Respire… Il y a les quantités de mots qui phrasent autour de nous, nos oreilles et nos yeux pour provoquer haines et barbelés… finit toujours de la même manière depuis que l’homme est sur cette planète : charniers et fours crématoires… Les mots sont importants… déclencheurs de haines le plus souvent… Pas toujours… Respire… Essayer de conserver la fraîcheur de la naïveté… seule manière d’être dans le monde… Respire… Dès la naissance, nous chutons vers la terre et ses profondeurs… en sommes pas tous conscients… miroirs aux alouettes et transcendances… nausée quand on s’en rend compte… Respire… alors… grandir un peu… choix des mots que nous avons envie d’entendre… les mots peuvent donner plus que cet espoir qui est comme l’horizon : recule dès que l’on avance… Respire… Ce n’est pas d’espoir dont nous avons besoin… Changer de registre… Respire… On gagne très vite du temps et de la sérénité en pensant autrement… Les oiseaux de mauvais augure se sont envolés mais rodent toujours… respire… entendre hier les mots jeunesse, avenir de la jeunesse… Respire… Sourires… Respire… Je regarde la tête de ma fille… heureuse aujourd’hui… Respire… Le cynisme des « y a qu’a !… faucon ». Encore un oiseau de proie… Respire… il n’y a pas d’homme providentiel… mais, pour chacun, un chemin à emprunter personnellement… Respire… personne ne peut vous changer… si vous ne le faites pas vous-même… Respire… Mais il y a une éthique… quoi que l’on puisse en penser… Respire… et un objectif, vieillir dignement… réussir sa sortie… ne pas devenir semblable à ces personnes âgées et aigries qui vivent dans ma belle région… Respire… préparer la route pour l’enfant près de soi… et tant pis si vous avez encore le tic cynique en lisant ceci… j’assume… et respire, souriant ce jour…
Il y a un hors du temps où le possible ne l’est pas encore…
Il y a un hors du temps où le possible ne l’est pas encore : une saveur qui se dévoile. Et, il n’y a ni miracles, ni messies, ni d’hommes providentiels. L’homme est toujours tout petit, grand comme l’abeille : butineur et dans le meilleur des cas, découvreur de quelques grains de pollens semblables à des grains de poussières que l’on verrait soudain très bien, parce qu’un rayon oblique de soleil se met à les éclairer. L’invisible, une fraction de temps, se donne à voir. Il y a ce sentiment qui monte en vous, régulièrement, qui vous dit : ceci est le chemin. Et ces voix n’ont rien d’ésotériques ni provenant d’un au-delà espéré. Il y a un hors du temps où le possible ne l’est pas encore : une odeur qui vous réveille. C’est plutôt un long remue-méninge d’idées, de sensations et de douceurs mélangées à des terreurs, des horreurs ou des repoussoirs. Il y a toujours ces deux versants qui facilitent le tracé du chemin entre deux montagnes. Le marcheur chemine perpétuellement. Il y a de temps en temps cette fulgurance, celle d’apercevoir des lumières : ces sortes de bribes de compréhension. Qui vous illuminent par frissons dans l’échine… et c’est immatériel… et il n’y a aucun objet au monde qui peut valoir cela… Ne sommes pas des êtres matériels… n’avons pas besoin… mais sommes contraints de monter dans ce véhicule qui ne s’arrête jamais, victimes d’un réalisme tenace qui nous sert l’estomac. Nos instincts obèrent nos possibles contemplations. Parfois, je n’aime pas le mouvement et la vitesse. Envie de m’assoir… et juste… regarder… hors du temps…
Silence
Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 94
Se pencher sur le vide du haut…
« Un sommet atteint est un bord de frontière entre le fini et l’immense. Là, il arrivait à la distance maximale de son point de départ. Un sommet n’est pas une ligne d’arrivée, c’est un barrage. Là, il faisait l’expérience du vertige qui, en lui, n’était pas un appel du vide vers le bas, mais se pencher sur le vide du haut. » Il y a celui qui a inventé le haut pour que l’on sache qu’il y a un bas. Est-ce qu’il a inventé juste le mot ou le concept ? Il y a aussi la loi de gravitation universelle, mais il a fallu en attendre un autre, un autre être humain pour le savoir, le définir, le penser puis en jouer. Comme un Ramette joue avec cette pesanteur qui nous retient de voler, qui nous empêche aussi de tomber vers le ciel, vers la lune, le soleil ou les milliards d’étoiles de notre galaxie. Nous tomberions longtemps dans rien, si nous tombions vers le haut. Le vertige ne serait plus qu’un amateur de série Z. Quelle horreur de voir en bas ces déchirements pour quelques humains : ceux qui aiment les pommes ou ceux qui aiment les poires. Ceux qui vont tomber dans les pommes, ceux qu’on va prendre pour des poires. J’aime bien tomber, cela veut dire que je marche, que j’avance. Le sommet est un bord de frontière, frontière qui est toujours barrage. Et c’est notre nature de toujours vouloir passer derrière ce qui bouche la vue, la vue du vide du haut…
Silence
Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 93
En italique, les mots d’Erri de Luca : Et il dit (Gallimard, 2012). – p. 12
Les assis de Pierre Ménard (Vase communicant, mai 2012)
Je ne les ai pas remarqués tout de suite, mon regard distrait par tant de beautés dans cette ville que je parcourais pour la première fois, dans l’excitation de la découverte, l’inédit de l’approche, la lenteur et la chaleur des premiers jours, je me laissais surprendre par ce que je voyais (nature luxuriante dans les rues, des plantes grasses devant chaque maison, les arbres en fleurs, au bout de la ligne de bus l’Océan Pacifique avec la mer à perte de vue, les rues en pente, et tous ces chiens qu’on y promène sourire aux lèvres, la joie de vivre et cette douceur du climat, le ciel bleu au-dessus des maisons victoriennes aux couleurs variées, leurs marches hautes et ces portes d’entrée en deux ou trois exemplaires pour chaque maison), sans remarquer ces hommes et ces femmes que nous croisions, assis par terre, dos au mur, visage au soleil, leurs yeux parfois dissimulés par le verre fumé de leurs lunettes de soleil, lisant un livre, un journal, consultant la messagerie, sur leur téléphone portable ou leur tablette. J’avoue je ne les ai pas vus immédiatement, et surtout je n’ai pas compris ce qu’il y avait d’intrigant et d’étrange dans leur position, leur arrêt qui aurait dû m’alerter. Je les appelais secrètement Les assis. Le poème d’Arthur Rimbaud en mémoire. “Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues / Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs, Le sinciput plaqué de hargnosités vagues / Comme les floraisons lépreuses des vieux murs.”
J’ai pensé, il n’y a peut-être pas beaucoup de bancs (mais ce n’était pas juste, il y en a moins qu’à Paris mais ils ne sont toutefois pas totalement absents des lieux publics, dans les parcs notamment, devant certains commerces aussi), il fait beau au soleil, le côté méditerranéen de la Californie, et j’ai continué mon chemin sans plus me soucier de mes assis. Mais plus j’avançais, plus les immeubles autour de moi semblaient s’élever vers le ciel, leur verticalité vertigineuse me fascinant, me troublant, avec leurs jeux inédits de correspondances et de renvois lumineux, de fenêtres en fenêtres, et la superposition de leurs devantures en perspectives tronquées me donnaient l’impression faussée d’une surface plane. Je me sentais plus petit, obligé de lever les yeux au ciel dont le plafond découpé par le faîte ciselé des immeubles plus hauts à chacun de mes pas, formait un tableau de formes changeantes et anguleuses. Avançant dans la ville, le bruit de la circulation (voitures, bus, trams, Cable Cars) grandissait sensiblement, il grondait à mes oreilles, les immeubles disséminant aussi leurs échos infinis, puissants, leur présence palpable.
Je croisais de plus en plus d’hommes, des femmes parfois, difficile de les distinguer, le dos courbé, marchant tête baissée, lentement, péniblement, tous vêtus de sombres haillons, vêtements dépareillés, déchirés, noirs tissus dessus la chair, poussant leurs lourds chariots chargés d’un fouillis de vêtements, de nourritures et de lectures, ou plutôt de tissus, de plastiques et de papier, comme s’ils portaient avec eux, devant eux, les derniers vestiges de ce qu’ils possédaient encore, après avoir tout perdu, à la rue, leur maison, leur mémoire, remontant la rue à contre sens, parlant tout seul, maugréant rageur, le visage aussi noir et fermé que leur veste ou leur pantalon. Et difficile de ne pas remarquer leur pieds, nus parfois, la peau aussi noir dessus dessous. Les assis avaient changé d’allure. « Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales, / Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever / Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales / Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever. »
Je marchais donc sur Market Street, l’axe principal de San Francisco, qui traverse la ville depuis les collines de Twin Peaks et de Castro jusqu’à l’Embarcadero en passant par Downtown, longue et large rue droite qui relie ces quartiers disparates, qui trace un trait, une brèche dans sa longueur monotone, une direction, la voie à suivre. Dans cette rue peuplée, rue active et marchande, bigarrée, mélange d’hommes d’affaires, de touristes, de joggers, de mendiants et d’hommes à la rue, sentir battre le coeur de la cité. Le plan de la ville ne sert à rien, ni cette image depuis Twin Peaks que l’on découvre plus tard, où l’on voit très nettement se dessiner cette perspective en ligne droite qui coupe la ville en deux, la divise en bords distincts. Ce qui change, dans notre perception de la ville, pris dans son mouvement, dans ces deux mondes ici opposés, on n’en prend conscience qu’en avançant, droit devant et comment pourrait-on faire chemin arrière désormais ? on poursuit sa route, et ce n’est qu’en marchant qu’on peut le ressentir, s’y confrontant précisément dans le rythme de nos pas qui s’associent au rythme de la ville en marche elle aussi, en vie, et violence parfois, en faisant corps avec elle et ses habitants, tous ses habitants, quels qu’ils soient. Les assis, les courbés, les allongés, et ceux qui sont encore debouts. De plus en plus de monde, de bruits autour de moi, de cris et de couleurs, de rythme et de musique aussi. J’entre dans la ville en marche et c’est là que je la comprends enfin et m’y sens à ma place, chacun de mes gestes habitant l’espace. Dans son mouvement, son rythme. De tout mon être.
Pierre Ménard
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« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants.
L’un revient de San Francisco et l’autre rêve d’y aller. Révélation pour l’un qui trouve “le punctum” de la ville entre Barthes et Rimbaud dans laquelle il flâne, se déplace, suis des lignes, découvre, se découvre ? ne pas fuir… Et divagation pour l’autre qui interroge ce désir étrange de se rendre dans une ville, purement imaginaire, depuis l’enfance, mais qui y revient sans cesse, par plusieurs biais comme un leitmotiv à divers moments de sa vie… Il est ici, je suis là… et encore là en même temps tous les deux, se retrouvant quelquepart vers Market Street (San Francisco) sans l’avoir au préalablement décidé. Merci à Pierre qui accueille mon Voici venu le temps de l’ubiquité … et bienvenu sur mes flâneries… à toi et à tes assis…
Tous les vases de Mai 2012 sont ci-dessous :
Claudine Sales http://colorsandpastels.wordpress.com/ et Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/
Marie-Anne Paveau http://penseedudiscours.hypotheses.org/ et Delphine Regnard http://drmlj.wordpress.com /
Louise Imagine http://louiseimagine.me et Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/
L.Sarah Dubas http://lsarahdubas.over-blog.com et Christopher Sélac http://christopherselac.livreaucentre.fr
Mathilde Roux http://www.mathilderoux.fr Jean-Christophe Cros http://www.boat-a-idee.com
Sabine Huynh http://www.sabinehuynh.com et Deborah Heissler http://deborahheissler.blogspot.fr
Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.fr et Éric Dubois http://www.ericdubois.net
Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/ et André Rougier http://andrelbn.wordpress.com/
Ana NB http://sauvageana.blogspot.fr et Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net/spip.php?rubrique1
François Bonneau http://http://irregulier.blogspot.fr/ et Christophe Grossi http://http://kwakizbak.over-blog.com/
Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com et Pierre Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net
Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/ et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/
Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/ et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/
Hèlène Verdier http://louisevs.blog.lemonde.fr/ et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com/
Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.fr/ et Xavier Galaup http://www.xaviergalaup.fr/blog/
Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/ et Allerarom http://revelittoral.blogspot.fr/
Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.fr/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com
Les textes du moi (mai 2012) : Pour qui écrit-on ? L’étagère hypothétique par Italo Calvino (1967)
Chaque mois, dans cette rubrique, reprendre des textes entiers, des extraits, des phrases ou des bribes… voire une photo… marquant pour le moi… A lire, relire et (re)découvrir constamment… Ce mois-ci, Italo Calvino, dont il est de plus en plus difficile de trouver les textes en librairies… Problème d’ayants-droits, paraît-il… Heureusement, il reste encore des bibliothèques publiques, dont la fonction mémorielle est irremplaçable… Ici, Calvino essayiste et ce texte extrait du recueil La Machine littérature (Seuil, 1984) Daté ce texte ? A vous de lire…
Réponse à une enquête de Rinascita, 1967.
“Pour qui écrit-on un roman ? Pour qui écrit-on un poème ? Pour des gens qui ont lu certains autres romans, certains autres poèmes. On écrit un livre pour qu’il puisse être placé à côté d’autres livres, pour qu’il entre sur une étagère hypothétique et, en y entrant, la modifie en quelque manière, chasse de leur place d’autres volumes ou les fasse rétrograder au second rang, provoque l’avancement au premier rang de certains autres.
Que fait le libraire qui “sait vendre” ? Il dit : “Vous avez lu ce livre ? Bon, vous devriez prendre aussi celui-ci.” Le geste – imaginaire ou inconscien – de l’écrivain vers le lecteur invisible ne diffère pas de celui du libraire. A la différence près que l’écrivain ne peut pas se proposer pour seul but la satisfaction du lecteur (et d’ailleurs, un bon libraire devrait, lui aussi, chercher un peu au-delà) ; il doit présupposer un lecteur qui n’existe pas encore, ou un changement dans le lecteur tel qu’il est aujourd’hui. Ce qui ne se produit pas toujours : à toutes les époques, dans toutes les sociétés, un certain canon esthétique, une certaine façon d’interpréter le monde, une certaine échelle de valeurs morales et sociales étant établis, la littérature peut se perpétuer simplement elle-même, avec des confirmations successives, et des mises à jour, et des approfondissements limités. C’est une autre possibilité de la littérature qui nous intéresse : celle qui consiste à mettre en cause l’échelle des valeurs et le code des significations établies.
L’opération d’un écrivain est d’autant plus importante que l’étagère idéale où il voudrait se situer est une étagère encore improbable, portant des livres qu’on ne s’est pas habitué à placer l’un à côté de l’autre, et dont la juxtaposition peut produire des décharges électriques, des courts-circuits. Et voici que ma première réponse exige déjà une correction : une situation littéraire commence à être intéressante quand on écrit des romans pour des gens qui ne sont pas seulement des lecteurs de romans, quand on fait de la littérature en pensant à une étagère de livres qui ne sont pas tous des livres de littérature.
Deux ou trois exemples pris dans notre expérience italienne : au cours des années 1945-1950, les romans voulaient entrer sur une étagère essentiellement politique, ou historico-politique, s’adresser à un lecteur principalement intéressé par la culture politique et l’histoire contemporaine, mais dont il paraissait urgent de satisfaire également une “demande” (ou carence) littéraire. L’opération, commencée sur ces bases, ne pouvait qu’échouer : la culture politique n’était pas chose donnée, aux valeurs de laquelle la littérature devait accoler ou adapter ses propres valeurs (vues, elles aussi – hormis de rares cas - comme des valeurs constituées, “classiques”) ; au vrai, elle était encore quelque chose à faire ; mieux : elle est quelque chose qui sans cesse demande à être construit et remis en cause par sa confrontation avec tout le travail que le reste de la culture est en train d’accomplir – et qu’elle remet en cause.
Au cours des années 1950-1960, on tenta d’accoler sur l’étagère du même lecteur hypothétique ce qui avait été la problématique du décadentisme littéraire européen entre les deux guerres avec le sens “moral et civil” de l’historicisme italien. L’opération répondait assez bien à la situation du lecteur italien moyen de ces années-là (timide embourgeoisement de l’intellectuel, timide problématisation du bourgeois), mais elle était anachronique, dès le départ, sur un plan plus vaste, et ne valait que pour le cercle étroit imposé à notre culture par diverses hégémonies et mises en quarantaine. En somme, la bibliothèque de l’intellectuel italien moyen, malgré ses agrandissements successifs, ne pouvait presque plus rien expliquer de ce qui se produisait alors dans le monde, et même chez nous. Il était inévitable qu’elle explose.
Et c’est ce qui advint dans les années 60. L’ampleur des informations dont avaient pu jouir ceux qui avaient fait leurs études dans les années précédentes était infiniment plus grande que ce qu’elle pouvait être dans l’Italie d’avant, pendant et après la guerre ; à présent, le point de départ n’était plus dans le rattachement à une tradition, mais dans les problèmes ouverts ; le cadre de référence n’était plus la compatibilité de ce qu’on avançait avec un système déjà éprouvé (*), mais l’état de la question à l’échelle mondiale. (Les propos selon lesquels nous autres valions mieux, même lorsqu’ils sont fondés, sont tellement inutiles qu’ils deviennent des preuves de sens contraire.)
En littérature, aujourd’hui, l’écrivain tient compte d’une étagère où les premières places sont occupées par les disciplines capables de démonter le fait littéraire dans ses éléments premiers et dans ses motivations : les disciplines de l’analyse et de la dissection (linguistique, théorie de l’information, philosophie analytique, sociologie, anthropologie, usage renouvelé de la psychanalyse et du marxisme). Dans cette bibliothèque aux multiples spécialisations, on tend moins à ajouter un rayon littéraire qu’à contester la place de celui-ci : la littérature vit surtout aujourd’hui de sa propre négation. Du coup, à la question posée au début de ce texte, la réponse devient : on écrira des romans pour un lecteur qui aura finalement compris qu’il ne doit plus lire de romans.
La faiblesse de cette position ne réside pas – comme beaucoup le disent – dans les influences extra-littéraires qui la fondent, mais au contraire dans le fait que la bibliothèque extra-littéraire présupposée par les nouveaux écrivains est encore très limitée. L’anti-littérature est une passion trop exclusivement littéraire pour être à la hauteur des besoins culturels actuels. Le lecteur que nous devons prévoir pour nos livres aura des exigences épistémologiques, sémantiques, pratico-méthodologiques, qu’il voudra sans cesse confronter jusque sur le plan littéraire, y trouvant des exemples de processus symboliques, y cherchant des constructions de modèles logiques (je parle aussi – et peut-être surtout – du lecteur politique).
Ici, je ne puis plus éviter deux problèmes qui sont au coeur de cette enquête. Premier problème : présupposer un lecteur toujours plus cultivé, n’est-ce pas faire abstraction d’une urgence, celle de résoudre le problème des inégalités culturelles ? De nos jours, ce problème se pose de façon dramatique tant dans les sociétés capitalistes avancées que dans les sociétés post-coloniales ou semi-coloniales, et dans les sociétés socialistes : les inégalités culturelles risquent de perpétuer les inégalités de classe d’où elles sont nées. Tel est le noeud auquel se heurtent aujourd’hui , dans le monde entier, la pédagogie et, aussitôt après elle, la politique. L’apport de la littérature ne peut être qu’indirect : en refusant, par exemple, de façon décisive toute solution paternaliste ; si l’on présuppose un lecteur moins cultivé que l’écrivain, et qu’on adopte envers lui une attitude pédagogique, vulgarisatrice, rassurante, on ne fait que confirmer l’inégalité ; toute tentative pour édulcorer la situation au moyen de palliatifs (une littérature “populaire”) est un pas en arrière et non en avant. La littérature n’est pas l’école ; la littérature doit supposer un public plus cultivé, plus cultivé que ne l’est l’écrivain. Que ce public existe ou non n’importe pas. L’écrivain parle à un lecteur qui en sait plus que lui, se forge un soi qui en sait plus que lui-même, pour parler à quelqu’un qui en sait plus encore. La littérature ne peut que jouer à la hausse, renchérir, relancer la mise, suivre la logique d’une situation qui, nécessairement, s’aggrave : c’est à la société dans son ensemble qu’il revient de trouver la solution. (Une société dont l’écrivain fait bien entendu partie, avec toutes les responsabilités que cela comporte, y compris celles qui sont contraires à la logique interne de son travail.) Certes, en suivant cette voie, la littérature doit être consciente des risques qu’elle court : y compris le risque que la révolution, pour créer une plateforme de départ égalitaire, mette la littérature hors la loi (avec la philosophie, la science pure, etc.), solution illusoire et désastreusement automutilante, mais qui a sa logique et reparaîtra donc souvent en ce siècle et dans les suivants, du moins tant qu’on n’aura pas trouvé une solution meilleure, et tout aussi simple.
Second problème (je l’énonce en termes élémentaires) : étant donné la division du monde en camps du capital et du prolétariat, de l’impérialisme et de la révolution, pour qui écrit l’écrivain ? Réponse : il écrit pour les uns et les autres. Tout livre – non seulement de littérature, et même s’il s’”adresse” à quelqu’un en particulier – est lui par ses destinataires et par leurs asversaires. Il n’est pas dit que ces derniers ne nous en apprennent pas plus que les destinataires (cela peut même valoir, à la rigueur, pour les livres de propédeutique révolutionnaire, du Capital aux manuels de guérilla). Pour ce qui concerne la littérature, la façon dont la bourgeoisie fait sienne et neutralise, en un temps très bref, une oeuvre littéraire “révolutionnaire” est un thème que les essayistes italiens de gauche ont plusieurs fois discuté ces dernières années, en en tirant des conclusions pessimistes difficilement réfutables. Mais on peut aller plus loin en déplaçant le problème. Il faut d’abord que la littérature reconnaisse combien son poids politique est modeste : la lutte avance selon des lignes stratégiques et tactiques générales, et des rapports de force ; dans une telle situation, un livre n’est qu’un grain de sable, surtout un livre littéraire. L’effet qu’une oeuvre importante (scientifique ou littéraire) peut avoir sur la lutte générale en cours est de porter cette dernière à un plus haut niveau de conscience, de multiplier les instruments de connaissance, de prévision, d’imagination, de concentration, etc. Ce nouveau niveau peut être plus favorable à la révolution ou à la réaction : tout dépend de la façon dont la révolution saura s’y mouvoir. Cela ne dépend que dans une mesure minime des intentions de l’auteur.
Le livre (ou la découverte scientifique) d’un réactionnaire peut être décisif dans l’avancée de la révolution ; mais le phénomène contraire peut aussi bien se vérifier. Ce n’est pas tant l’oeuvre elle-même que l’usage qu’on peut en faire qui est politiquement révolutionnaire ; même l’oeuvre qui se veut telle ne le devient qu’à l’usage, dans ses effets souvent tardifs ou indirects. L’élément décisif qui permet de juger une oeuvre par rapport à la lutte est donc le niveau où elle se situe, le pas en avant qu’elle fait accomplir à la conscience ; tandis que l’appartenance à l’un ou l’autre camp, la motivation ou l’intention sont des éléments qui peuvent avoir un intérêt “génétique” ou affectif, concernant essentiellement l’auteur, mais d’une maigre incidence sur le cours de la lutte. On peut toujours retrouver dans une oeuvre une “dédicace” explicite ou implicite ; et l’écrivain qui se juge en lutte est naturellement porté à s’adresser à ses propres compagnons de lutte ; mais il doit avant tout se rappeler le contexte général dans lequel se situe l’oeuvre, il doit être conscient que le front, que la guerre passe à l’intérieur même de son oeuvre, et qu’il s’agit d’un front en perpétuel mouvement, qui déplace sans cesse les drapeaux qu’on croyait les plus sûrement plantés. Il n’existe pas de territoire qui soit à l’abri : l’oeuvre elle-même est un terrain de lutte ; et elle doit l’être.”
Italo Calvino
Extrait de La machine littérature : essais / Italo Calvino. – trad. de l’italien par Michel Orcel et François Wahl. – Seuil, 1984. – p. 69
Franchir la ligne…
Il avait regardé le paysage devant lui. Il s’était arrêté devant la ligne dessinée sur le sol. S’était retourné, avait regardé le paysage une dernière fois. Il avait respiré. Il avait humé. Se sentait traqué. Mais arrivé devant cette ligne, soudain, s’était apaisé. Il n’arrêtait plus de tourner son regard, derrière lui, puis devant lui. Il ne voyait pas de différences. Sauf cette ligne au milieu du pré, qui coupait la montagne en deux. Il se baissa. Il voulu soulever cette ligne mais c’était absolument impossible. Elle était là pourtant. Mais quand il approchait sa main pour la saisir, il ne touchait que l’herbe drue, l’herbe verte, dans la fraîcheur du matin. Il avait gravi de nuit la montagne. Il n’avait pas fait de pause. Il se releva. Il ne voulait pas déranger. Il voulait soulever la ligne pour passer simplement en-dessous, sans toucher à l’harmonie générale. Mais la ligne était là, immatérielle et pourtant gravée dans le sol. Il ne pouvait pas renoncer, revenir en arrière. Il avait marché pendant des jours, enfin des nuits, pour cheminer en sécurité. Il ne savait pas vraiment ce qu’était la sécurité. Mais, on lui en avait parlé. Derrière cette ligne, la sécurité existait. Alors, il s’assit, interloqué. Cela n’existe pas, pensa t-il. Que m’a-t-on dit ? Il regarda encore le paysage. Il sourit. Il se leva. Il fit un pas au-dessus de la ligne, posa son pied droit dans l’herbe ; il ne se passa rien. Alors, il fit le second pas avec son pied gauche qui vint rejoindre le droit. Il tourna une dernière fois son regard vers la ligne qui marquait le passage. Il humait l’air. Ne voyait toujours pas de différences avec l’air, les odeurs et les paysages de derrière la ligne. Il sourit, on lui avait menti. Il s’éloigna tranquillement… d’un pas assuré. Il avait franchi les lignes… l’imaginaire et celle dans sa tête…
Silence
Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 92
A Kafka et à sa solitude…
“Le plus grand poète contemporain du mariage et de la vie de famille a sans doute été Kafka, qui ne sentait pas à la hauteur d’une telle aventure et n’en ignorait pas les charges ni les misères, mais ressentait très fortement la grandeur de cette réalité qui lui était refusée, et à laquelle lui-même, tout en l’enviant , voulait se soustraire pour échapper à tout lien et à tout pouvoir? A Kafka et à sa solitude ressemblent beaucoup de personnages de son oeuvre, les célibataires négligés et déplaisants de certains de ses récits, qui vivent en meublé et traversent leur palier mal éclairé comme les nomades parcourent le désert. Ce territoire vide, où ils se déplacent sans jamais s’en sortir, c’est aussi l’espace que Kafka aurait dû franchir pour s’éloigner de la maison paternelle, de la famille “organisme unique”, de cette “informe soupe primordiale” qui le maintenaient dans les liens coupables, comme lui-même l’écrivait à Félice, la fiancée qui ne deviendrait jamais sa femme.”
in Danube / Claudio Magris. – Gallimard, 1988. – (Folio, 2162). – p. 170
Arbre pour les mots…
De temps en temps, une messagère bien attentionnée à mon égard m’envoie des nouvelles du Gingko Biloba, sis dans le fabuleux jardin botanique de Strasbourg. Voici la capture photographique récente (hier) de cet écritoire vivant d’idéogrammes. Sous n’importe quel angle de prise de vues, le déhanchement tortueux des branches écrit sur le tableau vert des feuilles pétiolées, des idéogrammes dont je suis bien incapable de saisir le sens. Mais, heureusement, je ne connais pas cette langue et préfère conserver un peu de mystère à ces mots naturels envoyés, que j’imagine doux, que je souhaite doux. Le Gingko NOUS parle : télégraphiste immobile. Vingt-sept siècles avant notre ère, le gingko biloba est déjà mentionné dans la médecine chinoise comme guérisseur de maux. Si on en croit ce site dédié à notre arbre enchanté : « De nos jours, on conseille en Chine de consommer des amandes, bouillies ou grillées, ou de préparer une décoction d’amandes moulues, à raison de dix grammes par tasse. Les amandes grillées du ginkgo sont considérées comme efficaces contre la toux, les bronchites et les maladies pulmonaires. Toutes les publications récentes invitent les personnes atteintes de troubles circulatoires cérébraux (pertes de mémoire, vertiges) à consommer régulièrement des feuilles de Ginkgo biloba. » Cet arbre est notre allié. « Véritable traitement du vieillissement cérébral, il améliore la mémoire, la vigilance et l’humeur par stimulation de la synthèse de dopamine. » La mémoire de silence peut cheminer encore sereinement… Tiens, ma tasse fume…
Silence
Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 91
Mon ciel
Je sais que tu es là… même si je ne te le dis pas toujours… J’ouvre ma coupole, le soir, et j’essaie d’entrapercevoir tes merveilles. Je n’ose même pas penser à percer tes mystères. Je te regarde. L’humilité est la première condition de celui qui veut tenter de comprendre, de percevoir, de voir. Fugitivement, suis ton observateur le plus assidu. Avant que la vie tout autour de moi me happe de nouveau. Il y a si peu de ces moments de contemplations pures. Le livre de l’astronome que je lis en ce moment, me dit, enfin, nous dit : « nos souffrances sont dues à l’entropie liée à notre méconnaissance des lois de l’univers ». Tentatives poétiques quotidiennes pour ne pas être pris dans ce grand vroum universel. La lecture est cet autre moment hors du temps pour lutter contre cette entropie dévastatrice. « Si l’énergie est le fil d’Ariane qui permet de suivre l’évolution, l’entropie est la flèche qui oriente ce fil et indique le sens du temps. Si l’énergie se conserve, elle se dégrade. L’entropie est une mesure de sa dégradation. » Il y a cette énergie liée à nos échanges et qui change notre monde. Le moindre écho entendu par les grandes oreilles écoutant les vibrations de l’univers ou les gros yeux scrutant la moindre variation photonique de l’étoile bouleverse notre gravitationnelle marche. N’aimons pas tomber. Souhaitons être disciples d’Icare, mais les ailes s’échauffent et cire fond. Rampons, alors. Bizarrement, paradoxalement, notre allié est le temps, qui courre, qui passe… laissons là les images d’Epinal… Chaque regard qui passe par la coupole de l’observatoire est toujours un regard neuf. Que nos mémoires refluent… et qui nous aident à passer les instants solitaires…
Silence
Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 90
En italique, phrases de François Roddier, astrophysicien, extraites de son dernier livre : Thermodynamique de l’évolution (Parole éditions, 2012) que je vous conseille vivement…
“Louise Colet” par Remy de Gourmont (PG, 122) in promenades littéraires, 3ème série
Il y en a beaucoup aujourd’hui, mais peut-être pas, en proportion des hommes, davantage que jadis. Les femmes de lettres sont au premier rang, au dix-septième siècle, avec madame de LaFayelte, qui faisait de petits romans délicats, et avec mademoiselle de Scudéry, qui en faisait de très gros, avec madame de Villedieu, dont la troupe de Molière joua les tragédies et qui ajoutait à ses romans le piquant de la galanterie, avec madame de Sévigné, journaliste intime, avec madame Deshoulières, que Corneille admirait, avec madame Dacier, qui fit notre plus agréable et peut-être plus véridique traduction d’Homère, avec madame d’Aulnoy, sœur de Perrault, avec bien d’autres, moins illustres. Au seizième siècle, c’était la reine Marguerite qui se mêla au monde littéraire en devenant la maîtresse de Clément Marot et en écrivant ses amusantes nouvelles. Plus haut, c’était Christine de Pisan, dont l’inépuisable diversité agréait aux dames du quinzième siècle, fort adonnées aux lectures morales non moins qu’aux poésies amoureuses. Plus haut encore c’est Marie de France, qui fit des vers encore charmants, et dont on ne sait rien, sinon qu’elle naquit à Compiègne et vécut en Angleterre, au treizième siècle. Ce n’est pas d’aujourd’hui, on le voit, que les femmes de chez nous écrivent, en prose ou en vers. En revenant à notre point de départ et en descendant vers les années contemporaines, nous verrions leur nombre s’accroître, en même temps que leur influence, à de certains moments. Le dix-huitième siècle est plein de la gloire d’Emilie du Châtelet et du bruit de ses amours avec Voltaire. C’est une des plus solides têtes de femme de toute notre littérature, et qui ne le cède qu’à madame de Staël. Elle rayonne parmi les Staal de Launay, les Tencin, les du Delfand, les Lespinasse et tant de bon- nes têtes philosophes. Au dix-neuvième siècle, elles commencent à être si nombreuses et d’un talent si uniforme que le choix devient difficile. Laissons les romancières. Voici celles qui furent avant tout des poètes ou des poétesses : voici la plaintive Desbordes- Valmore et la hargneuse Louise Colet ; voici Amable Tastu et Anaïs Ségalas, Mélanie Blanche-cotte et Louise Ackermann, Louisa Sieffert et Hermance Lesguillon, qui eurent toutes leurs heures de sourire et de notoriété. Nos contemporaines sont bien plus nombreuses encore, parce que l’on est toujours un peu moins inconnu, quand on est vivant que quand on est mort. Bien rares sont les heureux à qui la mort ouvre l’immortalité. Mais c’est parmi les femmes surtout que le petit nombre des élues est vraiment tout petit. Hâtons-nous donc d’admirer les femmes poètes, pendant qu’elles chantent, et aussi pendant qu’elles sont jolies. La plus célèbre est madame de Noailles, elle est vraiment « l’illustre Sapho » ; la plus remuante est madame Delarue-Mardrus, qui vient de conquérir l’Algérie. Chaque poète, maintenant, ou presque, se double d’une poétesse : madame de Régnier, discrète et méditative ; madame Mendès, ingénieuse et savante. Valentine de Saint-Point, Nicolette Hennique appartiennent aussi à des familles littéraires. Renée Vivien a été célébrée par M. Charles Maurras, et Hélène Picard par M. Emile Faguet. Celle-ci est Toulousaine. La province est riche : Bordeaux a Marie Nervat ; la France-Comté, Marie Dauguet ; Digne, Cécile Sauvage. L’Alsace a l’énigmatique Sybil et Venise, Laurent Evrard, qui cache son sexe et montre son talent.
Voilà de grandes richesses, et j’oublie sans doute de beaux diamants. Les hommes, quoi que l’on pense, n’en sont point jaloux. Les gloires féminines et les masculines sont des gloires différentes. Elles n’empiètent pas les unes sur les autres et parfois, au contraire, elles se complètent et se font valoir. Les femmes, depuis quelque temps, ont pris le parti, quand elles écrivent, d’essayer d’une certaine sincérité, mais cela leur est bien difficile. Leurs poésies diront toujours ce qu’elles voudraient être, et non ce qu’elles sont. Si elles étaient sincères, d’ailleurs, les hommes ne les estimeraient plus ; et elles sentent le péril. Les femmes sont obligées à une attitude dont les hommes, qui l’exigent, connaissent l’hypocrisie, mais qui les charme comme un hommage craintif à leurs désirs. Quelques-unes s’émancipent, pourtant, à mesure qu’elles échappent au joug religieux, et on ne reprochera pas à Renée Vivien d’avoir cajolé l’opinion publique. Je souhaite vivement, pour ma part, que cette émancipation s’achève et que les aveux féminins se fassent moins équivoques. Il faut qu’un peu de la vie se lise clairement dans l’œuvre, même dans l’œuvre d’art ; sans quoi on tombe dans la rhétorique : il y a une rhétorique féminine, plus déplaisante encore que l’autre, parce qu’elle est encore plus verbeuse et plus molle. George Sand, qui n’eut que des quarts d’heure de sincérité, en a donné de bien fâcheux exemples ; on en trouve de pires quand on confronte la vie et les livres de sa contemporaine Louise Colet.
Louise Colet participa beaucoup à la littérature française, au cours du dix-neuvième siècle, mais ce fut par ses émois plus que par ses œuvres. Elle réchauffa, de tout son feu, qui était ardent, le cœur philosophique du vieux Cousin, et elle fit goûter à Flaubert les délices de la première passion. Elle était jolie, frénétique, jalouse, spirituelle et sans presque aucun talent. Ce sont des titres pour figurer, sinon dans les anthologies, du moins dans les mémoires secrets de la littérature. Or, les œuvres de cette dame, qui ne fut « vertueuse et honnête » qu’au sens gaillard que Brantôme donnait à ces mots, sont d’une décence excessive. Tous les deux ou trois ans, grâce à la protection de son docte amant, elle remportait le prix de poésie à l’Académie française. Les sujets humanitaires ou patriotiques inspiraient volontiers sa chaste muse. Elle mit en vers le musée historique de Versailles ; elle versifia la colonie pénitentiaire de Mettray. Cependant un autre de ses amants, l’amant sérieux, celui-là, le pharmacien Quesneville, directeur du Moniteur scientifique, lui faisait la galanterie d’une édition mirifique de ses poésies en un luxueux in-folio tiré à vingt-cinq exemplaires. On attribua longtemps cette générosité à Victor Cousin, mais le philosophe, sans être tout à fait avare, savait trop bien compter pour se livrer à de telles folies. Je trouve ces petites révélations dans les deux volumes pleins de faits et d’anecdotes que M. Léon Séché vient de publier sur Alfred de Musset. Cousin se bornait à la faire couronner par l’Académie et à lui ouvrir revues et journaux. Louise Colet était d’ailleurs assez désintéressée et avait l’ambition de vivre de sa plume. Elle possédait un mari, le sieur Colet, musicien, qui considérait les ébats de sa femme d’un œil fort placide. II ne s’émut même pas, quand Alphonse Karr, lui apprit, dans les Guêpes, qu’il était devenu, par procuration , père d’une petite fille. Sainte-Beuve écrivait à ce propos à Juste Olivier, le 9 juin 1840 : « Cousin s’est fait grand tort sur un point, c’est en ayant madame Colet publiquement pour maîtresse : elle est enceinte, il a été à Nanterre pour la nourrice. Ce polisson d’Alphonse Karr a raconté tout cela dans ses Guêpes. » C’est à la suite de cette, indiscrétion que Louise Colet, qui avait des nerfs et du nerf, s’en alla donner à Alphonse Karr un coup de couteau dans le dos. Le couteau glissa, Karr le confisqua, le fixa au mur de son cabinet de travail avec une inscription commémorative, et cela fut tout. Quelques années plus tard, elle rencontrait Flaubert dans l’atelier du sculpteur Pradier, et devenait immédiatement sa maîtresse, sans rompre avec Cousin, qui se sentait délaissé et qui aimait toujours. Elle avait même le cynisme de communiquer à Flaubert les lettres du philosophe et Flaubert lui écrivait avec candeur : « Tu me donnes tout, pauvre ange, ta gloire, ta poésie, ton cœur, l’amour des gens qui te convoitent. » Une autrefois : « J’ai lu la lettre de Platon… » Flaubert ne sut la vérité que beaucoup plus tard. Peu au courant de la vie parisienne, il s’était laissé persuader par Louise Colet que Cousin n’avait pour elle qu’un amour aussi platonique que philosophique. Toutes ces lettres de Flaubert à cette femme passionnée et un peu hystérique sont bien curieuses par le contraste de la maturité de l’esprit et de la jeunesse du cœur. Elle avait été pour lui l’initiatrice. Il l’avoue et on le devinerait sans ses aveux répétés. Louise Colet le troubla immensément : « Tu donnerais de l’amour à un mort, comment veux-tu que je ne t’aime pas ? » Il avait conscience d’être tombé dans un goufîre, mais une fois tombé, il y restait avec volupté. Il se rassasia vite cependant, espaça les séjours qu’il faisait à Paris, se terra de plus en plus à Croisset, puis disparut, parti pour l’Orient. Elle le reprit, dès son retour, et la liaison dura encore deux ans ; mais, dans les derniers temps, Flaubert ne venait plus à Paris qu’en cachette, ne sortant qu’en voiture, stores baissés, craignant le tigre prêt à bondir sur lui. Cela finit par une scène presque tragique où ce fut le tigre qui manqua d’être étouffé. Entre temps, elle s’était offert Alfred de Musset, ce qui n’était pas très difficile. On a peu de détails sur cette brève liaison, ou plutôt sur cette passade, quoiqu’elle l’ait contée elle-même dans le livre, un instant célèbre, qui s’intitule Lui ! Alfred de Musset y figure sous le nom d’Albert de Lincel et Flaubert sous le nom de Léonce. Ils y sont tous les deux très bien traités, mais il y manque Victor Cousin, ce qui prouve que c’est peut-être le seul qu’elle ait aimé vraiment. Mais elle était fière d’avoir été, ne fût-ce que quelques mois, la rivale de George Sand. Elle cachait le reste de sa vie, mais elle avouait cela, publiquement. Cela ne l’empêcha pas de publier des « Historiettes morales » et beaucoup de livres pour la jeunesse. Elle ne dupa qu’à demi ses contemporains. Sainte-Beuve, qu’elle persécuta pour qu’il parlât d’elle, l’estimait peu. N’importe, si l’amour des grands hommes est un bienfait des dieux, Louise Colet fut abondamment bénie. Nos neveux connaîtront les aventures amoureuses des célébrités d’aujourd’hui. Ils s’amuseront beaucoup à ces piquantes histoires, qui ressembleront de très près à celles qu’on nous conte maintenant. Quel est le Victor Cousin qui a une Louise Colet ? Quel est la Louise Colet qui a un Flaubert ? Si je le savais, je ne le dirais pas.
1907.
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Promenades littéraires : troisième série / Remy de Gourmont (1909)
Petit break de publication – Retrouvez dans quelques jours, à 14H, un autre texte de Remy de Gourmont…
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