A chacun de trouver son Transsibérien…

Dans ce pays le nom des villes et des villages est inscrit sur les girouettes, au lieu d’être inscrit sur les bornes… On suit la flèche, mais le vent tourne et on est perdu à nouveau. C’est comme si les villes se sauvaient. Impossible de mettre la main dessus.
Jacques Prévert, Spectacle.

***

Un jour, François, François Maspero, l’éditeur, l’écrivain, enfin l’homme François Maspero, est dans une rame du R.E.R., ligne B.

Ce jour là, c’est le 2 janvier 1989 à 15h30 entre Parc des Expositions et Villepinte, il lit. Lit dans le R.E.R., une critique, une recension, un commentaire de lecture dans La Quinzaine Littéraire à propos de Danube de Claudio Magris chez l’éditeur qui porte « un si joli nom » : L’Arpenteur.

Voici l’effet catalyseur de certaines lectures – pourquoi ceci, pourquoi cela, ce jour-ci, ce jour-là -, les mots de Maurice Nadeau qui disait  : « le projet est un peu celui qu’on nous donnait à réaliser en géographie, dans la classe de primaire supérieur : suivez le cours du Rhin, ou du Mississippi, ou du Danube, et parlez de ce que vous rencontrez en route. Un travail plein d’agrément, mais qu’il fallait faire de tête, avec nos pauvres connaissances. Claudio Magris, lui, l’effectue sur le terrain… Avec en sus, la couleur du ciel, l’atmosphère du Café central à Vienne, la largeur du Danube à Budapest, une chevauchée (en voiture) dans les putzas hongroises ou emmi les chardons du Baragons… Prenez un atlas. Pays que traverse le Danube ou auxquels il sert de frontière :… »

« Rentré chez lui, [François] avait pris un atlas mais bien sûr il n’y avait pas trouvé son affaire, alors il s’était rabattu sur la carte Michelin « Environs de Paris » (la verte, au 1/100 000, une bien trop petite échelle à vrai dire), il avait souligné au feutre rose, luminescent, le tracé de la ligne B du RER, celle qui se coule à travers la région parisienne du nord au sud, ou plus exactement du nord-est au sud-ouest, de Roissy-Charles de Gaulle à Saint Rémy lès Chevreuse, et regardé les pays ainsi traversés : il avait vu que la ligne partait du coeur de la plaine de France pour arriver au coeur du Hurepoix…« 

Trajet : 38 gares, y compris celles de la traversée souterraine de Paris, pour un parcours d’environ 60 kilomètres. L’idée : faire le trajet, 1 gare par jour pendant 1 mois (sauf celles de Paris), dormir dans un hôtel chaque soir ou chez des amis… et une règle – absolue – : ne pas rentrer à Paris. Bref, de l’exotisme en pleine Occident !

Correspondance 1 : vingt ans plus tard, un habitué, enfin, je suppose un habitué de la ligne B du R.E.R. filmait le trajet des gares parisiennes, celles qui justement ne sont pas dans le livre de François :

« Il avait vu aussi qu’il traverserait des cités nouvelles et des banlieues anciennes, des zones industrielles et peut-être d’autres encore agricoles, ce n’était pas très clair sur les cartes (celle éditée par l’Institut géographique national et Le Nouvel Observateur indiquait, sur la droite de l’autoroute du Nord, du côté de Roissy : « Champs de tulipes » ; il faudrait vérifier ça) ; et sur tout cela, sans trop s’écarter de la voie ferrée, habitaient bien deux millions d’habitants, Paris exclu, répartis sur cinq départements. Serait-il possible de retrouver là-dessous les traces du passé, les traces de la plaine de France et du Hurepoix ? Mais qu’est-ce qui l’intéressait le plus : le dessous ou le dessus ? Le passé ou le présent ? Après quoi… » 

Correspondance 2 : un peu plus de vingt ans plus tard, le 2 avril 2011, cette fois, c’était un étage du RER C qui avait été réservé pour écrire, de Tolbiac à Versailles-Chantiers et retour, en compagnie de François Bon : tout ce qui s’était réellement passé ce jour là se trouvait également ici.

« Après quoi il avait décroché son téléphone, il avait appelé Anaïk et lui avait demandé ce qu’elle pensait de cette idée qui lui était venue, oui, un peu bizarre, un peu sotte peut-être aussi… « Je suis ton homme », avait dit Anaïk.

Oui, c’est ainsi que le projet avait pris corps et qu’ils avaient décidé de faire le voyage ensemble. »

Qui était Anaïk ? Anaïk Frantz ? La suite nous le dirait, bientôt…

Correspondance 3 : parmi les participant(e)s au voyage du 2 avril, celle, qui avait, à son tour, tenté d’épuiser un trajet, celui de la ligne 2, ligne aérienne, plus proche des nuages que des catacombes du métro parisien, le tout décrit dans un livre : Fenêtres, open space aux si belles éditions Le mot et Le reste : « Mardi – De la voiture, 8 mai oblige, mais le trajet est le même. Une femme de profil se penche pour boucler sa valise dans une pièce sombre du premier étage. Souvenirs assourdis de Béziers, rideaux, voilages, voitures faisant vibrer les vitres. (p.11) Mercredi – L’air is full of Björk, les nuages filent vers l’Islande et l’hiver. Malgré ça le décor reste sec, un caillou. Les fenêtres s’amincissent, deviennent de fins barreaux. Jamais vu que la verrière de Barbès était verte. (p. 25) » D’autres, un peu plus tard, avaient poursuivi la description du monde.

 Anaïk Frantz ? Photographe de la Ville et François M. de nous en faire le portrait :

« Cela faisait des années qu’ils se connaissent. Un jour, au temps lointain où François fabriquait les livres des autres, il avait vu arriver Anaïk avec un gros paquet de photos prises dans le bidonville du Chemin des Alouettes à Carrières sur Seine, où elle avait vécu plusieurs mois pour des raisons qu’elle n’avait pas données ; il n’avait pas publié les photos, il ne publiait jamais de photos, il avait tort d’ailleurs. Et peut-être aussi les photos d’Anaïk, qui en était à ses débuts, avaient-elles encore quelque chose d’inachevé, mais cela il aurait été bien incapable de l’expliquer et elle, à l’époque, de le comprendre.

Peu de temps après, un jour qu’il était allé voir son ami Georges Pinet qui était avocat dans un collectif – c’était le temps où beaucoup de camarades croyaient au travail collectif, c’était le temps où on croyait à la générosité, c’est dire si cela remonte loin -, un jour donc qu’il était allé voir Georges Pinet dans sa taupinière d’avocats gauchistes, boulevard Ornano, tandis qu’il attendait à son tour dans l’entrée, la standardiste dont les ongles bleus le fascinaient lui avait demandé tout d’un coup : « Je voudrais que tu m’expliques ce que tu penses de mes photos. » Il avait donc remonté des ongles bleus aux yeux bleus et il avait découvert que la standardiste était la photographe prénomée Anaïk ; il lui avait expliqué qu’il était incapable de lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas lui expliquer, et ses explications avaient probablement été convaincantes, puisqu’à partir de ce moment-là ils n’avaient jamais cessé de se voir, elle n’avait jamais cessé de lui montrer ses photos ; et il disait toujours qu’il les aimait, mais qu’il ne pouvait pas lui dire pourquoi ni comment, que c’était ainsi, une réaction, une attirance naturelles, la certitude que quelque chose se passait, quand il les regardait, qui ressemblait à un coup de coeur. Il leur était arrivé de ne pas se voir pendant des mois. Il y eut des années où elle ne lui fit pas d’autre signe que de lui envoyer par la poste, de temps en temps, un tirage : des mariniers échoués dans le bras mort de Conflans, des gitans d’Annecy, la vieille épicière de la rue de l’Ouest ; comme une page d’un album de famille, pour donner des nouvelles. Il savait que viendrait toujours le moment où elle lui montrerait les autres. Il attendait, et c’était toujours la même découverte inquiète et heureuse.

Anaïk habitait impasse de l’Ouest mais elle passait sa vie aux frontières. Pour cela, elle pouvait aller en Afrique, comme elle fit une année, mais elle pouvait aussi bien ne pas quitter le quatorzième arrondissement. Le Montparnasse où elle vivait n’était pas celui du boulevard, des lumières et de la tour, c’était un quartier au bout du monde, fait de petites rues et de petites gens. A dix-huit ans, elle fit de ceux-ci ses premières photos et sa seule famille. Aujourd’hui le vieux quartier n’existe plus. Anaïk a suivi sa démolition, rue par rue, maison par maison, jusqu’à ce que vienne le tour de la sienne. Elle a vu partir les vieux, exilés vers des banlieues qui leur faisait peur. Elle a vu arriver les ouvriers des chantiers, portugais et maghrébins. Elle a vu s’installer, passagers en transit dans les logements voués à la disparition, les locataires précaires, squatters, familles sans toit, immigrés d’Afrique et d’Asie. Rôder les clandestins et les dealers. Quand tout fut terminé, quand d’autres habitants, anonymes ceux-là, eurent pris possession des tours neuves, à l’abri derrière les codes électroniques et les interphones, quand elle-même eut réussi à être relogée dans une HLM des années 20 de la ceinture des Maréchaux, entre boulevard extérieur et périphérique, à l’extrême limite de son quatorzième, la famille d’Anaïk s’était démesurément agrandie : il lui était poussé des ramifications dans les couloirs du métro, sur les rails rouillés de la petite ceinture, dans les cités-dortoirs, les pavillons de banlieue, dans les hôpitaux-asiles-hospices-mouroirs pour vieux du côté du Kremlin Bicêtre et de Nanterre, chez les prostituées de Pigalle, chez les gitans de la porte de Vanves, sur tous les chemins qui, au coeur des villes, ne ménent apparemment à rien et que les gens pressés ne prennent pas, ne connaissent pas.

Les photos d’Anaïk avaient chacune une longue histoire. Elles n’étaient pas faites par surprise, elles n’étaient jamais agression. Ni images à la sauvette ni images-viol. Pas de mise en scène, non plus. Les visages n’y sortaient pas de l’inconnu pour retourner à l’anonymat : chacun y portait un nom, chacun était relié à des souvenirs, des confidences, des repas, un peu de chaleur partagée, des heures vécues ensemble. L’histoire qu’elle racontait était toujours une histoire à suivre. A cause de tout cela, françois avait l’habitude de dire qu’elles avaient quelque chose à voir avec le conte arabe ou le palabre africain. C’étaient des photos qui prenaient leur temps.

Cheminer avec Anaïk dans Paris, c’était toujours, à un moment donné, se faire arrêter au détour d’un trottoir par M. Marcel ou Mlle Louise. Des gens bizarres, la plupart du temps, de ceux qu’on appelle marginaux, asociaux ou même clochards ; et c’est encore ainsi aujourd’hui. La seule chose qu’elle n’a pas vraiment bien su faire, Anaïk, pendant toutes ses années, c’est de les vendre, ses photos. Peut-être ne savait-elle pas si prendre. Trop souvent ses photos déplaisaient, irritaient : pourquoi photographier ça ? Ca, c’était justement ce monde qu’on a sous les yeux et qu’on ne voit pas : ce monde des frontières, qui, à chacun de nous, fait un peu peur. Ou même très peur. Des fois qu’on s’apercevrait que c’est notre monde à nous. Qu’on pourrait bien y basculer un jour. Mais non : impossible. Impensable. Et insoutenable. Assez de misérabilisme. Et si ces frontières-là étaient celles de la mort ? « Mais bien sûr, disait Anaïk : ce sont bien les frontières de la mort que je cherchais. » Et plus ses photos étaient simples, plus elles apparaissaient comme des défis à ceux qui voyaient de l’horreur là où elle avait mis de la tendresse.

Peut-être aussi y avait-il en elle quelque chose qui disait non, qui refusait au dernier moment de livrer son travail à la publication, aux regards anonymes, de même qu’on n’ouvre pas devant n’importe qui son album de famille ?

Pour vivre de son métier, Anaïk a fait de drôles de photos différentes : photos de mode, photos de plateau pour le cinéma, photos de scène : mais elle n’arrivait pas à rester à la surface du spectacle, à la convention des masques : les acteurs, pour peu qu’ils fussent médiocres ou simplement préoccupés, n’y étaient pas flattés, et l’on voyait réapparaître sur leur visage la vérité, non celle de leur fiction qu’elle eût dû magnifier, mais celle de leurs angoisses. C’était cruel et ce n’était pas pour cela qu’elle était payée. Alors Anaïk a fait toutes sortes de métiers, ce genre de métiers qui n’en sont pas tout à fait, qui sont eux-mêmes aux frontières : modèle dans les ateliers de la Ville de Paris, fricoteuse de hamburgers de fast-foods, démonstratrice dans les grandes surfaces. Et il lui arrivait de dire que tout cela n’avait pas de sens. Que puisqu’elle ne pouvait pas vivre de ses photos, elle n’avait qu’à vivre sans elles. Mais pouvait-elle vivre sans ?

Elle a continué à photographier. Elle a quand même commencé à publier. Est-ce vraiment un hasard si sa première grande exposition, elle devait la faire à Berlin, la ville la plus frontière de toutes les villes frontières ? Un jour, elle a dit à François qu’elle ne comprenait pas ce qui se passait mais qu’elle voyait que sur ces photos le monde n’en finissait plus de s’ouvrir et de s’élargir. Et de sourire. »

Le monde n’en finissait plus de s’ouvrir et de s’élargir. Et de sourire… Chapeau bas. François a trouvé sa photographe. Dans le portrait d’Anaïk, je retrouve beaucoup des propos de Didier Lefèvre lorsqu’il s’entretient avec son biographe, le dessinateur Emmanuel Guibert. Mais c’est une autre histoire, un autre billet. Il y a là un fil d’Ariane à suivre… Tous les extraits sont tirés du livre de François Maspéro :  les passagers du Roissy-Express avec les photographies d’Anaïk Frantz, ouvrage paru dans la collection Fiction et Cie du Seuil en 1990. 330 pages d’un voyage passionnant. Il existe aussi en poche au Points. A chacun son Transsibérien pour comprendre le monde autour de soi… et retrouver la générosité…

Silence

Post-scriptum : je dois vous dire une dernière chose, ce livre, ces Passagers du Roissy-Express, je l’ai acheté dans une gare, celle de Saint-Raphaël, il y a quelques mois, pour un euro… dans la gare de Saint-Raphaël, enfin, dans l’ensemble formé par la gare, il y a un drôle de bouquiniste, un bouquiniste que je n’ai jamais vu d’ailleurs, ni rencontré parce qu’il n’y est pas, tout simplement. Ses livres, ceux qu’il vend, sont disposés sur des tables dans le hall où il y a toutes sortes de boutiques ou d’échoppes. Mais, pas de bouquiniste. Ou bien, il est invisible… On prend son, ses livres et, en toute confiance, on glisse le montant correspondant dans la boite à cet effet. Confiance. En général, j’y passe le mardi… Je ne sais pas pourquoi le mardi… c’est devenu régulier, et mes flâneries dans ce lieu me permettent toujours de faire des découvertes extraordinaire : un jour, le Mégaphonie de Louis Calaferte, en poche, offert depuis à un ami, qui avait adapté et joué fabuleusement cette pièce d’une dystopie de type orwellienne et devait être, par conséquent, le gardien de ce livre extraordinaire. Je savais où trouver le livre s’il me prenait l’envie de le relire. Bref, un jour, je trouvais ce Maspero, de la collection Fiction et Cie, dont je n’arrête pas en ce moment de lire des titres – par le plus grand des hasards et ce n’est pas parce que je travaille sur la photo et que Denis Roche en était le fondateur et longtemps le directeur éditorial – bref, disais-je… je remercie la personne qui s’est débarassée de ce livre des merveilles – j’ai mis mon euro dans la boite accrochée au pilier et je suis parti avec mon trésor… et ainsi la flânerie du jour… Bonne lecture…

 

 

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