Le sens des mots par Remy de Gourmont (PG, 7) texte intégral (sur la manie toujours actuelle des superlatifs et autres tops 50)

« L’autre jour, un de nos confrères, satiriste original, styliste raffiné, spirituel observateur, était, dans un journal du soir, qualifié de « très grand écrivain ». On lit quotidiennement de telles appréciations sans y attacher aucune importance. Grâce à un tas de critiques, plus pressés de plaire que de juger, les épithètes monumentales foisonnent dans la presse. Les génies en tous les genres abondent ; il n’est pas une coterie qui ne détienne plusieurs Michelet, quelques Sainte-Beuve, deux ou trois Lamartine. Les Renan sont plus rares, mais j’en connais, et qui s’étonnent amèrement que leurs livres se vendent un peu moins que la Vie de Jésus. Tout cela n’a aucune importance ; c’est de la courtoisie, de la flatterie, de la vanité. Cependant, ce soir-là, le « très grand écrivain » ne put m’entrer dans la tête. J’étais peut-être de mauvaise humeur ; je regimbais. « Grand », me disais-je, ne serait-ce pas déjà, beaucoup ? Etre un « grand écrivain », prendre place sur les sommets, parmi les plus beaux représentants de l’humanité, quelle charge et comment l’accepter sans frémir ? Il faut être prêt à donner la réplique à Platin, à Dante, à Rabelais, à Voltaire, à Goethe ; cela demande réflexion. Et je relisais le paragraphe, l’oeil invinciblement attiré par ces mots magiques : « Très grand écrivain. » Diable ! Mais nous avons donc parmi nous, sans nous en douter, certes, quelque dieu ? Il y a donc encore des dieux ? « Très grand ! » La maison Hachette a formé une collection des « Grands Ecrivains », il va donc falloir qu’elle se décide à inaugurer celle des « Trés Grands Ecrivains » ? Pourvu que l’on ne m’en demande pas la préface ! J’en étais là de mes réflexions, quand elles prirent tout à coup une direction inattendue : je me mis à songer au sens des mots et à ses variations.

L’auteur, me dis-je, est un homme d’esprit ; il n’a pu proférer une absurdité et je ne pense pas qu’il ait voulu écraser sous un énorme pavé de l’ours son écrivain préféré. Il y a là quelque mystère philologique ; or, la philologie ne m’étant pas tout à fait inconnue, je crois que je vais le pénétrer. Il suffit de s’entendre sur les mots. C’est bien cela. Définissons d’abord. Que veut dire grand ? Après quelques minutes de profonde méditation, je dus me résoudre à cette réponse : Grand ne veut rien dire du tout. Ce mot n’a du moins qu’un sens relatif. Il est impossible de la mesurer une fois pour toutes. Sa taille vaire de celle d’un nain à celle d’un géant, de celle d’une fourmi à celle d’un éléphant. On peut donc être à la fois un très grand personnage chez les fourmis et, chez les éléphants, un fort médiocre sire. « Tout est relatif, disait le philosophe Senancour, en nous et hors de nous. » Mais cela ne tranchait pas encore la question, car nous sommes des hommes, c’est-à-dire des animaux moyens. D’ailleurs, il s’agit d’une évaluation intellectuelle, et les évaluations intellectuelles ne se mesurent pas, comme une vigne ou un pré, avec la chaîne d’arpenteur. Une fourmi de génie, cela est incontestable, peut être aussi grande qu’un éléphant de génie. Je commençais à désespérer de jamais comprendre ce qu’avait voulu dire mon journal. Cela m’ennuyait. Je remis la chose au lendemain.

L’esprit, plus souvent que la fortune, nous vient en dormant. A six heures du matin, j’avais la clef du problème ; les mots, vêtements de nos idées, s’usent comme les habits, vêtements de nos corps : les mots s’usent comme tout ce qui remue, comme tout ce qui subit dans la vie des heurts, des chocs ou des frottements, commes les cailloux du chemin ou les galets de la plage. Il y a là un phénomène très curieux. Les mots subissent constamment une dégradation de sens. Ils ne conservent l’intégralité de leur signification que s’ils servent à désigner des objets immuables dans leur composition ou leur usage. Les autres, en particulier ceux qui servent à exprimer nos sensations de grandeur, de couleur, de saveur, de sonorité et toutes les nuances que le sentiment leur impose, s’usent, s’effritent, tombent en poussière. Presque toujours, avant de disparaître, ils se soutiennent pendant un temps plus ou moins long, à l’aide d’étais, de béquilles. On les voit, appuyés sur un modeste très, sur un péremptoire énormément, sur un prodigieusement autoritaire ; mais cela ne dure pas, et ils tombent, écrasant leurs étais, brisant leurs béquilles. Parfois, ils essaient de se grimer à l’italienne, mais cela fait rire : grandissime s’évanouit dans le comique. Nous en sommes pour le moment à « très grand » ; mais d’ici quelques années nous posséderons dans doute cinquante ou soixante « très grands écrivains », et quand on voudra louer avec fruit, flatter délicatement, il faudra trouver autre chose. Les italiens sont de beaux maîtres en ce genre, mais ils n’ont jamais pu se faire prendre au sérieux par les autres peuples, précisément à cause de cette manie courtisanesque qui leur fait amplifier démesurément toutes les épithètes. Ce sont eux qui ont inventé les sérénissime, les éminentissime, les Votre Signeurie, Votre Béatitude, Votre Sainteté. Les prélats romains s’affublent encore de ces défroques de la vanité et de la servitude, mais, à mon avis, « très grand écrivain » est une formule presque aussi ridicule. Les mots s’usent, mais il dépend de nous qu’ils ne s’usent pas. Nous en jouons, nous nous laissons aller à prodiguer des épithètes qui devraient garder quelque chose d’un caractère sacré. C’est précisément à l’esprit français, si ami de la mesure, de l’ordre et de la netteté, qu’il appartient de réagir contre ces habitudes, réellement vicieuses. Sinon, nous tomberons dans ce genre de grotesque dont les Italiens nous donnent le spectacle et malheureusement l’exemple.

Ils possèdent là-bas, de l’autre côté des Alpes, deux ou trois cents écrivains qui sont de « prodigieux génies », car, en ce pays de flatterie, le mot génie ne signifie déjà plus rien. Tout poétereau qui rédigea un quatrain est par cela même un génie. S’il va  jusqu’au sonnet, il devient un « génie prodigieux ». Au delà, il n’ya plus de mots traduisibles en français ; c’est la génuflexion, la prosternation. Cela n’empêche pas, car ils sont gens d’esprit, qu’ils se jugent fort bien les uns les autres, dans le particulier. Ils ont, et voilà tout, de mauvaises habitudes de langage. A force de répéter mal à propos les épithètes louangeuses, ils les ont usées les unes après les autres et maintenant, pour exprimer qu’un écrivain n’est pas sans un certain talent, ils sont forcés de recourir à une longue périphrase que, traduite en français, nous aurions scrupule à appliquer à un Dante, à un Boccace ou à un Arioste. La première fois que l’on reçoit d’Italie une lettre où le mot signore est précédé d’un magnifique illustrissimo, on est flatté. Mais on apprend vite que ce n’est là qu’une marque de politesse banale, que cela signifie seulement que votre correspondant a un service à vous demander. Nous n’en sommes pas encore là ; nous respectons encore les envelopppes des lettres, mais le ton général de l’admiration tend à s’exprimer selon des formules, qui sont de la pure courtisanerie.

Maintenir aux mots leur sens, ne céder à la force des choses qu’à la dernière extrémité, tel doit être le rôle de ceux qui écrivent. Et puisqu’il s’agit du mot grand, j’espère qu’il est assez significatif encore par lui-même pour qu’on ne gâte pas sa démarche par de maladroites béquilles. Il n’en a pas encore besoin. Quant à l’écrivain que l’on qualifiait de « très grand », je lui souhaite seulement de mériter un jour une modeste place parmi les grands ou seulement les bons. Qu’il m’en croie, c’est encore beaucoup.

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Remy de Gourmont, 1909

pp. 290-295, extrait de Promenades littéraires (1899) : 3ème série, parues aux éditions du Mercure de France, 9ème édition, 1924.

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