« A propos d’une loi » par Remy de Gourmont (PG, 11) texte intégral (un épilogue de 1902 au vitriol, l’art de la satire…)

Septembre.

228.

A propos d’une loi. – Presque toutes les lois sont mauvaises : une loi, pour être parfaite, devrait se concilier l’unanimité des volontés. Mais alors elle serait inutile. Cependant il n’est pas nécessaire, dans la pratique, qu’une loi soit parfaite pour être acceptable ; il suffit que, favorable au plus grand nombre ou aux plus vitaux intérêts, elle ne soit ni oppressive ni pour la minorité ni pour les intérêts secondaires. Un barrage coupant un fleuve a pour but non de tarir son cours inférieur, mais d’augmenter le niveau du cours supérieur. La loi, c’est cela ; c’est aussi une canalisation des forces. Il s’agit de répartir la liberté, de diriger, sans les contraindre que doucement, les tendances et les instincts. Méthode objective et qui suppose chez des hommes d’Etat le pouvoir de s’élever au-dessus de la vie et de considérr avec calme le fourmillement humain : elle n’est pas à la porté de l’humble troupe de bains de mer qui joue en ce moment le petit drame rageur dont nous sommes les spectacteurs ennuyés.

C’est ennuyeux, parce que c’est bête. Si les Bretons veulent que l’abécédé et la couture soient enseignés à leurs petites filles par des demoiselles vouées à un costume particulier, qu’est-ce que cela peut nous faire ? S’imagine-t-on que l’expulsion des trois douzaines de bonnes soeurs va changer la mentalité, c’est-à-dire la physiologie d’une race ? Les Anglais et, en général, les protestants ont-ils moins de fanatisme religieux pour avoir purgé leur culte de l’élément monastique ? Au contraire, les religions les plus simplifiées sont les plus terribles, et d’autant plus nocives qu’elles ont l’air plus raisonnable.

Il semble bien d’ailleurs que le but de la plupart des partisans de la présente loi soit la protection même du christianisme qu’ils font semblant de combattre. Ils veulent le laïciser, et non le détruire ; ils en propagent la morale ; ils en codifient les principes fondamentaux dans leurs manuels populaires.

Comprenons que le catholicisme est le grand obstacle à la christianisation définitive du monde. Avec son mysticisme tout païen, ses légendes suspectes, son idolâtrie naïve, son polythéisme impudent, cette religion est d’une forme si peu évangélique qu’on a quelque peine à la croire née de l’évangile. Paganisme bien dégénéré, bien pâle, bien timide, mais paganisme : et c’est là le crime. Cette idée, que j’ai développée ailleurs, sera banale, quelque jour. Maintenant, il est encore permis de la traiter de paradoxale, et ceux-ci n’y manqueront pas qui ont érigé la morale évangélique en morale rationnelle et qui se croient, pour cela, de libres esprits.

Les jeunes institutrices reçoivent une forte éducation chrétienne. On leur inculque l’esprit de sacrifice, on leur conseille la virginité, – état que les circonstances, d’ailleurs, imposeront à la plupart d’entre elles. Ce sont des bonnes soeurs laïques. A Paris, dans quelques grandes villes, une institutrice se peut marier ; à la campagne, c’est impossible : que ferai le mari ? Il faut bien connaître la vie intime des petits villages qui forment plus des trois quarts de la France, pour comprendre tous les ennuis d’une jeune fille un peu instruite, un peu affinée par l’étude que l’on envoie là. Il n’y a guère lieu de se réjouir chaque fois que l’on annonce une nouvelle laïcisation d’école : une femme, au-dessus des paysans par l’esprit, au-dessous d’eux pour tout le reste, entreprend, au milieu de grossières intrigues, une vie de détresse, de langueur et d’abrutissement. Les religieuses étaient payées beaucoup moins et exploitées bien plus durement encore à la fois par l’Etat et par leurs congrégations ; cependant le progrès matériel est très médiocre et le progrès intellectuel à peu près nul.

Le paysan est méchant. En beaucoup de villages, où l’école a été laïcisée contre leur gré, ils persécuteront l’institutrice. Ainsi tout le monde sera lésé : les uns parce qu’on abolit l’une de leurs libertés ; les autres, parce qu’on se vengera sur elles du dommage que l’on aura subi.

Si on avait un peu, en France, le sens des libertés communales, les communes choisiraient leurs instituteurs ainsi qu’elles choisissent (quand la loi le permet) leurs maires. Et elles les paieraient volontiers. Mais le sens de cette liberté n’existe plus parmi nous, ni peut-être le sens d’aucune liberté. On dirait que la démocratie d’aujourd’hui évolue vers l’état de siège ; les lois nouvelles correspondent si bien aux désirs des populations qu’il faut, pour les faire exécuter, combiner des stratégies et livrer des batailles.

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Remy de Gourmont, 1902

pp. 82-85, extrait de Epilogues : réflexions sur la vie (1902-1904) : 3ème série, parues aux éditions du Mercure de France, 4ème édition, 1926.

 

Notule pour aller plus loin :

La séparation des Églises et de l’État : quelques repères chronologiques.
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