Amedeo

J’avais la rage et puis je l’ai aperçue. Elle se promenait  à deux respirations de moi. Je ne l’avais pas vue, à cause de son foulard de soie rouge, étoffe qu’ elle venait de retirer.

Alors je l’ai aperçue. Elle… elle et son cou. Moi ? Laid, laid, laid … abominable pantin, et elle, là, belle, belle, belle.

Moi, béat, béant, baba devant ce cou.

Elle a dû s’apercevoir de mon trouble, je ne suis pas sûr… j’ai crû saisir… j’ai cru sentir son regard sur moi. Je l’ai suivie…

Dans sa jupe volante, elle arpentait la ville de vitrines en vitrines. Elle harponnait au passage le regard des hommes. Mais moi, ce n’était pas sa robe légère que je regardais, mais son cou. Son cou que je ne lâchais plus, ce cou, sa cambrure, sa longueur…

Sa grâce me rappelait ces tableaux de maître Amédéo Modigliani, mon idole. Le peintre des cous.

 

Son cou, je ne l’ai plus lâché, littéralement. Quand elle est entrée sous un porche de ce qui devait être sa tanière, je l’ai suivie encore. Dans l’obscurité de l’entrée, je ne la voyais plus.

Et quelle ne fût pas ma surprise quand je ressentis sur mon cou, la froideur de deux mains, la pointe acérée des ongles, serrant, serrant, serrant… Je n’arrivais pas à le croire…

Par réflexe, j’ai tout de suite saisi ses mains tenailles afin de me dégager … et puis, mystérieusement, pour voir comment cela faisait, je l’ai laissée faire au point de ne plus pouvoir respirer.

C’était bien ma veine. Je venais de rencontrer l’âme sœur que déjà elle voulait me quitter.

 

Désespéré contre ce mauvais sort, j’ai résisté, j’ai lutté et petit à petit, les rôles se sont inversés. Elle a réussi à s’échapper dans la cour intérieure de cet immeuble, mais je l’ai rattrapée et j’ai serré, serré, serré et mes yeux qui n’avaient toujours pas lâché ce cou ont rencontré ses yeux, si beaux, si chauds, si violents.

Je lui ai demandé :

– alors, vous aussi ?

Elle a souri une dernière fois,

avant que je ne serre, serre, serre…

 

Mars 1995

Nouvelle parue précédemment dans la revue Naeco

Silence

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s