cheminer pour modifier le monde autour de soi : le chant des signes

 » Avec ses tourments et ses embardées irrationnelles, Achille capte tous les regards – pas étonnant qu’il ait été incarné par Brad Pitt dans Troie, navet absolu s’il en est…

Ulysse est bien différent : il a un cerveau, lui. Sa séduction vient de là : dés le début de l’Odysée, il est présenté comme celui qui connaît l’esprit des autres hommes, et le sien. Il est le héros du savoir et de la conscience de soi. Il incarne l’intelligence et la ruse (métis), ce qui est chez lui une seule et même chose. Ses stratagèmes lui permettent d’arriver à ses fins, de retourner à Ithaque et de survivre dans toutes les péripéties.  D’ailleurs, il est intéressant de voir comment son personnage est repris dans les tragédies : il y devient l’ennemi, le bad guy. Car les tragiques ne supportent pas les traits que nous aimons chez Ulysse : la subtilité, l’ingéniosité, le double langage, la maîtrise de soi et des autres. Dans l’Iliade, Achille affirme déjà qu’il déteste les hommes qui disent une chose, et en pensent une autre. Ulysse est bien trop retors pour lui, et plus tard pour les tragiques.

En résumé, il y a deux types d’héroïsme : un héroïsme de la gloire et de la mort chez Achille, un héroïsme de la ruse et de la (sur)vie chez Ulysse. Et je crois que, s’il est nécessaire de penser comme le premier, il vaut mieux agir comme le second… D’un côté, il ne faut pas se dérober devant le problème d’Achille, qui est aussi le nôtre, à savoir trouver une signification à l’existence ; de l’autre, pour ne pas finir interné ou en prison, autant se comporter avec finesse d’esprit !

 

Ce sont en réalité des Janus ; ils ont un double visage. Là est la grandeur d’Homère : il n’est pas un scénariste hollywoodien, il ne verse jamais dans la psychologie à sens unique ou dans le manichéisme primaire. L’homme est une créature complexe, ambivalente, contradictoire. Prenons Achille, d’abord : ne suit-il pas son code de conduite et d’honneur de manière extrêmement rationnelle ? Il sait ce qu’il veut et conçoit froidement comment y arriver. L’Iliade, certes, commence avec la célèbre colère d’Achille. Cependant, ce déchaînement ne serait-il pas une manière d’appâter le lecteur, voire une gigantesque blague d’Homère ? Contrairement à ce que laisse supposer cette ouverture, tous les personnages du poème sont doués de raison, y compris le plus impétueux d’entre eux. Selon le point de vue qu’on souhaite adopter, Achille apparaît donc comme le plus fou ou le plus raisonnable des héros de la littérature mondiale. Choisissez…

Quant à Ulysse… Il est malin, débrouillard, irrésistible, mais ce n’est pas Tintin ou un gentil premier rôle de comédie pour autant. Il est effrayant par bien des aspects, et je me demande si, au fond, il n’est tout simplement pas un sale type, peu recommandable ! A son égard, j’oscille entre la fascination et la répulsion. Mais faisons un petit détour : l’Odyssée est le premier traité d’anthropologie de la tradition occidentale. Le poème enseigne le principe canonique que tous les étudiants apprennent dès leur première année de fac : l’observateur (d’une société, d »une situation) change par sa présence et son action ce qu’il est censé observer. Ulysse, qui voyage et pose pied à terre continuellement, est un observateur privilégié. Mais dire qu’il transforme les endroits où il se rend est trop faible : il les met à feu et à sang ! Voici un homme qui détruit Troie à l’aide d’un procédé trompeur, enfonce un pieu dans l’oeil du Cyclope, brise le coeur des déesses, massacre les prétendants de sa femme et tue sans pitié tout ce qui bouge, même ceux et celles qui lui montrent de la sympathie ! Sa face sombre gît dans cette violence par laquelle il conquiert le monde et oriente à dessein sa destinée. L’Odyssée est aussi un document pré-impérialiste et précolonialiste.

[Ulysse est un grand manipulateur] …, et son côté machiavélique est lié à son art du récit. Ulysse est un prodigieux conteur, un habile story teller. Il sait donner un cachet d’authenticité à ce qu’il raconte. Mais dit-il vraiment la vérité ? Cette question de la véracité du récit, qui s’applique à l’ensemble de l’Odyssée, est vertigineuse et indécidable. Car les histoires d’Ulysse sont absolument invérifiables ! Comme tous ses compagnons sont morts, aucun témoin ne peut les attester. Il pourrait très bien avoir tout inventé. Je suis d’ailleurs de plus en plus persuadé que c’est le cas, et qu’Ulysse est un fieffé menteur. Ou plutôt qu’il crée de toutes pièces des fictions abracadabrantes à partir de ce qu’il vit au cours de son épopée.

Par exemple, quand il parle des Argonautes aux Phéaciens, il me paraît clair qu’il s’inspire de son dialogue avec Nausicaa, qui a eu lieu la veille ; de même, l’histoire de Circé est une variation, une reprise chimérique de la rencontre avec Calypso. Les récits d’Ulysse sont un work in progress. Les fictions s’emboîtent dans la réalité, et cette mise en abyme est déstabilisante parce qu’au final on se demande si la ‘ réalité ‘ existe ! L’Odyssée mène donc une profonde réflexion sur le statut de la vérité et le pouvoir de la narration. Ulysse est un sorcier du logos, qui charme et manipule son auditoire par le langage. Pour convaincre les Phéaciens de lui donner son ticket pour Ithaque, il évoque devant eux les affreux cyclopes ; il sait que ce récit va leur plaire, qu’il est à la fois divertissant (pour eux) et utile (pour lui). La seule fois où la belle mécanique du story telling s’enraye survient lors des retrouvailles avec le père, à la fin du poème. Là, devant son paternel, Ulysse ne peut plus inventer et mentir comme il l’a toujours fait. Il s’effondre et pleure comme un bébé… Cette scène cruciale illustre les limites du récit triomphant. « 

(Entretien avec Daniel Mendelsohn in L’Iliade et l’Odyssée – Août-Septembre 2011 – Hors-série du Philosophie magazine n° 11)

 

Transformer le monde et le raconter ou le raconter pour le transformer ou… Ulysse, conteur… menteur… comme Shéhérazade. Me demande si je ne préfère pas Shéhérazade, la belle (es-t-on sûr qu’elle est belle ou devient-elle belle parce qu’elle est) conteuse des Mille et quelques nuits. Elle est toute aussi déterminée par sa quête (plus modeste, certes, qui n’est pas de transformer le monde mais de changer un assassin en un doux amoureux), use de tous les stratagèmes pour raconter (mensonges, émerveillements, énormités…) mais sa méthode me paraît plus douce… peut-être parce que c’est une femme… mais je n’en suis pas sûr…

De Daniel Mendelsohn, on ne peut lire en français que trois livres : celui qui l’a fait connaître : Les Disparus (la recherche de traces des membres de sa famille disparus lors de la Shoah)…second volet d’une trilogie commençée avec L’étreinte fugitive, livre tout aussi sensible où il raconte  la quête de son identité personnelle à travers celle de l’exploration du désir… On attend avec impatience (enfin, moi) la troisième partie : son livre sur la beauté… par un auteur grand connaisseur de Proust et des mondes antiques. Enfin, the last but not the least, son recueil de critiques – corrosives mais toujours argumentées, souvent étonnantes, donc rafraîchissantes – au titre aussi magnifique que son contenu : Si beau Si fragile. Tous parus chez Flammarion depuis 2007. A découvrir…

Silence

 

 

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