémoire ou pour une connaissance littérale les lieux communs du Décalogue. L’absurdité de ces rapports forcés apparaît très clairement en ce qui concerne les femmes; il semble bien qu’il y ait une sorte d’instruction, celle qu’on leur donne à cette heure, qui, loin d’activer leur intelligence, l’engourdit. Depuis qu’on les instruit sérieusement, elles n’ont plus aucune influence ni dans la politique ni dans les lettres: que l’on compare à ce propos nos trente dernières années avec les trente dernières années de l’ancien régime. Ces deux associations d’idées n’en sont pas moins devenues de véritables lieux communs, de ces vérités qu’il est aussi inutile d’exposer que de combattre. Elles se rejoignent à toutes celles qui peuplent les livres et les lobes dégénérés des hommes; aux vieilles et vénérables vérités telles que : vertu-récompense, vice-châtiment, Dieu-bonté, crime-remords, devoir-bonheur, autorité-respect, malheur-punition, avenir-progrès, et des milliers d’autres dont quelques-unes, quoique absurdes, sont utiles à l’humanité.

On ferait également un long catalogue des idées que les hommes se refusent à associer, alors qu’ils se complaisent aux plus déconcertants stupres. Nous avons donné plus haut l’explication de cette attitude rétive; c’est que leur occupation principale est la recherche du bonheur, et qu’ils ont bien plus souci de raisonner selon leur intérêt que selon la logique. De là l’universelle répulsion à joindre l’idée de néant à l’idée de mort. Quoique la première idée soit évidemment contenue dans la seconde, l’humanité s’obstine à les considérer séparément; elle s’oppose de toutes ses forces à leur union, elle enfonce entre elles infatigablement un coin chimérique où retentissent les coups de marteau de l’espérance. C’est le plus bel exemple d’illogisme que nous puissions nous donner à nous-mêmes et la meilleure preuve que, dans les choses graves comme dans les moindres, c’est le sentiment qui vient toujours à bout de la raison.

Est-ce une grande acquisition que de savoir cela? Peut-être.

Remy de Gourmont, Novembre 1899.

texte extrait de La culture des idées, que vous pouvez lire sur le site : projet Gutenberg, mine de textes tombés dans le Domaine Public.

Notes :

(1)                Les Travailleurs de la mer; IIe partie, livre Ier, II.

(2)                Le Temps, 31 octobre 1899.

(3)                Romania, tome I, page 1.   

 

2 réflexions sur “La dissociation des idées par Remy de Gourmont (PG, 12) texte intégral

    1. Le texte est un peu long et mérite une lecture attentive… il faut effectivement un peu de temps Merci en tout cas, Brigitte, pour ta fidélité à ce blo et mes découvertes ou écrits ;) F

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