Mon cher Kutsikitsoq est une part du portrait ; je suis l’autre : Jean Malaurie et la photographie

 » Je me souviens de cet instant plein de joie et de trouble où j’ai saisi mon existence.  Buffon se confesse. La voûte céleste, la courbe de la terre, les existences des roches : un même plaisir, ajoute-t-il. Puis j’entends des sons ; ce sont les oiseaux qui me remuent jusqu’au fond de l’âme. Et après avoir découvert mille détails et perçu les parfums, je saisis la profondeur de la réalité.

Le savoir des hommes est toujours plus complexe. Je le vérifie dans ma vie de chercheur ; plus je sais, moins j’ai de certitudes. De même, avec un paysage ; il provoque en moi un obscur désarroi. Je le découvre, le regarde, tente d’entrer dans sa rugueuse réalité, mais son identité cachée se dérobe. Alors je l’invente : ciel, eau, glace, roches ; couleur, toucher, odeur ; volume et perspective. La mer, vert-noir, génitrice du peuple esquimau – Kalaallit, Inuit, Inupiat, Yupiit, Yupiget, Aluttiit-Sugpiat ; son humeur incertaine, sombre mangeuse d’hommes, l’hostilité figée de la glace de mer, précaire et dérivante. La photographie, si belle soit-elle, ne rend jamais compte avec une intensité égale des émotions fortes éprouvées en ces lieux devenus pour moi des hauts lieux.

[…]

Voilà plus de quarante années que je pratique la photographie : 15 000 clichés, du Groenland à la Sibérie. Et, en les compulsant, je découvre mieux mon itinéraire. […] j’ai constaté que bien rares étaient ‘ les sujets ethnographiques ‘ : quelques harpons, un jeu de ficelle, un détail de mon traîneau, un noeud de cuir de phoque, un kayak, des ustensiles domestiques, un fémur graisseux. Ce qui me retient, ce sont les atmosphères, les temps d’action et de mouvement, et surtout les visages, dans leur vie intérieure.

Je m’interroge sur l’art photographique. Oh ! certes, il y a le reportage, l’instantané, l’imprévu, le cliché résultant de l’affût d’une bête ou d’un événement. La plupart de mes documents sont d’un autre ordre, plus personnels ; ils appartiennent à l’homme ou à cet espace défini que je photographie en ‘ copropriété ‘. Dans ‘ ethnophotographie ‘, deux mots sont accolés ; ils impliquent deux types de rapports. N’étant, de formation, ni ethnologue ni photographe, je me sens libre de les articuler en fonction de mon expérience sur le terrain. Dans la photographie ‘ ethnographique ‘, axée sur le ‘ renseignement ‘ – moeurs, vêtements, gestes, etc. -, l’attention extrême et la multiplicité du regard sont essentielles et d’une évidente utilité scientifique. Elle est devenue un complément indispensable à la description écrite.

Dans l’Arctique, j’ai pris conscience de la différence qui existe entre de magnifiques instantanés, photographiés dans l’action, et l’ethnographie. Prenons, par exemple, un visage d’autochtone esquimau comme celui qui figure sur la figure des Derniers Rois de Thulé.

Ce portrait de Kutsikitsoq n’est en rien l’effet d’un heureux hasard. Il est le résultat  d’une attente de six mois et d’une chasse… à l’homme. Il n’est pas exclusivement subjectif ; pour moi, la photo subjective absolue est celle du touriste qui, débarqué il y a une heure à peine, mitraille un groupe d’Esquimaux, quelques chiens, un iceberg… ou la tour Eiffel, s’il est à Paris. La banalité, l’inexistence de ces clichés traduisent le refus muet qu’oppose l’objet photographié, une union froide. Certes, il peut se produire un miracle et, comme dans l’amour, qu’un coup de foudre illumine une rencontre, que des Groenlandais ou la tour Eiffel se donnent entièrement au premier cliché d’un étranger ; mais les miracles sont rares.

Je sais le prix de la chasse. Dans la pensée des Inuit, l’animal doit se laisser inviter. Une scène de mon dernier film, Haînâk Inuit, montre une femme désaltérant du bout de ses doigts un phoque qui vient d’être tué pour le remercier de s’être laissé prendre. Dans les rites baleiniers, les femmes honorent l’animal par des chants, un protocole d’accueil d’un théâtre baroque. Le chasseur n’est ni un tueur ni un boucher. A l’affût derrière un repli de terrain, il attend patiemment la seconde où l’animal, qui sait guetté, va se donner. Le rituel vise à établir une complicité entre l’homme et l’animal. Le photographe doit opérer d’une manière assez semblable. Un portrait est un acte sérieux. C’est une ‘ saisie ‘ de l’autre. Et il est dans le peuple une gravité quasi religieuse lors de ces opérations. Il y a une différence visible entre les clichés obtenus avec ou sans l’accord tacite de l’homme, du paysage ou de l’objet photographié. Ce qui fait la valeur d’une photographie, c’est la ‘ communion ‘ acceptée entre le photographe et le photographié.

Mon cher Kutsikitsoq est une part du portrait ; je suis l’autre.

[…]

On tremble quelque peu avant d’appuyer sur le déclencheur ; car on sait que cet instant est fugitif, unique ; la peur vous prend de manquer techniquement, ‘ existentiellement ‘, le cliché. Si l’un et l’autre souhaitent que la photographie soit prise, c’est qu’il y a un mystère à fixer. Dans l’amitié découverte, il y a un temps plus ou moins long où la curiosité de l’autre est encore entière mais où pourtant certains liens se nouent, où l’on commence à se connaître assez pour s’aimer, mais pas trop encore pour ne plus se voir.

On devine combien, au fil des années, ont été étroits mes liens avec certains Inuit. Un après-midi, j’étais avec Sakeeunnguaq, dans une barque, au large de Siorapaluk. Sakaeunnguaq est poète et quelque peu chaman ; il me demanda de lui prêter mon appareil et de lui en expliquer le maniement, puis il me dit : ‘ Reste là, comme tu es. Je vais faire la meilleure photographie de ton visage, parce que, moi, je te connais mieux que tous les qallunaat [les Blancs]. Et c’est bien l’expression qui me paraît la plus vrai : rêveur et concret. « 

( Hummocks : relief de mémoire : tome 1, Nord-Groenland, Arctique central canadien / Jean Malaurie. – Plon, 1999. – (Collection Terre Humaine))

Pistes à suivre : en complément autour de Jean Malaurie : deux billets consacrés à ce sage sur un de mes autres blogs : Rick Bass et les nature writers et un billet sur la photographie de Pierre Ménard : le travail du temps sur Liminaire.

Pourquoi notre monde n’écoute jamais ses sages ? A propos de Terre Mère de Jean Malaurie (22 mars 2008)

et

Sortir des musées et des bibliothèques. (10 Octobre 2008)

Silence

 

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