Bulle

 » Je n’oublierai jamais les deux semaines de quarantaine. Il faisait un temps d’été superbe, le ciel était d’un bleu profond, il n’y avait pas un nuage. A l’exception des deux promenades quotidiennes – chaque baraque rigoureusement séparée des autres – les détenues devaient demeurer dans leurs cantonnements. Milena s’était portée volontaire pour servir à la baraque des paralysées. Protégée par mon brassard vert de Blockälteste, je me faufilais chaque jour, vers midi, malgré l’interdiction, vers la baraque des paralysées, en faisant de grands détours ; on l’avait aménagée dans le bloc disciplinaire qui était entouré d’une clôture spéciale, et où il était évidemment interdit d’entrer… Milena m’attend déjà, elle s’approche de la grille, nous nous asseyons à même le sol, séparées par le réseau de fil de fer. Tout est parfaitement calme. Aucune surveillante n’est là à brailler, aucun chien à japper et troubler la quiétude. Le camps est comme tombé sous un charme. Tout près de nous, deux alouettes des bois sautillent sur le chemin et l’on entend le cri monotone d’un bruant. L’air brûlant scintille, tout autour de nous monte l’odeur de la terre gorgée de soleil. Le temps s’arrête. C’est l’heure de Pan. Milena commence à chanter doucement, une chanson tchèque, une mélodie suave et douloureuse à la fois : Ô collines vertes qui étiez miennes ! Ô joie de mon coeur ! Cela fait si longtemps déjà que je n’ai plus entendu le chant des oiseaux. A l’horizon point une triste époque…

Nous parlons des étés de jadis, des vacances de notre enfance : Te rappelles-tu encore cette sensation extraordinaire que l’on éprouve quand le vent estival vous fait battre une fine robe contre les jambes ? Et l’herbe tendre sous les pieds, quand nous courrons pieds nus ? Milena était sur le mont Spicak, et moi tout près de la frontière de la Bohême, dans les Fichtelgebirge, dans la ferme de mes grands-parents. C’étaient les mêmes collines arrondies de part et d’autre de la frontière, les mêmes forêts de pins et les mêmes prairies en pente couvertes de fleurs… Et maintenant ? Je regarde les pieds nus de Milena, ils sont d’une beauté parfaite, comme ceux d’une statue. Pourquoi faut-il qu’ils souffrent le martyre sur l’allée couverte de mâchefer ? J’en ai le coeur qui se serre. « 

(Milena / Margarete Buber-Neumann. – Seuil, 1986)

Cette bulle de temps, ce temps de Pan, se déroule au camp de concentration de Ravensbrück où furent internées Margarete Buber-Neumann et Milena Jesenska. Seule Margarete est revenue et a tenu promesse : écrire la vie de Milena.

Silence

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