infinie, inconnaissable

 » C’est cette mer-là que mon grand-père a dû rêver, une mer qui est elle-même la substance du rêve : infinie, inconnaissable, monde où l’on se perd soi-même, ou l’on devient autre.

La mer profonde, violente, d’un bleu sombre au-delà des barrières de corail, aux vagues hautes comme des collines mouvantes que frangent les nuages d’embruns. La mer lourde et lisse des journées qui précédent l’ouragan, sombre sous le ciel chargé de nuages, quand l’horizon est trouble et fume pareil au bord d’une cataracte. La mer presque jaune du crépuscule, en été, nappe d’huile sur laquelle passent des frissons, en cercles brefs, où s’allument les étincelles du soleil, sans aucune terre qui ferme l’espace. La mer comme le ciel, libre, immense, vide d’hommes et d’oiseaux, loin des continents, loin des souillures des fleuves, avec seulement, parfois, au hasard, des poignées d’îles jetées, si petites, si fragiles qu’il semble qu’une vague pourrait les submerger, les effacer à jamais. La mer, le seul lien du monde où l’on puisse être loin, entouré de ses propres rêves, à la fois perdu et proche de soi-même. « 

(Voyage à Rodrigues / J.M.G. Le Clézio. – Gallimard, 1986)

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