Invitation à l’ennui de Remy de Gourmont (PG, 9) texte intégral (et une lettre à l’Amazone, 1914)

LETTRE DIX-SEPTIEME.

Invitation à l’ennui.

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Mon amie, avant que je n’eusse donné un titre à chacune de ces lettres (j’ai attendu pour le faire qu’elles prissent la forme d’un de ces livres qui vont dans vos armoires ou dans vos coffrets, enfer ou paradis), je voulais déjà appeler celle-ci : Invitation à l’ennui. C’est vous qui me l’avez suggéré indirectement en louant mes pensées sur l’ennui. Vous disiez : que je suis contente que vous ayez réhabilité l’ennui. Je ne sais si quelques petites réflexions innocentes et trop sincères auraient suffi pour cela, mais si je n’ai pas atteint l’esprit du commun des hommes, j’ai touché le vôtre, et cela me suffit. Peut-être vaudrait-il mieux ne pas insister et m’en tenir à ces modestes exclamations jaillies d’un coeur reconnaissant à l’ennui de lui avoir révélé sa valeur et sa beauté, mais moi qui n’obéis qu’à mon caprice, je veux obéir  aussi au plus obscur de vos désirs. Il est difficile de parler de l’ennui sans être ennuyeux, car je n’écris pas que pour vous hélas ! et peu de gens sans doute partagent notre goût pour cette forme de la vie intérieure et secrète.

L’ennui que je chante n’est pas l’ennui aux yeux morts et à la face sombre. Il est souriant. Il regarde la vie et la vie le regarde. Assis l’un devant l’autre et parfois côte à côte, et parfois la main dans la main, ils écoutent les pensées qu’ils ne proférent pas, mêlées aux désirs dont le rythme est égal comme celui d’un coeur bien portant. Figurez-vous cette image dessinée par un vieux peintre, du temps où les peintres avaient des idées. Représentez-vous, masculinisée, la Mélancolie de Dürer, avec des yeux moins égarés, assise près d’une magnifique compagne, dont on devine qu’elle renferme, sous le voile de sa robe et le voile de sa chair, le secret de toutes les joies vaines pour être trop réelles, c’est-à-dire fugitives. Ils resteront ainsi longtemps, non pas toujours, assez pour que l’ennui sourie enfin aux attraits de la vie et pour que, la vision disparue, il conserve l’attitude qu’elle lui imposait. Alors, il plonge en lui-même et s’énivre de lui-même quand, descendu au fond du gouffre, il en parcourt les enchantements.

Mais nous ne sommes plus au temps de la peinture allégorique, les esprits trop paresseux n’ont plus la patience de la pénétrer et, ne réfléchissant plus, ne la comprennent pas. Il faut les faire entrer lentement au jardin tout dessiné et les mettre tout d’un coup dans le jeu de la sensation. L’ennui n’est pas un sentiment délicieux. C’est un sentiment nu, tel que je le conçois et tel que j’en aime le contact. On y ressent la vie dépouillée de toute sa parure, réduite à elle-même, à ses seuls charmes qui se réduisent à ceci : être. J’essaie encore d’expliquer cela, qu’il faut savoir goûter la vie pure, dissociée de l’idée de bonheur, chimère qui en gâte les meilleurs moments, qui nous tire à chaque instant hors de nous-mêmes et nous met à la merci de toute ironie qui nous le promet. Ironie dont nous ne sommes même pas dupes plus d’un instant et dont la moindre expérience de vivre nous apprend la cruauté ; elle suffit pourtant à nous masquer la vie véritable qui n’est que le sentiment de nous-mêmes, le sentiment de notre écoulement en face de la permanence des choses.

C’est précisément pour échapper à cette fuite lente et sûre de notre vie que nous nous accrochons aux chevelures du fleuve, mais les branches molles du saule ou cassantes du peuplier cèdent et descendent avec nous, épuisés souvent par l’effort et noyés pluls vite. Ah ! qu’il vaut mieux, couchés dans la barque de l’ennui, nous laisser aller au courant et le suivre avec majesté et glisser royalement vers le gouffre, le long des rives d’où monte vers nos yeux un désir, quelquefois un regard, toujours un parfum. Mais, s’il est inutile de lutter volontairement contre l’inéluctable courant, l’ennui profite délicieusement de ses arrêts, de son séjour dans les anses et le long des courbes, pour y cueillir des plaisirs où il s’attarde à des moments imprévus. Rien ne prédispose aux plaisirs profonds comme l’ennui profond, qui n’en veut pas d’autres et qui fuit avec soin les plaisirs médiocres dont la vie est semée. L’ennui n’est pas une école du suicide, auquel sa pratique constante le mènerait infailliblement. Il accepte les divertissements nécessaires à la nature humaine ; il y trouve de nouvelles forces pour exercer sa rêverie qui sans cela tournerait au marasme. L’homme n’est pas fait pour la continuité et il ne peut jouir qu’un temps de la plénitude.

Mais je m’aperçois, mon amie, qu’en cherchant à vous décrire l’ennui je retombe malgré moi dans la peinture du bonheur, tellement nous en avons le dessin et les couleurs dans la tête. Reconnaissez du moins que l’état que je vous propose (comme si vous ne le connaissiez pas aussi bien que moi) n’a rien de commun ni avec le contentement béat des sots, ni avec le plaisir saccadé des imbéciles. L’ennui se connaît et se connaît comme tel. Il s’avoue même avec fierté. Il ne baîlle ni ne soupire. Il ne s’étire pas les bras, mais il les tient fermés et bandés comme des ressorts pour les jeter au cou du plaisir qui passe et qu’il épuisera, si le plaisir est le plus faible. Il a beaucoup d’animalité en lui et, comme les animaux les plus puissants, il sait attendre. C’est que l’ennui ne s’ennuie pas avec soi-même. Il a une activité intérieure énorme qui ne se développe bien que dans la solitude. Il ne se plaît que là d’ailleurs et il s’encolère d’être mené parmi les divertissements vulgaires.

Vous vous souvenez d’un conte de fées où la jeune princesse a reçu de sa marraine une bague dont le chaton lui pique le doigt et s’enfonce dans sa chair quand elle s’avance vers l’action défendue ? Vous portez une pareille bague, une bague à la pierre sombre et bleue, que l’ennui un jour vous passa au doigt et que vous acceptâtes en souriant comme un anneau de fiançailles. Mais il vous avait prévenue que si vous dilapidiez les trésors de solitude amassés par lui dans votre cœur, le chaton piquerait jusqu’au sang votre doigt même. N’avez-vous jamais senti la pointe terrible et miraculeuse? Cela m’étonnerait bien, car l’ennui est un ami jaloux et qui n’aime pas qu’on le traîne dans des milieux indignes de sa majesté. Non ? Montrez votre doigt que je baise la trace des piqûres, car je sais qu’elles y sont. Oui, l’ennui est un grand tyran. Il ne faut pas toujours lui obéir. Si on l’écoutait, on finirait par vivre seul avec lui, à l’écart des hommes, et une femme vraiment n’est pas faite pour tant de solitude, puisqu’elle doit plaire, puisqu’elle doit être belle. Il faut qu’une femme sorte de chez elle, et d’elle-même, afin que nous puissions la rencontrer et l’aimer. Ah ! Cependant qu’on aime, il n’est plus question de l’ennui. Résigné, il disparaît, il se cache, guettant du coin de l’œil, derrière un rideau, que son heure soit revenue. Elle revient toujours.

                                                               La Treizième revient… C’est encor la première ;

                                                               Et c’est toujours la seule…

C’est celle où l’on rêve à tout ce qui n’est pas, à tout ce qui est impossible, à l’absurde, à l’informulé. Comme ses minutes passent doucement ! On les sent vivre, on les sent mourir une à une, on les voit prendre, pour tomber dans le néant, de si jolies poses repliées et résignées. Et l’on meurt un peu avec elles, on meurt avec la conscience de vivre et de vivre inutilement, ce qui est vivre deux fois. A ces moments-là, mon amie, j’ai presque peur de votre pensée. Elle fait dans le silence une musique trop nettement dessinée, trop lumineuse et trop cristalline. A vrai dire, il n’est pas d’ennui compatible avec elle. L’ennui, c’est quand vous n’êtes pas là, présente ou évoquée. Mais si j’ai la faculté d’évoquer les êtres que j’aime, l’incantation ne réussit pas toujours. Ombre rebelle, tu me laisses seul avec moi-même. Ces jours-là peut-être mon ennui est plus profond, trop profond.

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Remy de Gourmont, 1914

pp. 151-159, extrait de Lettres à l’Amazone (1914) :  parues aux éditions du Mercure de France, 16ème édition, 1922.

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Notule pour aller plus loin :

Lire une version numérique sur Archive.org (versions PDF ou Epub)…
Sur Natalie Clifford Barney (L’Amazone) : voir ici ou ici… Et, juste, l’introduction de la préface de Jean Chalon à une nouvelle édition (Mercure de France, 1988) :
« C’est pendant l’été 1910 que Natalie Clifford Barney et Remy de Gourmont se rencontrent. Elle a 34 ans. Il en a 52. Elle est américaines. Il est français. Elle est riche. Il ne l’est pas. Elle a de l’esprit. Il en a aussi. Elle aime les femmes. Il les aime également. Elle est l’auteur d’un recueil de pensées, Eparpillements, et d’un recueil de poèmes, Actes et entr’actes, qui n’ont été appréciés que d’un très petit cercle. Il est au sommet de sa gloire, il est l’un des fondateurs du prestigieux « Mercure de France« , il est l’auteur, entre autres, du Pélerin du silence, du Livre des masques, de la Physiologie de l’amour.  Journaliste, critique, romancier, poète, essayiste, philosophe, Gourmont fait autorité sur les auteurs de son temps… […] A Paris, Remy de Gourmont vit en reclus, au 71, rue des Saints-Pères, où il ne reçoit que quelques intimes comme Apollinaire ou André Rouveyre. […] De janvier 1912 à octobre 1913, paraissent, en livraison mensuelle, dans le « Mercure de France », ses « Lettres à l’Amazone ». Ces Lettres enthousiasment aussitôt l’Europe intellectuelle. »

 

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