Pendant qu’elle dort…

 

Sègre à Milèna :

« Je veille. La regarde. Reprends mon livre. Note un mot. N’est pas malade, non. Mais, je suis près d’elle. La veille. Calé dans un fauteuil. La regarde de nouveau. Monde apaisé, ce visage qui dort. Milèna dort. Je veille. Milèna. Le temps ne s’écoule plus. Cela pourrait durer une éternité, ne m’en rends plus compte. Il y a eu pourtant un début. Avant ce début, n’y pense plus… Hors du temps, nous sommes. Le temps, c’est nous à présent… Depuis ce jour, où nous nous sommes vus. Sentais une présence. Parlions déjà. Je lis. La regarde. Reprends mon livre, ma lecture du soir :  » Toutes les catégories de passions doivent être méditées séparément à travers les temps, les peuples, les individus grands et petits : il faut mettre en lumière toutes leurs raisons, toutes leurs appréciations, toutes leurs conceptions de choses ! » Les paupières s’agitent. Milèna rêve. A quoi rêve t-elle ? De qui ? Mon oeil, le mien, qui vole bribes :  « Jusqu’à présent, tout ce qui a donné de la couleur à l’existence n’a pas encore d’histoire : où trouverait-on, par exemple, une histoire de l’amour, de l’avidité, de l’envie, de la conscience, de la piété, de la cruauté ? » Je me souviens de ce voyage en Italie, je ne me souviens plus de celle qui m’accompagnait, mais je me souviens bien de la lumière, de ce ciel bleu sans nuages, de la douceur des nuits en Toscane et des ifs impassibles. D’une musique. Carte postale. Comme sur la carte postale, achetée le lendemain, postée… Bons souvenirs d’Italie. La mer, plus loin, bleue, et les gouffres immergés. Douceur des banalités. Je veille. La regarde. Il n’y a pas de plus grand bonheur que de lire près de celle que l’on aime. « Vous ne savez pas du tout ce qui vous arrive, vous courez commes des gens ivres à travers la vie et vous tombez de temps en temps en bas d’un escalier. Mais grâce à votre ivresse vous ne vous cassez pas les membres : vos muscles sont trop fatigués et votre tête est trop obscure pour que vous trouviez les pierres de ces marches aussi dures que nous autres ! Pour nous la vie est un plus grand danger : nous sommes de verre – malheur à nous si nous nous heurtons ! Et tout est perdu si nous tombons ! » La chute est salvatrice. La pesanteur, notre salut vers la légéreté. Nous ne cherchons pas le repos, mais la légéreté. Nous sommes des Icare, avant que de tomber définitivement. Plus léger que l’air, notre quête. Milèna s’envole. Et j’aime ce bref moment où elle souffle en riant, un mouvement de sa bouche qui s’étire avec grâce. Parfois, dans son sommeil, ce mouvement… J’aimais vivre dans sa lenteur, la souhaitait. Ne plus fuir ce qui nous rend ému, ne plus craindre ces vertiges. Je veille. La regarde. Ferme mon livre. La regarde. Et tombe… »

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 Fragment 8 : [Sibérie : le souffle / Silence]

En italique, les phrases de la lecture du soir : Le Gai savoir de Nitezsche.

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