Noir de Remy de Gourmont (PG, 8) texte intégral (un conte sensuel du recueil Couleurs, 1908)

Le charme inattendu d’un bijou rose et noir

Baudelaire

« La plus belle fleur que Duclos avais jamais vue était un dahlia noir.

C’était dans le jardin public d’une petite ville de Normandie, un jardin de tulipes, de pâquerettes, de glycines, de charmilles et d’orangers, un jardin où la plante rare, surgie d’entre les plantes connues, semblait vraiment rare, exceptionnelle et belle.

Qu’une touffe de violettes blanches ferait bien dans une serre torride, parmi la singularité des orchidées ! Qu’une orchidée est agréable et comme elle saisit étrangement les yeux dans un grand jardin de province, où rient trois enfants, où un ecclésiastique, qui vient d’achever son bréviaire, échange des phrases timorées avec deux vieilles dames en noir !

Ce jardin était beau et frais, élégant comme une jeune femme qui va peut-être trouver l’amour, car on trouve bien le trèfle à quatre feuilles. Ses plates-bandes et ses corbeilles dosaient avec goût les fleurs de serre qui viennent prendre l’air, et les fleurs rustiques qui couchent dehors, celles qui ferment à la nuit les yeux qu’elles ouvrent au soleil, celles qui ont toujours un nouveau sourire pour remplacer celui qui se meurt et celles qui se donnent toutes, tout d’un coup, d’un seul grand baiser.

Il y avait aussi beaucoup d’arbres, et même des frênes, des saules et des osiers rouges, parmi les lilas, les boules de neige et les roses de Jéricho. Il y avait des pelouses, des bassins, des jets d’eau, des poissons rouges et des poissons blancs.

Il y avait des fleurs noires.

Tout l’été qu’il passa dans cette petite ville, Duclos vint, chaque matin, se promener dans l’allée des dahlias. Il avait l’air d’un inspecteur des fleurs. Il les examinait une à une, accueillant les nouvelles venues, déplorant le destin de celles qui allaient mourir.

Il s’arrêtait longtemps devant la touffe des dahlias noirs. Une fleur est noire. C’est un morceau de velours noir découpé en forme de fleur, et rien de plus.

Les dahlias noirs sont simples ou doubles, commes tous les dahlias. Les dahlias doubles sont des boules tuyautées, raides et qui semblent en métal ou en toile passée à l’empois et bien calamistrée. Les dahlias simples ont la forme d’un soleil ou d’un ostensoir et semblent, du haut de leur tige verte, répandre une bénédiction amicale. Ils ont un oeil,  et presque toujours, dans les dahlias noir, un oeil jaune, un louis d’or insolent posé au centre du soleil de velours noir. Ils font peur, parce qu’ils semblent vivre, et que c’est contraire à la nature des fleurs, qui ne doivent être que des choses, de jolies choses.

Cependant les dahlias noirs qui exaltaient Duclos tous les matins, dans le grand jardin solitaire, n’avaient pas d’oeil : des pétales frisés s’entrecroisaient au-dessus du mystère des étamines et des pistils.

« Cette fleur n’est qu’une idée, elle est un désir. Est-elle une fleur ? »

Un jour il eut une surprise. Un petit liseron rose avait glissé sa tige souple entre les pétales d’un grand dahlia, et il venait de s’ouvrir au centre de la fleur, il avait osé mettre parmi cette nuit de velours noir la caresse d’une nacre charnelle.

« … Et moi, se disait-il, qui n’avais jamais compris le vers de Baudelaire… Non, c’est impossible… Adieu, fleur innocente qui offenses la paix de mon coeur… Qui vais-je aimer, puisque tu n’es pas une femme et puisque que ce pays est un désert d’amour ? »

Il s’en alla fort mécontent, les yeux baissés, poussant du pied et du bout de sa canne les petits cailloux, méditant sur ces désaccords de la pensée et de l’acte qui rendent si difficiles et si rares les réalisations agréables.

« Le désir ne vient presque jamais à propos. On n’a envie que de l’impossible, de l’eau qui fuit, de l’oiseau qui s’envole, de la femme qui rentre et ferme brusquement sa porte. La sagesse serait de ne jamais désirer que le morceau de pain que l’on porte à sa bouche. Et encore qui sait si le gosier ne va pas se contracter au passage ? Alors, ne désirer que ce qui est accompli, accepter le hasard et revivre les moments qui furent heureux… »

Un cri arrêta ses divagations.

Il regarda, aperçut, assise sur un banc, devant lui, une jeune femme qui, le bas de la robe un peu relevé, tâtait sa cheville avec inquiétude, au-dessus d’un soulier blanc. Le bas était noir.

Duclos n’était pas timide. Pendant qu’il s’inclinait, le chapeau à la main, expliquant la méchanceté des petits cailloux que l’on pousse du pied, il observait la sévérité d’une toilette qui l’enchanta. Tout était noir et blanc, sauf, au cou, la lueur d’un ruban rose, tout pareil, de nuance, au liseron qui s’ouvrait, là-bas, sur le cœur du dahlia noir.

Près de la dame, une brochure de théâtre, jaune et un peu salie. Il rapprocha cela d’une grande affiche qu’il avait aperçue le matin, et, ivre encore de sa fleur et de son désir, il murmura, regardant le cou, qui était frais, puis le visage mat et doré, les yeux très sombres :

         Le charme inattendu d’un bijou rose et noir.
Blanc, noir et rose, reprit-il, en souriant.

Un sourire un peu forcé lui répondit.

Ils parlèrent théâtre. On n’eut point l’air fâché qu’il prît place sur le banc.

Cette stupidité ! dit la dame, en roulant la brochure.

Alors, il lui récita des vers :

                          O musique, musique des arbres,
Bercez, bercez-moi.
Souffle tiède du vent fraîchi par la rivière
Caresse, caresse-moi…

Elle le regarda bientôt avec des yeux attendris.

De longs sifflements. Le train passa en grondant.

— La gare est tout près, dit Duclos. On descend un petit escalier.

— Nous avons l’après-midi, murmura la dame.

— Je vous aime ! dit le jeune homme.

— Pourquoi pas ? répondit la dame.

— Qui sait ?

— Qui sait?

Ils se levèrent du même accord.

En passant devant le grand dahlia noir, noir et rose, maintenant, Duclos s’arrêta, et montrant la fleur :

— Je vous aime, parce que j’aime cette fleur noire et rose. Je vous aime, parce que vous êtes les deux sœurs.

— Et moi qui ai pleuré ce matin, dit-elle. La méchanceté des hommes…

— Tous les hommes ne sont pas méchants.

Ils se regardèrent longtemps, puis se prirent les mains.

— Etes-vous mon destin ?

— Peut-être, répondit-elle.

Elle ajouta encore, comme la première fois :

— Qui sait ?

— Vite, dit Duclos, voici l’heure.

Ils descendirent rapidement le petit escalier de la gare. Ils partirent.

Quelquefois Duclos appelait son amie :

« Mon Dahlia. » Cela la faisait rire et songer aussi.

Dès qu’ils se furent connus charnellement, ils s’aimèrent avec passion.

Le dahlia noir au cœur rose fut pour Duclos un réconfort éternel. La grande fleur de velours apaisa son front, son cœur et ses lèvres. Elle faisait un beau mystère sur la blancheur du marbre.

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Remy de Gourmont, 1908

pp. 27-31, extrait de Couleurs suivi de choses anciennes : contes nouveaux (1908), parus aux éditions Ubacs, à Chavagne (35), 1988.

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En guise de remerciement :

« Le conte, il me semble, réclame une condition particulière : il faut pour l’écrire, l’illusion, au moins brève, d’être heureux ; une après-midi gaie convient. Et ceci l’apparente plus étroitement au poème que ne saurait faire une théorie raisonnée. Etre heureux, c’est-à-dire avoir joui d’une fleur, de celles que l’on voudra, ou de l’éclat de tels yeux : alors on considère les jeux des autres êtres. En effet, étant heureux, ou presque, on ne peut plus rester chez soi, où on ne vit bien que par le désir. Un conte c’est une promenade. » (Préface à Couleurs par Remy de Gourmont – 30 juillet 1908)

La promenade, dans mon cas, c’est Yves Landrein, le responsable des éditions Ubacs, éditions disparues depuis, qui me l’a permis. Alors, voilà, je découvrais Gourmont, par le catalyseur de lectures que fut, pour moi, Blaise Cendrars – Cendrars le citait partout alors forcément, avais envie de découvrir – je n’avais pas d’argent, j’étais adolescent… et j’écrivis une lettre à l’éditeur pour lui commander ce Couleurs, en lui disant ma surprise en ayant déjà lu quelques textes à la bibliothèque Carnégie de Reims, là où je vivais en ce temps-là et puis mon envie de lire d’autres choses et ma passion toute neuve…  Ma lettre ne resta pas longtemps  sans réponse : je reçus ma commande. Et, au lieu de l’unique livre commandé, je reçus surprise, un paquet composé d’un petit mot encourageant, de Couleurs et de deux autres livres gourmontiens, édités par Ubacs, à titre gracieux : Une nuit au Luxembourg et Le songe d’une femme. J’étais aux anges… Merci donc à vous, cher Monsieur Landrein… où que vous soyez… La promenade continue et maintenant, ici, sur ce blog…

FQ

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