Photolaliques 2 : la retenue de deux photographes, Didier Lefèvre et Alain Keler

Didier Lefèvre : « En 1999, j’étais au Kosovo avec un copain, Alain Keler. C’est vraiment un ami très proche que j’aime beaucoup, j’aime sa pratique du métier, sa façon de photographier. Il a fait un beau bouquin sur les minorités que je te montrerai. [Vents d’Est, les minorités dans l’ex-monde communiste / Alain Keler, photographies et Véronique Soulé, textes. – Marval, 2000] On a vécu ensemble des choses très, très émouvantes. Je me revois sur une place de Kukes, au nord de l’Albanie. Arrive au beau milieu de la place une petite voiture, une sorte de Fiat 500 rouge. Tout était gris, avec un ciel bien noir du début de journée, la pluie, cette belle pluie qu’il y a dans les montagnes. De la lumière, mais tout mort et tout gris. Et cette petite bagnole rouge qui traverse la place, comme dans un film italien. Elle s’arrête devant moi. Je fais une première photo de loin, j’avais un film en couleur dans un de mes appareils, et je m’approche. Le conducteur, un jeune homme, descend et entre dans un bâtiment. Un monsieur plus vieux, à la place du passager, me voit et baisse sa vitre. Il m’appelle, il me fait signe de venir. Je lui dis bonjour. Evidemment, je ne comprends rien de ce qu’il me répond. Il se tourne et soulève le monceau de couvertures derrière lui, sur la banquette arrière. Et là, en dessous, il y a sa femme, morte. Le jeune homme revient. Je ne sais plus dans quelle langue, il me dit qu’elle est morte depuis trois jours et qu’ils ne savent pas quoi en faire. Ils viennent de fuir le Kosovo, ce sont des réfugiés, ils n’ont pas voulu la laisser au bord de la route et ils la trimballent dans la voiture. Ils ne sont pas en larmes, hein ? Simplement exténués. Le jeune me dit : « C’est ma mère, elle commence à sentir mauvais, je ne peux pas l’abandonner dans un fossé, personne ne nous dit quoi en faire ? » Alain était un peu plus loin, je leur fais signe de ne pas bouger et je vais le chercher, je lui explique. Il me dit : « Il faut trouver l’hôpital. » On n’avait pas de voiture, nous, alors on va à pied, on cherche, on se renseigne. En tant que journalistes, on savait qu’on obtiendrait des renseignements plus vite qu’eux, qui débarquaient, épuisés, choqués et qui ne comprenaient rien à rien. Parce qu’il y avait des réfugiés dans tous les sens, des Albanais qui aidaient, des Albanais qui profitaient de la situation, des ONG, c’était un bordel effroyable. Nous, journalistes, on avait une sorte d’autorité, on pouvait traverser des files d’attente pour aller voir un type qui avait un logo, par exemple, et lui demander. Donc, on fait ça et on finit par localiser l’hôpital, la morgue de l’hôpital. On retourne auprès du père et du fils et on leur indique le chemin, c’est par là, par là, par là, et pendant qu’ils y vont en voiture, nous, on coupe à pied, en courant. Finalement, on arrive à l’hôpital en même temps qu’eux. Je me rappelle très bien qu’on a obligé le type de l’hôpital à ouvrir la morgue. Il a appelé le directeur qui n’était pas là, parce que c’était un dimanche matin. La morgue était pleine et on insiste, on dit au type : « Il faut prendre le corps. » On l’a un peu coincé, il n’osait pas dire non, on l’a convaincu. Il n’y avait pas à tortiller. On ressort au moment où le père et le dils sont en train d’essayer de sortir la mère. Pas facile de sortir un cadavre de l’arrière d’une si petite voiture avec seulement deux portes. Finalement, le type de la morgue vient avec un brancard et, sous le regard du père, c’est lui qui sort le corps avec le fils. Alain et moi on était en retrait, on avait fait ce qu’on avait à faire, et tout d’un coup on réalisé qu’on est devant une scène à photographier, la petite voiture, les gens qui sortent le corps, le mari, et on se dit : « On fait les photos ? Oui, non, j’ose pas… » et finalement, on commence à faire des photos. Les miennes ne sont pas bonnes, j’en ai tirées, je te les montrerai à l’occasion. Alain en a une très belle, il a réussi à trouver le petit moment. On en a fait deux, trois, puis on a arrêté. Tu vois, en l’espace de cinq secondes, on s’était posé toutes les questions essentielles, Alain et moi. On s’était posé la question de savoir si on devait faire les photos, on s’était dit à chacun qu’on n’osait pas les faire et on s’était convaincu qu’il fallait qu’on les fasse. Et on a fait les photos. »

Emmanuel Guibert : « A une certaine distance, j’imagine. Vous n’êtes pas allés sous leur nez. »

Didier Lefèvre :  » Non non non. On était sur les marches, à cinq ou dix mètres. Il était hors de question qu’on se précipite en se bousculant. D’abord, on n’était que deux, on ne se serait pas bousculés, mais enfin, ce n’était vraiment pas notre état d’esprit. On connaissait ces gens depuis une petite heure, on les avait aidés, on avait fait ce boulot, entre guillemets, qui n’était pas le nôtre, mais qui était le boulot de tout être humain qui se serait trouvé là. Et force est de constater qu’on avait des réticences à faire notre métier de photographe. D’ailleurs, on n’a guère été professionnels sur ce coup-là, on n’a pas cherché l’angle, on est restés où on était. On a peut-être fait un pas ou deux, par une sorte d’instinct, pour enlever du cadre un arbre ou un truc qui gênait, mais c’est tout. Il faut dire que ce que je te décortique là s’est passé en quinze secondes à tout casser. »

Emmanuel Guibert : « La preuve, c’est que tu n’es pas très content du résultat, toi. »

Didier Lefèvre : « Voilà. Alain a une bonne photo, que je te montrerai quand tu viendras à la maison, parce qu’il l’a mise dans son livre. Et je te montrerai la mienne, faite à deux pas de lui. Et puis bon, on n’a pas insisté. On a dit au revoir à ces gens, ils sont entrés dans la morgue et on ne les a pas suivis. »

(Conversations avec le Photographe / Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre, Frédéric Lemercier. – Dupuis (Aire Libre), 2009.)

 

J’aime dans cette histoire : la retenue de ces deux photographes, Didier Lefèvre et Alain Keler, et surtout leur humanité. L’humain qui passe avant le professionnel. La non-recherche du sensationnel à tout prix.

Cette photolalie là, n’a donc pas été faite avec le dessein d’en faire une, mais par hasard, on le comprend bien en écoutant le récit de Didier Lefèvre. Et c’est par  le hasard de sa publication dans ce merveilleux livre d’entretien entre Didier Lefèvre et Emmanuel Guibert : conversations avec le Photographe (voir ce billet)  que cette photolalie existe.

M’enchante, ces échos entre photographies qui transforment le simple cadre unique d’une photo en une narration à la manière d’une bande dessinée, art de la narration graphique par excellence. Et que justement, Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre et Frédéric Lemercier ont su si bien explorer dans Le Photographe, cette bande dessinée mêlant habilement dessins, photographies, récit et… non-dit.

Le non-dit, cette principale qualité d’une oeuvre… le non-dit ou le suggéré… le non point sur le i… cela qui nous plait… cet espace de liberté… « Vivre c’est passer d’un espace à un autre, en essayant le plus possible de ne pas se cogner » (G. Pérec, espèces d’espaces)

Entre les (ces) deux photos, entre deux photographies d’une photolalie, une caractéristique indispensable : un espace, un écart ou une marge. La marge. Semblable au blanc entre les cases de la bande dessinée. L’espace entre les cadres, lieu où s’écoule le temps… Ici, le temps de sortir le corps mort de la mère de la petite voiture.

J’aime aussi ce discours autour des photographies. C’est pourquoi je recopie ce long passage précédemment… Raconter… Faire écho… justement

Un livre de photographies ne devrait-il pas contenir le récit de l’histoire de la prise de vue, racontée par le photographe lui-même ?  Par histoire de la prise de vue, je n’entends pas les aspects techniques de la photographie, cela, normalement, on le voit et l’on se moque de la vitesse de déclenchement de l’obturateur. Sauf si cela fait sens. Le New York de William Klein est à cet égard, un repère. Du moins, sa réédition de 1995 (Marval), revue, augmentée et commentée.  J’adore les commentaires de Klein sur ses photos qui peuvent être longs ou très succincts : « 110-111 : No comment. 112-113 : Idem« .

 Ces histoires autour des photographies permettent de sortir de la profusion et aussi de la banalité des images du monde. Mais c’est une autre histoire…pour plus tard…

Ainsi finit cette photolalique 2…

A suivre…

ReVoir la photolalique 1 : naissance

Silence

Pour aller plus loin… 
Lire Le photographe d’Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre et frédéric Lemercier (Dupuis) Indispensable !
et Des nouvelles d’Alain d’Emmanuel Guibert et Alain Keler (Les arênes – revue XXI)
et aussi Conversations avec le Photographe d’Emmanuel Guibert et Didier Lefèvre (Dupuis)
et encore Voyages en Afghanistan : le pays des citrons doux et des oranges amères par Didier Lefèvre (Editions Ouest-France) complément indispensable paru la même année que le tome 1 du Photographe (2003)
évidemment le New York par William Klein (Marval, 1995) Première édition en 1956. Lire aussi ceci.
Voir des photographies d’ Alain Keler et de Didier Lefèvre chez Image and co.
De nouveau lire ou rêver : Espèces d’espaces de Georges Pérec (Galilée)
A défaut de clap de fin, voici un CLIN D’OEIL : n’oubliez pas que les bibliothèques publiques, municipales, universitaires… possèdent souvent ces ouvrages parfois très chers à acquérir… qu’elles vous les prêtent, ses livres, ses musiques, ses films… et que plus en plus d’entre elles, vous permettent de dialoguer ou d’écrire sur leurs sites web pour partager vos lectures… A vous de voir…
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