Faut-il commencer par le bonheur ou par le silence ?

 » Faut-il commencer par le bonheur ou par le silence ?

Le bonheur photographique implique ou suggère quantité de sous-entendus, ne serait-ce que le penchant qui nous porte à enregistrer les moments heureux plutôt que les autres ; la chance ou le hasard qui font si bien les choses ou le moment décisif qui est le point de ralliement optimal des circonstances de la prise de vue ; et puis il y a des bonheurs de l’image comme il y a des bonheurs d’écriture. Ce qui illustre, sans bavure, le récit que fait Richard Avedon, dans son Diary of a Century, d’une rencontre avec Lartigue :  » Je l’avais un jour invité à déjeuner dans mon atelier, lui et sa femme Florette. Pour célébrer l’occasion, nous fîmes un excellent déjeuner, de la cuisine française. Il était en pleine forme, plaisantant et racontant des histoires. A un moment donné, il se saisit d’une carotte et, l’élevant vers nous, il nous porta un toast ; mais à l’instant précis où je levais la main, il sortit son appareil et clic… voilà une photo de moi portant un toast à la compagnie, une carotte à la main ! « 

Et le silence ? Je devrais dire : mais le silence ? Car le silence est un cependant de la photographie : il s’ajoute à la grâce du moment donné, il est sa grâce seconde, son aura dédoublée. Si ce thème du silence ne devait être illustré que par une seule photographie parmi les milliers d’images admirables dont son histoire nous a gratifiés, nul doute que ce serait celle-ci.

Regardez : l’immobilité des personnages, les lointains figés dans sa brume légère, les accroche-coeurs que dessinent en haut les feuilles des platanes, le ponton épinglé tout au bout par un minuscule panneau noir exactement à l’endroit qu’il fallait, le flou le plus sombre sur la gauche et l’eau du lac comme un inépuisable nuancier de gris : c’est le silence qui est dit, qui est montré et qui s’exprime. Il n’est pas jusqu’à la tâche sur la droite de l’image qui n’ait l’air d’avoir été faite par le silence lui-même, comme s’il avait tenu à manifester sa satisfaction de n’avoir été trahi en rien, modèle et sujet comblés, en la signant en quelque sorte de son inimitable empreinte. « 

(Le boîtier de mélancolie : la photographie en 100 photographies / Denis Roche. – Hazan, 1999)

Denis Roche commente 100 photographies qui sont une histoire possible de la photographie. Il ne théorise jamais. Il parle de la photographie ou de tout ce qu’il y autour, parfois. Indispensable… Merci à D. pour cette découverte.

Silence

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s