Eloge de l’ombre à ma fenêtre de lumière

Séquence 1

De ces jours où rien ne tourne, la lune carrée étrille mon cerveau gourd et pointu. J’avale le vinaigre des mots d’égouts, dans ce tiroir marqué rejet. Aigre attend son doux, en vain..  Alors tirer le rideau, perdre mon nord, ouvrir la bulle.

M’étirer, jeter ce café derrière sa cravate. Lever les yeux, fissures, craquelures, araignée grouillant de ses huit pattes, tricote ma cervelle au plafond, confondue, sur son abdomen ventru. Comment excommunier la bête ? Ouvrir la fenêtre, l’y échapper. Sortir. Songer porte d’entrée, et ces nuées qui déboulent, apercevoir sourire resplendissant, le happer au vol. Les yeux fermés, écrire sur le noir des paupières, OUI !, en lettres majuscules.

A ces liquides excroissances, leurs suites sonores, violentes… J’avale, l’attaque au vol comme sacs d’ordures éclatés, “pigeons”, “microbes”, vaines litanies, motif sur le carreau. Ces susurrées vessies pour ces si minces lanternes, goût d’englué mortel, embétonné. Je pense: “faire les courses”. Au bas de l’escalier, je sens l’appel, un parfum de pin bleu, mêlé de cannelle. Dans un coin de ta boule ranger les mots : bleu, doré, lumière, fragile, agile, accessoirement : prendre le caddie. Et aussi : Ouvrir la boîte aux lettres, espérer, respirer : ce que tu m’inspires. Est-ce que j’ai pris ma liste ? Il est temps de descendre… tant de “vivre” à crier.

Tête en cadre, coincée dans son tranchant châssis, je déclaudique en survolant les marches, claque la porte, prend la rue à contre-vent dans le dos, escarpement, dénivellation, qu’importe, partir loin, loin, loin… Qu’est-ce donc que tu fuis ? Goudron me déporte, m’affranchit, prison derrière, bulle devant. Entre parenthèse : Ne pas oublier le liquide-vaisselle… Mon banc titre : Reprendre son Souffle absolument.

Avance encore, m’assieds, attends. Le voilà, dans cet essoufflement moderne, terne locomotive trainant son disciple au-delà de son accordéon graisseux, puant et lourd. Je me transpose, accorte, bactérie-soldat dans le ventre du monstre, sans escorte. Le fruit est dans le verre et l’acier. Assemblage étrange, parfum de nouveauté.

Séquence 2

Ici ça sent mauvais le vieux skaï tailladé, un rien de produit pour parer la brise débridée, et ce fumet de crasse antique, couvrant l’urique. Le paysage défile dans la poussière des vitres, soleil noir sur écran dépoli de la graisse de l’autre d’avant, l’ombre des géants flanqués comme étau, mais trace la route pourtant.

L’oeil scindé en deux par le noir de l’huisserie qui me bride, que le soleil abat enfin, je me dérive en perspective pour un bain de lumière, et m’envoler, pas trop tôt… Atteindre ton éther, retour sur mon sommeil en trous gorgés de rêves. Là dans les bas-côtés, au rythme de l’engin, mes pieds nus rasant le sol d’herbe et d’Asters garni… mon cadre s’empaysage, je m’hybride à la rangée de fleurs, et d’un arpent de mollet, je m’élance en ton vortex. Me voilà à l’Orient.

Ruisdael  me saisit par les yeux, cyan engaufré de nuages blancs, le gigantesque glissant imperceptiblement dans l’étale, son cortège de lavandières et de linge frais mouillé. L’espiègle, fait des politesses à Cremonini. De frissons, je frise.

Une voix me tire de ma délirante rêverie. M’écorchant au passage du montant de fer, j’aperçois le crachat du rustre et retombe lourdement. Elle, noire, lui, tout petit, parle, raconte pour elle, qui prête oreille comme un pavillon grave, une brèche énorme d’attention. Téléphone sonne, interrompue..: “Oui, je viens.. prépare les pieds de porc, 5 minutes, j’arrive”. Un accent profond et terreux tonne dans chacun de ses mots.

Turner me cueille, joint la conversation, j’en repeins les façades, les survole lentement, l’engin imperturbable poursuit son cahot, augmenté d’un ballon dirigeable.

Le petit encore, de ses yeux qui roulent : -“Tu sais dans le jardin avec la maison de trous en fer et l’autre en bois aussi ? ”- Elle gronde: -“Oui !”- Lui : -“Elle m’a dit que je devais passer par la fenêtre et manger les oiseaux” – Elle, hurlant presque et riant en même temps : -“Jamais, tu m’entends ? Ne faut jamais manger les oiseaux ! ”- De sièges environnants en boxes transfigurés, je vois ces sourires gagner les bouches, se répandre, traînée de bonheur, le cloaque prend des allures de Toscane au petit matin, soleil rasant…

Je pense : Cesser de parer du regard les choses que nous voyons, au risque d’en perdre l’essence. Reprends ma liste, note encore “ Thym, ciboulette, vin blanc, chèvre frais”. Imaginer le tout à belle température, descendre au fond de ma gorge. Et aussi, “suivre les tendres desseins de sa bouche”. Le monstre pile à l’arrêt suivant.. m’envole sous le choc, m’agrippe à la barre comme si c’était un homme.

La voilà qui se lève et passe près de moi, Reine de Saba, derrière gigantesque chargé des histoires du monde et ses enfantements, flanquée de son bout d’homme. Large équarrie, sari d’ébène, baskets anachroniques.. spontanément jaillie du sol. Elle m’intronise du regard. Je m’envole dans le noir strié de sang de sa prunelle, sombre Erythrée. Je sanglote au dedans.

Trop émue, je cherche ma liste de courses, ajoute “chocolat”, et son “point d’exclamation”… Nez en l’air, je salive à cette pensée sucrée moelleuse, l’incisive et la pénétrante, cette saveur, me conduit, oui, là, jusqu’au bout..

Je pense: “Toujours passer la porte, choisir la fenêtre sans hésiter, plonger vers le haut”. Voir de Marcelle, les turquoises, les âcres terres de sienne, les parmes jaunes crémeux, et ces sombres grenats habillés de traits noirs, me fait ce paravent nabi où je me déshabille les yeux… me vois-tu ? J’attends que survienne ta langue de mots qui roulent caresses, tes lèvres qui me les livrent, douce ivresse sur ta rive, flanquées de livres, et me sentir délivrée, libre, je trouve l’instant tellement parfait…

De l’importance de sentir le poids des choses quand elles nous traversent et inversement. Faire Silence pour voir. Mon embrasure douce, je t’érige en propylée, mon possible tendu vers l’enfin. Je note : “Choisir la beauté”. Sortir dans deux arrêtes, poisson d’argent, faire la course entre les rayons, écailles dedans, plus de piquants …

Le monstre féconde le croisement suivant. J’entends Lulua et Baluba chuchoter à mon oreille : “Au figuier, son olivier. Chaque être est en lui-même ce chaos à ordonner, somme de croisements, de forces et de luttes, lien vers cet inconnu, l’autre, ton fil. Et n’oublie pas… : pour accomplir la fête, saisir l’offrande”. Midi, points cardinaux confondus, je me sens à ma place, pivote au soleil… entre ce sol, ce ciel, postérisée…

Séquence 3

Comprendre : prendre ce temps qu’il faut, se laisser traverser par le sens. Je pense : arrête tes métaphores, simplifie. J’écris: “prendre par le menu, aimer avec l’âme, les yeux, puis les mains…  puis les bras…. continuer, pas de fin.” Je quitte la carcasse, façade et boyaux ravalés, et prends en pleine figure le reflet de mon oeil, ce désir étalé devant moi. L’ombre des arbres au sol comme un berceau de lumière.

Quelques marches, la porte, je code, récupère fausse richesse. Dans ma tête,  j’additionne cailloux, choux, mes genoux tremblent encore de tant de précision. Je pense par mes yeux: “Repeindre la rue avec du désir”. “Faire les courses”. “Ah oui… !” “Mais que l’air est tendre entre deux survols”.

Je surfe entre les rayons, légère. Je désemplis : bouteille de vin, beurre, confiture, thym, ciboulette, chocolat, chèvre frais.. “Choisir la beauté”. Salade. Papier griffonné posé sur le tapis, provisions déboulent. “Prendre par le menu. Aimer de toute sa force”. Pain. Liquide vaisselle. -“Elle est bizarre votre liste de course”. – Crevettes. -“Vous la voulez ? ”- “Non mais c’est juste pour dire”. Aneth. Je souris, elle aussi. Je repars, sur ressorts…

Séquence 4

A l’arrêt, Bonnard extrait de son agenda le temps qu’il fait. Bleu léger, nuages mauves, touche de pluie, soleil sur les bords. Noter soigneusement : “Si tu le veux, il fera toujours beau”. Pour atteindre cet instant unique, où toute âme trouve son lieu, plonger le pinceau, haletant, insatiable, mélanger l’espace, la lumière, les êtres et le temps. Je monte, m’assieds. Ma nuque s’enfonce dans le skaï en un choc étouffé. Le monstre redémarre, soude les arrêts au sol, au ciel.

Plus de place entre les courses. Sur le dos de ma facture de gaz, j’écris : “Tu es oriel dans mon ciel bleu, ton vert tendre est lumineux. ” -”S’il te plait, entre maintenant !”- Je condense sur la vitre du retour, quelques gouttes gagnent mes yeux. Dans le sabord désencadré, l’explosion du phosphène comme une vérité… Transpercée, je m’ajoure, cathédrale d’alcôves secrètes, emplie de ton souffle.

Je, écris encore : Ne pas oublier que le noir porte, royal, la profusion des couleurs de la vie. Est il sombre? C’est qu’il vous pose ici. Est-il cerne ? C’est qu’il désigne, définit. Un tout s’effondre, un autre en jaillit. Je pense enfin : “Tu plongeras en toi. Et dans ton secret, tu berceras celui de l’autre.”

Peau retournée tendre en mon fortin, chaos intérieur, bouleversée, je marque ces derniers mots : je te choisis. Mettre une fleur à mon échancrure, et dans la loupe de sa rétine, voir soudain notre univers en expansion.

Courses rangées, j’égrène ces mots : plongé, humé, parfum subtil, mon cerisier, mon amour, fleurs encore en boutons. Et à ce moment où je m’élance, coeur dedans-dehors, ivre, hors du cadre, les voilà qui s’ouvrent. Maintenant, je souris : “Je ne fuyais pas, alors que je me penchais à ma fenêtre, j’ai trouvé la beauté”.

FLO H.

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Tiers Livre (http://www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (http://www.scriptopolis.fr/) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Pour ce dixième vase communicant, j’ai un plaisir tout particulier,  un bonheur immense, celui d’accueillir les mots de Flo H. sur mes flâneries… Cet éloge de l’ombre… cette liste de courses… cette lumière qui survient… cette rencontre… Déjà, un moment, une éternité, que lire de Flo, les mots, sur ses blogs ailés, voir ses images si travaillées, partager et échanger sur l’art (liens à suivre pour faire éclore yeux), se rendre compte des chemins communs, et puis, mais chut, silence. Elle me fait la joie de publier mon « Dis-moi, Spinoza, y a t-il autre chose que La Joie ? » sur ses Jardins d’été comme d’hiver. Bienvenue ici, chère Flo… Silence.

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La cuvée des vases d’Octobre est ci-dessous :

Naomi Fontaine http://innutime.blogspot.com/  et François Bon http://www.tierslivre.net

Martine Sonnet http://www.martinesonnet.fr/blogwp/  et Cécile Potier http://petiteracine.net/wordpress/

Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net  et Benoît Vincent http://www.erohee.net/ail/chantier

Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com/  et Christopher Sélac http://christopherselac.livreaucentre.fr

Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/  et Justine Neubach http://justineneubach.fr/

Jeanne http://www.babelibellus.fr  et G@rp http://www.lasuitesouspeu.net

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/  et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/

Elise http://mmesi.blogspot.com/  et Ana NB http://sauvageana.blogspot.com/

Flo H. http://jardinsdetecommedhiver.tumblr.com/  et Franck Queyraud(Silence) https://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Céline Renoux http://lafilledesastres.wordpress.com/  et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

Dominique Hassemann http://doha75.wordpress.com  et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/

Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/  et Jacques Bon http://cafcom.free.fr/

Radio Marelle http://www.liminaire.fr/  et Starsky http://www.starsky.fr

Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/  et Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/

Juliette Mezenc http://motmaquis.net/spip.php?rubrique5  et Nicolas Bleusher http://nicolasbleusher.wordpress.com

Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/  et Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net

Mahigan Lepage http://mahigan.ca  et François Bonneau http://irregulier.blogspot.com/

l’autre je http://lautreje.blogspot.com/  et G Balland http://presquevoix.canalblog.com/

Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/  et Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/

Frédérique Martin http://www.frederiquemartin.fr/category/mon-carnet/  et Francesco Pittau http://maplumesurlacommode.blogspot.com/

Christine Zottele http://etsansciel.eklablog.com  et Xavier Fisselier http://www.fisselier.biz

Marie-Anne Paveau http://penseedudiscours.hypotheses.org/  et Jérôme Denis de Scriptopolis http://www.scriptopolis.fr/

Marlene Teyssedou Tissot http://monnuage.free.fr/  et Vincent http://mapoesieetpaslatienne.blogspot.com

Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.com  et Anne-Charlotte http://feenmarges.blogspot.com/

Mu LM http://l-oeil-bande.blogspot.com/  et Perrine Le Querrec http://entre-sort.blogspot.com/

Pierre Chantelois http://lesbeautesdemontreal.com/  et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

6 réflexions sur “Eloge de l’ombre à ma fenêtre de lumière

  1. Bonjour Jean-Christophe, heureuse de vos mots… Miennes effusions, nées d’avoir vu jaillir la beauté, cachée jusque là.. raison d’être prenant sens en ces lieux.. En toute densité sombre se tient son pesant de lumière, et même plus..

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