Un appel instinctif à la migration

 » J’eus le pressentiment que la phase voyageuse de ma vie pouvait tirer à sa fin. J’eus l’intuition qu’avant d’être envahi par le mal rampant de la sédentarité, il me fallait réouvrir ces carnets. Je devais coucher sur le papier un condensé des idées, citations et rencontres qui m’avaient amusé ou obsédé ; et qui, je l’espérais, jetteraient une lumière sur ce qui est, pour moi, la question des questions : pourquoi l’homme ne peut-il tenir en place ?

Pascal, dans l’une de ses pensées les plus sombres, nous a donné son opinion sur l’origine unique de toutes nos souffrances : notre incapacité à rester calmement dans une pièce.

Pourquoi, demandait-il, un homme possédant tout ce qu’il lui faut pour vivre se sent-il poussé à se divertir dans de longs voyages en mer ? Pour habiter dans une autre ville ? Pour partir à la recherche d’un grain de poivre ? Ou pour aller en guerre fracasser quelques crânes ?

Plus tard, après plus ample réflexion, ayant découvert la cause de nos malheurs, il voulut en comprendre le pourquoi et il trouva une très bonnes raison, à savoir la tristesse naturelle de notre pauvre condition de mortel, tristesse si grande que, lorsque nous lui prêtions toute notre attention, rien ne pouvait nous consoler.

Une chose, et une seule, pouvait alléger notre désespoir, le divertissement : cependant c’était là le pire de nos malheurs, car dans le divertissement nous étions empêchés de penser à nous-mêmes et étions progressivement acculés à la ruine.

Pourrait-il se faire, me demandai-je, que notre besoin de distraction, notre manie de la nouveauté ne soient, essentiellement, qu’un appel instinctif à la migration semblable à celui des oiseaux en automne ?

Tous les grands maîtres ont enseigné que l’homme était, à l’origine, un vagabond dans le désert brûlant et désolé de ce monde – ce sont là les mots du Grand Inquisiteur de Dostoïevski – et que, pour retrouver son humanité, il devait se débarrasser de ses attaches et se mettre en route.

Mes deux derniers carnets étaient pleins de notes prises en Afrique du Sud où j’avais observé, de visu, des preuves indiscutables sur l’origine de notre espèce. Ce que j’avais appris là-bas – avec ce que je savais maintenant des itinéraires chantés des aborigènes – semblait confirmer l’hypothèse que j’avais caressée depuis si longtemps : la sélection naturelle nous a conçus tout entiers – de la structure des cellules de notre cerveau à celle de notre gros orteil – pour une existence coupée de voyages saisonniers à pied dans des terrains épineux écrasés de soleil ou dans le désert.

S’il en est ainsi, si le désert a bien été notre demeure primitive, si nos instincts se sont forgés dans le désert pour nous permettre de survivre aux rigueurs de ce milieu – il devient alors plus facile de comprendre pourquoi les verts pâturages finissent par nous lasser, pourquoi la jouissance des biens nous épuise et pourquoi les appartements confortables de l’homme imaginaire de Pascal lui semblaient une prison. « 

(Le chant des pistes / Bruce Chatwin. – Grasset, 1987)

Ce sont les neufs derniers paragraphes du si envoûtant mais si dangereux livre de Bruce Chatwin… nomade planétaire, écrivain trop tôt disparu, partit découvrir le monde des rêves des aborigènes et de leur conception de la possession de la nature – si différente de la notre. Chatwin est une lecture dangereuse quand on a des rêves de fourmi à miel dans les pattes. Le Qu’est ce que je fais ici de Rimbaud, écrivant à sa famille d’Ethiopie se transformera dans un autre livre de Chatwin en Qu’est que je fais là ? ou en Anatomie de l’errance. Il y a dans les livres de Chatwin, en permanence, cette recherche : je marche et je voudrais passer un peu de temps avec toi, écoute moi, regarde moi… on ne sait pas s’il trouva en définitive la personne qui aide à respirer, celle qui chemine à nos côtés. La lecture se poursuit, flux continu, par les livres de Pierre Rabhi et par le Voyage à Rodrigues de J.M.G. Le Clezio. A suivre…

Silence

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