La chute des jours par Remy de Gourmont (PG, 2) texte intégral

« Il y a la chute des jours, comme il y a la chute des feuilles. Je ne sais quel vent, venu de l’infini, secoue les années, ces arbres, et en fait tomber, un à un, les jours éperdus et jaunis. Où vont-ils ? Où vont les feuilles éperdues et jaunies ? Au grand laboratoire, sans doute, où la nature travaille aux résurrections annuelles. Elles nous en reviendront aussi vertes et toutes pareilles, en leurs immuables découpures : celle du peuplier, qui sont des coeurs, celles du marronnier, qui sont des mains, celles du platane, qui sont des tridents, celles du saule, qui sont des lances. Mais les jours, qu’en fait-on, quand ils sont tombés, éperdus et jaunis ? Vers quels mondes lointains, inconnus et chimériques, sont-ils emportés à tout jamais ? Car on ne les revoit pas. Il revient des jours nouveaux, feuillage des années, des jours inédits, des jours inattendus, des jours surprenants, des jours que l’on aime et des jours dont on a peur ; mais les jours anciens, ceux qui nous étaient familiers, ceux que nous désirions, ceux que nous attendons, ils ne reviendront pas. Le feuillage de l’année va se renouveler si bien que nous n’y reconnaîtrons plus rien du tout.

Oui, ce sont des jours. Ils ont un commencement et une fin, ils ont de la lumière et de l’ombre, ils naissent de la nuit et vont mourir dans la nuit. Ce sont des jours, sans doute, mais non pas les mêmes. Leurs sourires sont différents et aussi leurs grimaces. Les joies qu’ils nous donnent ne sont pas distribuées avec une moindre avarice, mais elles n’ont ni le même parfum ni la même couleur. N’espérez pas retrouver le sourire qui vous enchanta. Il est mort. Il ne reviendra pas plus sur la figure que vous aimez que ne reviendra le jour qui l’aura vu naître. Mais cette figure que vous aimez, pourvez-vous du moins espérer de la revoir encore la même ? Hélas : vous en aurez peut-être l’illusion, mais ce ne sera pas vrai, car les jours, au moment qu’ils s’évanouissent dans la nuit, emportent avec eux un peu des visages des hommes comme souvenir. Peut-être qu’avec ces petits morceaux de visage, ils en pétrissent de tout nouveaux et de tout frais, là-bas dans les mondes chimériques, mais cela n’est pas bien sûr.

Non, jamais la même chose, jamais. Lent ou vif, un mouvement qui ne se lasse point entraîne tout dans une farandole dont les deux bouts ne peuvent se rejoindre. L’année s’en va : encore un jour ! Le jour s’en va : encore une heure ! L’heure s’en va : encore une minute ! Inutile. Mais tout cela reviendra, au moins ? Je vous ai déjà dit que non. Pourquoi insister ? Ployez-vous au destin.

On ne traverse pas deux fois le même fleuve, disait le philosophe grec, et si c’est pour les uns une source d’amertume, d’autres y verront une source d’amertume, d’autres y verront un motif d’espoir. Ce sont ceux dont les souvenirs sont faits surtout de mauvaises journées. Qu’ils soient donc contents. Ils ne se reverront pas les mêmes, eux non plus. Les larmes coulent et les rires s’égrènent, au même rythme de la vie, pour s’enfoncer ensemble dans l’abîme sans fin.

Rien ne revient, rien ne recommence ; ce n’est pas jamais la même chose, et pourtant cela semble toujours la même chose. C’est que si les jours ne reviennent pas, il surgit à chaque minute des êtres nouveaux dont ce sera l’office de se créer, au cours de leur vie, les mêmes illusions qui ont accompagné et parfois illuminé la nôtre. Le tissu est éternel ; éternelle, la broderie. Un univers meurt quand nous mourrons ; un autre naît quand vient au monde un être nouveau, avec une sensibilité nouvelle. S’il est donc très vrai que rien ne recommence, il est très juste de dire aussi : tout continue. On affirmera sans crainte ceci ou cela, selon que l’on considère l’individu ou l’emmêlement des générations. A ce dernier point de vue, tout coexiste à la fois ; la même cause produit des effets contradictoires, et pourtant logiques. Toutes les couleurs et leurs nuances s’impriment d’un seul coup de presse pour former la merveilleuse image qui s’appelle la vie.

Et il n’y a plus ni commencement ni fin, ni passé ni futur, il n’y a qu’un présent, à la fois stable et fugitif, à la fois multiple et absolu.

C’est l’océan vital auquel nous participons tous, selon nos forces, nos besoins ou nos désirs. Qu’importe, alors, ce que nous appelons la chute des jours ou la chute des feuilles ?

Ni les feuilles ni les jours ne tombent à la fois pour tous les hommes et l’heure qui marque la fin d’une année est aussi celle qui marque la naissance d’une autre année.

Ainsi je rêve, en ces derniers jours de décembre, à la vie qui n’est rien, puisqu’elle meurt sans cesse, et qui est tout, puisqu’elle renaît sans cesse. C’est la goutte d’eau qui s’écoule en même temps qu’elle tombe, mais qu’une autre goutte suit et presse dans sa chute. Nous sommes cela, rien que cela, des gouttes qui se forment, tombent, s’écoulent ; et en de si brèves secondes, nous avons cependant le temps de créer un monde et de le vivre. C’est la noblesse et le mystère de la vie humaine, qu’elle soit si peu de chose et aussi qu’elle soit capable de si grandes choses, car la plus humble est encore très importante, elle est l’un des atomes sans quoi la masse n’aurait ni son poids ni sa forme. Elle a son rôle dans un mouvement universel ; elle est un des éléments de son équilibre et de sa périodicité.

Il faut donc que chacun aime sa vie, même quand elle n’est pas très aimable, car elle est l’unique. C’est un bien qui ne reviendra jamais et que chaque homme doit ménager et dont il doit jouir avec soin ; c’est un capital, grand ou petit, qui ne se place pas à fonds perdu, comme les arrérages payables pendant l’éternité. La vie est viagère, rien n’est plus certain. Aussi tous les efforts sont respectables qui tendent à améliorer cette possession périssable et qui, à chaque chute d’un jour, a déjà perdu un peu de sa valeur. L’éternité, dont on leurre encore les simples, n’est pas située au-delà de la vie, mais dans la vie même, et partagée entre tous les hommes, entre tous les êtres. Nous n’en détenons chacun qu’un tout petit morceau, mais si précieux qu’il suffit à enrichir les plus pauvres. Mordons avec confiance à ce pain blanc ou noir, et quand la chute des jours semble se précipiter, songeons que les crépuscules sont aussi des aurores.

 .

Remy de Gourmont, autour de 1900

pp. 239-244 tirées de Promenades philosophiques, tome 3, parues aux éditions du Mercure de France, 6ème édition, 1921.
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