Photolaliques 1 : naissance

Dans La photographie est interminable : entretiens avec Gilles Mora, parue au Seuil en 2007,  Denis Roche écrit, page 89 : « J’appelle photolalie cet écho muet, ce murmure de conversation tue qui surgit entre deux photographies, très au-delà du simple vis-à-vis thématique ou graphique.  » Dès 1988 – dans un livre tiré seulement à 300 exemplaires et qui mériterait une réimpression – Photolalies, il donnait cette définition de ce néologisme si chantant, sans doute inspiré par le terme écholalie soit cette tendance spontanée à répéter systématiquement tout ou une partie des phrases, habituellement de l’interlocuteur, en guise de réponse verbale. L’étymologie du terme provient du grec écho (εχο) – « écho » ou « répéter »[1] et lalie (λαλο) – « langage ».

Quelle jolie trouvaille que ce Photolalie pour expliquer le dialogue entre deux photos. Evidemment, Denis Roche ne s’est pas contenté de rêver et de définir un mot. Photographe, il a… photographié. Tenter de montrer ce qu’il entendait par cet écho entre deux photos.

Un des plus bel exemple est cette photolalie de 1989 à Trinidad. Deux photographies prises à très peu de temps d’intervalle et qui se repondent par miracle, graphiquement. Cette part de hasard qui existe toujours en art, dans n’importe quel art et quel que soit le degré technique atteint. Pour le photographe et l’homme qu’il est, le lieu et les deux photos lui évoquent son parcours, son enfance et sa vie actuelle, même s’il dit qu’il ne raconte pas sa vie dans ses photos. On n’est pas obligé de le croire. Ecoutons ce qu’il dit  :

 » Un après-midi parmi d’autres, alors que Françoise s’était endormie sur le lit de cette étroite chambre anonyme, j’errais sur le balcon, pris d’angoisse et de mélancolie, face au paysage inchangé de mon enfance : la dégringolade des buissons en dessous de moi, quelques ressauts rocheux sans intérêt, puis assez loin, cette mer dans laquelle je m’étais si souvent baigné autrefois, avec au large les derricks de la Standard Oil. Les mêmes buissons, la même herbe coupante, les mêmes arbres rabougris, les mêmes rochers, l’absence de plage, la ligne noire de la côte vénezuélienne, aucune construction, même pas une cabane de pêcheur : rien ne séparait l’enfant heureux que j’avais été de l’homme de cinquante ans immobile sur ce balcon, face à l’abîme du temps congelé. Alors, quand même, je me suis dit que je devais prendre une photo de ce paysage, que c’était sans aucun doute le seul endroit inchangé de ma vie, que je ne pouvais pas le perdre une seconde fois. J’ai saisi mon appareil photo, j’ai cadré l’inchangé et j’ai déclenché. Et dans l’instant où je me disais : « Voilà, j’ai photographié le paradis de mon enfance« , je me suis retourné vers l’intérieur de la chambre, j’ai vu le corps nu de Françoise allongé sur le lit et j’ai déclenché une deuxième fois en me disant : « Et voici mon paradis d’aujourd’hui«  » (p. 61)

J’aime dans cette histoire : cette ellipse de temps entre deux photographies qui peuvent ne rien à voir entre elles…  si on ne connaît pas leur aventure. Passé et présent qui s’interpénètrent… et, ici et maintenant, quand le photographe s’amuse… à fixer l’inchangé… la photographie qui est le lieu de l’inchangé… Pour nous, les observateurs :  » La photographie est toujours ce qui a été » nous dit Barthes (La chambre claire). Pas tout à fait, donc. Les photolalies sont là pour le contredire. Et toujours ce mot de mélancolie, que l’on rencontre dès que l’on lit Denis Roche. Mot de mélancolie associé à la photographie. Il écrit ailleurs : « La photographie est la rencontre d’un temps qui passe sans s’arrêter et d’un temps qui ne passe pas, qui ne ressemble à rien parce qu’il ne nous appartient ni de le matérialiser ni de le commenter. Du premier, nous ne sommes jamais que le sable et le solde, du second, nous ne sommes que la transparence. » (Le boîtier de mélancolie, 1999.)

Inéluctable. Fuite du temps. Apparition-disparition. Autre jeu… autre écho… amoureux… si j’osais… autres je…

« Retournons, si vous le voulez bien, aux images : en 1975, par exemple, au Sri Lanka, devant la rest-house de Negombo, dans le Nord de l’île. Il faisait beaucoup de vent et ça se voit sur les deux photos que j’y ai prise, deux autoportraits d’un genre un peu particulier puisque sur l’une des deux images on me voit de dos marchant assez loin vers la rotonde d’entrée du bâtiment (on dirait une villa du Vésinet) alors que sur l’autre je suis absent – Françoise étant prise de dos sur les deux, tournée elle assi vers le bâtiment, me regardant quand j’y suis, et ne me voyant pas quand je n’y suis pas. Il y a là comme une sorte de mise en demeure de mon existence, une indécence de l’être, dirais-je, qui signe asse fortement la charge de ma conception du travail autobiographique, une charge très intense qui pèse toujours sur moi au moment de cadrer et de déclencher (l’invraisemblable de l’être ?) dès lors qu’il s’agit de la mise en scène de ma personne physique. » (p. 98)

Quand il commente la photographie du daguerréotypiste Choiselat dans son laboratoire : « Plus on pose pour soi-même et plus c’est cette expression que nous mettrons sur notre visage, plus c’est ce maintien que nous penserons adéquat, plus nous déciderons de la bonne distance à laquelle nous devons nous placer…[…] Le problème de la Beauté s’est déplacé une fois pour toutes avec la première fenêtre ouverte par le premier photographe [Nicéphore Niepce]. Et s’il y a eu condamnation, oui alors c’est que l’un comme l’autre, le photographe comme son sujet, sont appelés à demeurer définitivement dans ce que Poe appelait l’habitacle de mélancolie« … (Le boîtier de mélancolie, 1999.)

Ainsi finit cette première photolalique… A suivre, une photolalique 2 : la retenue de deux photographes, Didier Lefèvre et Alain Keler…

Silence

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