ses émotions, il faut les laisser le matin et éventuellement les reprendre le soir, mais pas dans la journée, pas au moment de faire les photos

 » Emmanuel Guibert : C’est tellement insupportable d’être face à un enfant blessé par une arme que ça te rend… non pas fou, parce que tu as la tête sur les épaules, toi, mais ta santé mentale est bousculée, est affectée par des horreurs pareilles. A telle enseigne que, quand tu vois arriver un Moudj [Moudjahed, combattant de la foi] complétement idiot qui réclame qu’on fasse passer les enfants après lui parce qu’il est un combattant et qu’il a droit à des égards, tu sors de tes gonds. « 

Didier Lefèvre : Ben oui, parce qu’on réagit comme un homme. Je pense qu’il n’existe pas d’objectivité journalistique et pas de neutralité non plus. On a spontanément une opinion, on prend forcément parti. Et donc, on réagit.

Tu dis ça à l’encontre d’un discours que tu m’as rapporté l’autre juor, celui du photographe qui dit : Moi, je fais mon boulot, point final.

Oui. Je pense que c’est faux.

C’est une posture.

Une fanfaronnade. Ou si c’est vrai, les gens qui disent ça sont sans doute des cons. Je dois tout de même dire que j’ai lu récemment, sur un site Internet, une réflexion que j’ai trouvée très intéressante. Elle est de Patrick Chauvel, un photographe de guerre archi-reconnu, notamment pour être une tête brûlée, qui n’aime rien tant que de se mettre sous la mitraille et qui a été blessé quarante mille fois. Ses photos vont à l’encontre de tout ce que je viens de dire, elles ne sont pas cadrées, pas composées, c’est du brut de décoffrage, mais dans son cas, ça en fait paradoxalement des photos d’une grande force. Il a fait un film documentaire formidable sur le métier. [Rapporteur de guerre, 1998]. Je ne trouve pas que ce soit un bon photographe et d’ailleurs, il dit lui-même que ce n’est pas ce qu’il cherche. Mais, pour le coup, il revendique d’être là et de faire ses photos de cette manière, et il explique que pour être un photographe de guerre, ses émotions, il faut les laisser le matin et éventuellement les reprendre le soir, mais pas dans la journée, pas au moment de faire les photos. Les gens qu’on photographie méritent qu’on soit professionnels avec eux. Ces gens qui souffrent n’ont que faire des émotions du photographe. Ils n’ont pas à savoir ce que le photographe ressent, ce n’est pas leur problème. La seule chose qu’un photographe peut leur apporter, c’est de raconter leur histoire le mieux possible. Et ce n’est pas idiot non plus, quoi, parce qu’il est tout sauf con, ce gars. Alors, loin de moi l’idée de dire qu’au contraire, j’explique en long et en large aux gens que je suis triste pour eux. Je pense aussi, en te disant ça, à mes reportages sur le sida en Afrique ou au Cambodge. Effectivement, les gens qui ont le sida, ou dont un proche a le sida, n’ont que faire de mes états d’âme devant leur détresse. Je m’abstiens d’en faire étalage, n’empêche qu’ils existent en moi, ces états d’âme. Et c’est cette… compassion, je pense, qui m’empêche de me comporter comme une brute.

Ca se traduit par du tact

Oui. « 

(Conversations avec le Photographe / Emmanuel Guibert, Didier Lefèvre, Frédéric Lemercier. – Dupuis (Aire Libre), 2009.

Après avoir joué pendant quelques jours, avec l’application Instagram, rassemblé des matériaux pour ma future série intitulée Photolaliques, poursuite de mes recherches sur l’acte photographique avec la photo de reportage, celle du temps de  guerre. Photographies prises sur le vif, en urgence, pour témoigner, montrer, informer… le but premier n’est pas de faire de l’art… mais d’être présent… en empathie avec les gens que l’on photographie, d’éprouver de la compassion comme le dit, si justement, Didier Lefèvre.

A 21 ans, Didier Lefèvre a rencontré le dessinateur Emmanuel Guibert, 14 ans parce qu’ils étaient voisins de palier. Une amitié est née entre ses deux chercheurs d’images. Didier Lefèvre a disparu, trop tôt, mais il reste ses photos (140 000 négatifs et ektas) et puis les merveilleux livres d’Emmanuel Guibert qui parlent de lui dont Le Photographe, cette bande dessinée reportage et biographie qu’il faut absolument avoir dans sa bibliothèque, et la prêter, et la conseiller… et revenir constamment vers elle…

Quant aux images de Patrick Chauvel, on peut en voir ici et l’entendre en interview  pour un projet réussi (Peurs sur la ville) autour de ses photographies de guerre, recontextualisées dans Paris. Effrayant… et si notre quotidien…

Silence

Publicités

2 réflexions sur “ses émotions, il faut les laisser le matin et éventuellement les reprendre le soir, mais pas dans la journée, pas au moment de faire les photos

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s