Immédiatement

Découverte de Skansen (Ile de Disko, Groenland)

 » 20 août 1948. Dans un petit bateau groenlandais à moteur Diesel, je fais route vers l’île de Disko. La mer est forte, hostile, avec des reflets vert-noir ; ici et là, de puissants et altiers icebergs. Le roulis est atténué par la voile d’artimon, le tape-cul. Couché sur des cordages et les pieds sur trois fusils à un coup de chasseurs kalaallit [Pluriel de Kalaalleq, Groenlandais] posés en vrac dans le poste avant, je hasarde un oeil. La terre n’est encore qu’une ombre. Mais, aux premières heures de l’aube, c’est l’émerveillement : une modeste montagne sableuse, crétacée-écocène, écharpée de brume ; je sais immédiatement qu’elle jouera un rôle décisif dans ma vie.

Après les rudes montagnes noires archéennes de la baie de l’Eqe de Qapiarfik, de Qaersorssuaq aux falaises de quatre cent mètres de chute, leurs granites et leurs gneiss gris, veinés de filons de quartz blanc, tavelés de mica noir, ces collines grésosableuses aux teintes douces apaisent mon esprit jusqu’alors tendu par une tectonique wagnerienne. Dans une liberté retrouvée, elles s’inscrivent à jamais dans mon coeur avec une senteur d’iode et de bruyère.

L’imaginaire stimulé par la mémoire : Skansen… une adéquation de réflexions de géodynamique et de bribes de sensations ; se souvenir, c’est retrouver, se retrouver. Cette quête d’un moi inconnu me plonge dans une attente informulée où j’ai l’impression de puiser de nouvelles forces créatrices. Les sources de cet imaginaire : une odeur, un toucher, une couleur… Je revois depuis ce bateau groenlandais courtaud le banc de brume gris-blanc, nuage diaphane accroché aux pentes. Une côte safran, un plateau de toundra vert sombre. Une petite montagne personnalisée se dégage. L’arrière-pays culmine à Iviangernat (683 m). Simplicité et douceur. Accoudé au bastingage, je regarde intensément. Le soleil, marqué par des nuages, enfin apparaît. Aumarutigssat est sous mes yeux et c’est un choc. Je débarque. Toutes proches, sur un sol de toundra à la végétation serrée, des ramures naines de saules rampants. Agenouillé, je découvre avec ravissement des gouttes d’eau suspendues à des toiles d’araignée tissées entre les feuilles, les faisant briller tels des cristaux. Je prends une poignée de sable. Son toucher rugueux et humide est encore sensible à mes doigts. Sol presque inerte, quelques insectes, des charançons, des collembolles, des coléoptères, des larves de papillon ; pas de vie bactérienne intense comme sous les Tropiques. Quelques kilomètres à l’est, en arrière d’un littoral mal fixé, un lagon de mortes eaux, de fausses rivières, des marécages scintillant à la lumière, des salix, des angéliques ou ombélifères aux fleurs à cinq pétales et cinq étamines, des fleurs de lin et des chatons blancs. Une odeur de fermentation locale, le cycle éternel de la nature : végétation, sédimentation et pourriture. Deux univers me sollicitent : la mer si présente, et je ne cesse de penser au déluge – qui a été une réalité au Groenland et qu’évoquent les légendes locales, les mers s’étant relevées il y a 15 000 ans jusqu’à 120 mètres du fait de la fonte glaciaire -, Nuna, la Terre émergée des eaux. Surgissent les forces ignorées de la genèse et des âges tertiaires, le métamorphisme, les formidables bouleversements de la croûte terrestre, une tectonique des plaques, des translations accélérées ou retardées qui, commes les vagues de l’Océan, compriment, écrasent, poussent en avant des masses pétrifiées gigantesques. Qaqqaq, la montagne. L’archéen, le précambrien, 700 millions d’années. C’est ce terrestre pétrifié et convulsé que ma pensée ne cesse de questionner.

[…]

Le tapis végétal, dense, dans les bas de la pente, est d’un vert endeuillé. Je m’assieds et contemple la nature en éveil, ses métamorphoses, en cet ensoleillement de vingt-quatre heures. Mon oreille est à l’écoute de l’eau vive. Mon oeil suit les ruissellements, s’attache aux glissements de ce sol qui ne dégèle dans les textures argileuses que sur 80 centimètres. Ici, une loupe de boue s’arrache à la pente. Je découvre à l’est un dyke d’un noir d’ébène. Je m’adosse à son mur puis palpe son écorce minérale. Au bas de la paroi, je mesure les débris parallélépipédiques que le gel a détachés. Je ne savais pas encore que ces gélifracts seraient ma passion et en parlant avec les Groenlandais, je découvre leur langue de géologue.

Ujaraq : la pierre. Qaaqanguaq : les roches. Tuapait : les galets, le gravier. Marraq : l’argile. Issuq : la tourbe. Sioraq : le sable… Nuna : la terre. Kuuk : le torrent. Taseq : le lac. Imaq : la mer. Je me groenlandise avec mes compagnons dans la montagne. Oui, ces pierres arrachées à la masse n’ont cessé de me solliciter et de me fasciner depuis notre débarquement en juin. Elles vont jouer un rôle si décisif dans mes réflexions qu’elles vont les construire. Ma dialectique ultérieure d’anthropogéographe – homme/nature – reposera sur ces quinze premières années de familiarité avec des études pétrographiques et géodynamiques précises.

( Hummocks : relief de mémoire : tome 1, Nord-Groenland, Arctique central canadien / Jean Malaurie. – Plon, 1999. – (Collection Terre Humaine))

Pistes à suivre : en complément autour de Jean Malaurie : deux billets consacrés à ce sage sur un de mes autres blogs : Rick Bass et les nature writers

Pourquoi notre monde n’écoute jamais ses sages ? A propos de Terre Mère de Jean Malaurie (22 mars 2008)

et

Sortir des musées et des bibliothèques. (10 Octobre 2008)

Silence

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