La figure des paysages par Remy de Gourmont (Promenades gourmontiennes, 1) texte intégral

« Il y a, comme on le sait, une Société ingénue qui se dénomme : « Pour la protection des Paysages. » Elle surveille, attentive aux méfaits des hommes, la beauté des points de vue et la stabilité des sites. De même qu’un berger virgilien, elle fait entendre des plaintes poétiques contre les déprédateurs de la grâce terrestre. Elle prête sa voix au ruisseau vert qu’un barbare contraint à filer la laine ; au vallon qu’une arche de fer enjambe d’un air insolent ; à la colline blessée par un chemin de fer. Sa présence calme un peu la secrète douleur des choses et les arbres, heureux d’être aimés, s’inclinent à son approche.

Se sentant protégés, les paysages, las de leurs peurs séculaires, laissent un bon sourire, un peu mélancolique, éclairer doucement, pareil à un soleil d’automne, leur figure pacifiée. Les chênes rêvent d’une éternelle jeunesse ; les vallées, d’un éternel silence ; les ruisseaux, d’un éternel nonchaloir. Peut-être les temps vont-ils revenir où les hommes ne faisaient d’autre tort à la nature que de cueillir, quand ils devenaient mûrs, les fruits sauvages ? Entièrement d’accord, en un mot, avec la Société qui les protège, les paysages ne demandent qu’à conserver, par le soleil ou par la pluie, l’intégralité traditionnelle de leur figure.

Semblables à ces jeunes belles femmes qui ne veulent ni se souvenir qu’elles furent de rèches gamines, ni admettre qu’elles deviendront peut-être de revêches vieilles, les paysages de France, grisés par l’admiration et les promesses de ces hommes bienveillants, s’imaginent qu’ils furent toujours ce qu’ils sont, et qu’il leur sera permis, avec des protections, de demeurer tels jusqu’à l’accomplissement des siècles géologiques.

C’est une illusion. Les paysages de France, ou d’Italie ou d’Angleterre, ou de tout pays de civilisation ancienne et profonde, sont l’oeuvre des hommes. Ils représentent l’aspect esthétique d’un travail purement utilitaire. Cet arbre seul, qui vit si bien, vers le milieu de cette longue prairie, il n’a pas été planté là pour le plaisir des yeux : son rôle est d’être un tronc où le bétail viendra se frotter les flancs. Cet arbre à deux fins, utile pour un boeuf, beau pour un peintre, est l’image de tous ces paysage que nous appelons naturels. Il n’y a pas de paysages naturels. Ceux qui nous semblent le moins préparés le sont presque autant que ces parcs dessinés avec science et persévérance. Seulement leur préparation fut inconsciente du but esthétique qu’ils ont atteint par surcroît. Loin d’être naturels, ils sont les produits d’un double artifice.

Les citadins innocents qui, dans leur exode vers les plages, traversent en chemin de fer la Normandie, s’imaginent volontiers que ce pays d’arbres, d’herbe et de blé eut toujours cette figure ; ils la trouvent riante et bénissent la nature. C’est l’homme ici qu’il faut admirer : il a fait, avec la nature, qui est une matière, ce que l’architecte fait avec des pierres : une construction. La Normandie, c’est une forêt déchiffrée ; on y défriche encore, et j’ai vu disparaître de vastes étendues d’arbres qui, déjà, prennent l’aspect des plus vieilles terres cultivées.

Certains coins de cette région ont encore, vus en perspective, l’apparence d’une forêt, interrompue seulement dans les pentes ; cela tient à ce que chaque champ est entouré d’une ceinture d’arbres. Mais très souvent maintenant, on abat un de ces pans pour réunir deux champs en un seul. Le nombre des arbres diminue ; le ton vert sombre s’éclaircit ; l’horizon s’étend : le paysage, lentement, change de figure.

Partout l’arbre tend à disparaître. On le laisse pousser ; on ne le cultive plus, son utilité diminuant de jour en jour, en présence de la houille et du fer. Les paysages sont d’autant moins stables que le pays est plus civilisé et plus actif, sa population plus dense ; ils sont d’ailleurs sous la dépendance de mille causes souvent très éloignées et qui semblent étrangères à son évolution.

Ainsi, il y a quelques années, la concurrence des étrangers avait fait diminuer sensiblement la culture des céréales en Basse-Normandie : de là la substitution de la tuile au chaume pour couvrir les maisons ; de là un changement d’aspect, dans les paysages, extrêmement frappant, presque douloureux, pour les yeux habitués à la douceur de ces toits de paille dont le ton, bientôt feuille-morte, s’harmonisaient à merveille avec l’ensemble des couleurs. La tuile rouge, qui est gaie en Italie, est triste en Normandie.

Je ne sais plus si c’est Amiel qui a dit, ou M. Bourget, qu’un paysage est un état d’âme. Cette conception idéaliste du monde extérieur est très exacte, en même temps que très jolie. C’est nous-mêmes que nous contemplons dans le spectacles des choses, nos souvenirs, nos désirs, nos habitudes. Il y a des paysages, affreux pour les autres, ou insignifiants, qui nous sont délicieux ; et ce serait pour nous une souffrance de les voir embellis. C’est une souffrance aussi de voir un beau paysage gâté par une main maladroite ou avide. Mais il faut bien nous dire que cette intervention est inévitable ; que l’aspect présent des choses n’est qu’un moment dans l’évolution ; qu’hier, elles étaient différentes, et que demain, aussi, elles seront différentes.

Des sites disparaissent ; d’autres se créent. Cette vilaine petite gare de chemin de fer, sans goût et sans style, devient un élément de beauté dans le paysage qu’elle enlaidissait d’abord. Le viaduc qui enjambe la vallée lui donne l’air intéressant d’une difficulté vaincue, et le ruisseau qui file, habitué à son métier, ne bondit pas sans orgueil sous la roue qui le martèle.

Partout où il y a de la vie, il y a de la beauté. »

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Remy de Gourmont, autour de 1900

Chapitre XXI, pp. 215-220, tiré de la partie Idées et paysages de Promenades philosophiques, tome 1, parues aux éditions du Mercure de France, 8ème édition, 1926.

 

 

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