Les assis de Pierre Ménard (Vase communicant, mai 2012)

Je ne les ai pas remarqués tout de suite, mon regard distrait par tant de beautés dans cette ville que je parcourais pour la première fois, dans l’excitation de la découverte, l’inédit de l’approche, la lenteur et la chaleur des premiers jours, je me laissais surprendre par ce que je voyais (nature luxuriante dans les rues, des plantes grasses devant chaque maison, les arbres en fleurs, au bout de la ligne de bus l’Océan Pacifique avec la mer à perte de vue, les rues en pente, et tous ces chiens qu’on y promène sourire aux lèvres, la joie de vivre et cette douceur du climat, le ciel bleu au-dessus des maisons victoriennes aux couleurs variées, leurs marches hautes et ces portes d’entrée en deux ou trois exemplaires pour chaque maison), sans remarquer ces hommes et ces femmes que nous croisions, assis par terre, dos au mur, visage au soleil, leurs yeux parfois dissimulés par le verre fumé de leurs lunettes de soleil, lisant un livre, un journal, consultant la messagerie, sur leur téléphone portable ou leur tablette. J’avoue je ne les ai pas vus immédiatement, et surtout je n’ai pas compris ce qu’il y avait d’intrigant et d’étrange dans leur position, leur arrêt qui aurait dû m’alerter. Je les appelais secrètement Les assis. Le poème d’Arthur Rimbaud en mémoire. “Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues / Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs, Le sinciput plaqué de hargnosités vagues / Comme les floraisons lépreuses des vieux murs.”

J’ai pensé, il n’y a peut-être pas beaucoup de bancs (mais ce n’était pas juste, il y en a moins qu’à Paris mais ils ne sont toutefois pas totalement absents des lieux publics, dans les parcs notamment, devant certains commerces aussi), il fait beau au soleil, le côté méditerranéen de la Californie, et j’ai continué mon chemin sans plus me soucier de mes assis. Mais plus j’avançais, plus les immeubles autour de moi semblaient s’élever vers le ciel, leur verticalité vertigineuse me fascinant, me troublant, avec leurs jeux inédits de correspondances et de renvois lumineux, de fenêtres en fenêtres, et la superposition de leurs devantures en perspectives tronquées me donnaient l’impression faussée d’une surface plane. Je me sentais plus petit, obligé de lever les yeux au ciel dont le plafond découpé par le faîte ciselé des immeubles plus hauts à chacun de mes pas, formait un tableau de formes changeantes et anguleuses. Avançant dans la ville, le bruit de la circulation (voitures, bus, trams, Cable Cars) grandissait sensiblement, il grondait à mes oreilles, les immeubles disséminant aussi leurs échos infinis, puissants, leur présence palpable.

Je croisais de plus en plus d’hommes, des femmes parfois, difficile de les distinguer, le dos courbé, marchant tête baissée, lentement, péniblement, tous vêtus de sombres haillons, vêtements dépareillés, déchirés, noirs tissus dessus la chair, poussant leurs lourds chariots chargés d’un fouillis de vêtements, de nourritures et de lectures, ou plutôt de tissus, de plastiques et de papier, comme s’ils portaient avec eux, devant eux, les derniers vestiges de ce qu’ils possédaient encore, après avoir tout perdu, à la rue, leur maison, leur mémoire, remontant la rue à contre sens, parlant tout seul, maugréant rageur, le visage aussi noir et fermé que leur veste ou leur pantalon. Et difficile de ne pas remarquer leur pieds, nus parfois, la peau aussi noir dessus dessous. Les assis avaient changé d’allure. « Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales, / Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever / Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales / Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever. »

Je marchais donc sur Market Street, l’axe principal de San Francisco, qui traverse la ville depuis les collines de Twin Peaks et de Castro jusqu’à l’Embarcadero en passant par Downtown, longue et large rue droite qui relie ces quartiers disparates, qui trace un trait, une brèche dans sa longueur monotone, une direction, la voie à suivre. Dans cette rue peuplée, rue active et marchande, bigarrée, mélange d’hommes d’affaires, de touristes, de joggers, de mendiants et d’hommes à la rue, sentir battre le coeur de la cité. Le plan de la ville ne sert à rien, ni cette image depuis Twin Peaks que l’on découvre plus tard, où l’on voit très nettement se dessiner cette perspective en ligne droite qui coupe la ville en deux, la divise en bords distincts. Ce qui change, dans notre perception de la ville, pris dans son mouvement, dans ces deux mondes ici opposés, on n’en prend conscience qu’en avançant, droit devant et comment pourrait-on faire chemin arrière désormais ? on poursuit sa route, et ce n’est qu’en marchant qu’on peut le ressentir, s’y confrontant précisément dans le rythme de nos pas qui s’associent au rythme de la ville en marche elle aussi, en vie, et violence parfois, en faisant corps avec elle et ses habitants, tous ses habitants, quels qu’ils soient. Les assis, les courbés, les allongés, et ceux qui sont encore debouts. De plus en plus de monde, de bruits autour de moi, de cris et de couleurs, de rythme et de musique aussi. J’entre dans la ville en marche et c’est là que je la comprends enfin et m’y sens à ma place, chacun de mes gestes habitant l’espace. Dans son mouvement, son rythme. De tout mon être.

Pierre Ménard

.

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants.

L’un revient de San Francisco et l’autre rêve d’y aller. Révélation pour l’un qui trouve “le punctum” de la ville entre Barthes et Rimbaud dans laquelle il flâne, se déplace, suis des lignes, découvre, se découvre ?  ne pas fuir…  Et divagation pour l’autre qui interroge ce désir étrange de se rendre dans une ville, purement imaginaire, depuis l’enfance,  mais qui y revient sans cesse, par plusieurs biais comme un leitmotiv à divers moments de sa vie… Il est ici, je suis là… et encore là en même temps tous les deux, se retrouvant quelquepart vers Market Street (San Francisco) sans l’avoir au préalablement décidé. Merci à Pierre qui accueille mon Voici venu le temps de l’ubiquité … et bienvenu sur mes flâneries… à toi et à tes assis…

Tous les vases de Mai 2012 sont ci-dessous :

Claudine Sales http://colorsandpastels.wordpress.com/  et Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/

Marie-Anne Paveau http://penseedudiscours.hypotheses.org/   et Delphine Regnard  http://drmlj.wordpress.com /

Louise Imagine http://louiseimagine.me   et Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/

L.Sarah Dubas http://lsarahdubas.over-blog.com   et Christopher Sélac http://christopherselac.livreaucentre.fr

Mathilde Roux http://www.mathilderoux.fr  Jean-Christophe Cros http://www.boat-a-idee.com

Sabine Huynh http://www.sabinehuynh.com  et Deborah Heissler http://deborahheissler.blogspot.fr

Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.fr  et Éric Dubois http://www.ericdubois.net

Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/  et André Rougier http://andrelbn.wordpress.com/

Ana NB http://sauvageana.blogspot.fr   et Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net/spip.php?rubrique1

François Bonneau http://http://irregulier.blogspot.fr/  et Christophe Grossi http://http://kwakizbak.over-blog.com/

Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com  et Pierre Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net

Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/  et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/

Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/  et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/

Hèlène Verdier http://louisevs.blog.lemonde.fr/  et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com/

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.fr/  et Xavier Galaup http://www.xaviergalaup.fr/blog/

Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/   et  Allerarom http://revelittoral.blogspot.fr/

Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.fr/  et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

 

Que cherchais-tu ? Que voulais-tu ? Arracher aux siècles ta propre image ? par Camille Philibert Rossignol (Vase communicant, avril 2012)

Autoportrait au chat – dessin de Salomé Queyraud – Photo de Franck Queyraud.

.

Que cherchais-tu ? Que voulais-tu ? Arracher aux siècles ta propre image ? Surgissait dans ta tête une idée d’évasion comme si, dans ton cerveau malade, pouvait naître une image qui ne soit pas biaisée. Penses-tu réellement qu’on va te laisser chance de respirer ? Ignores-tu qu’on ne puisse prévoir tout ce qui va t’arriver / nuées de sauterelles cannibales, affamées voir gourmandes, qui vont te tomber sur la gueule / tornade opaque qui va fondre sur ton trou / odeurs pestilentielles qui envahiront ta zone / sécheresse record qui sera ton printemps… les débordements du fleuve qui dévasteront ton été… les murs de feu qui effaceront ton automne… et le vaste hiver russe qui fera tomber tes oreilles et tes orteils.

Cela adviendra.

Je te laisse pour toujours, des affaires plus réjouissantes en perspective. Tu n’es plus le seul horizon. Sans toi et tes rêves, le monde s’est régénéré, l’air devenu plus pur, plus immense, plus infini. Ne seraient tes gémissements sourds qui parviennent quand le vent tourne au nord. L’oubli, ultime satisfaction de l’oubli presque là, à balayer ta présence… Ma porte grande ouverte pour ce saut inconnu.

Je prends mon élan, car maintenant, c’est possible de vivre débarrassée de ce poids, il y aura ce printemps léger où fleuriront tant de possibles, l’été de l’accomplissement et toutes ces saisons dansantes se succédant dans une gigue ininterrompues.

Tais-toi. Oublie de vouloir. Ta gueule. Ne cherche plus. Rien. Ne veux plus rien entendre de ta bouche, porte chancelante qui crachait crapaud, cacas et cacophonies sans interruption et qui a baigné mes oreilles longtemps dans cette soupe déprimante. C’est bien de peau dont il s’agit. Jamais reprendre langue avec ton gouffre. Jamais renoncer à la belle saison. Jamais reprendre le cours de cette vie d’égout. Aujourd’hui je redeviens rivière et mon flux régénère le grand courant du monde. Y alla.

Accrocher des guirlandes de joies organiques à tous les arbres. Allumer le feu de  Saint Jean. Cueillir joyeusement, ardemment voir mollement, des bouquets d’oreilles. Verser l’hydromel dans les crânes. Trinquer au renouveau, à l’archaïque, à l’immanent, au chaos, à l’indicible, voir au pas grand chose. Dans ce pandémonium qui m’absout, chercher ton visage dans mon miroir. Ne serait ce qu’un petit reflet de toi. Mais quoi, rien. Je ne vois rien. C’est pourtant bien moi qui me tiens face à cette glace au cadre baroque. Même si mon aspect était immonde, qu’il s’imprime sur cette surface ! Un jour mon reflet me repoussa, mais cela vaut mieux que cette absence. Est-ce moi, pourquoi je n’apparais pas, au moins l’ombre de mes cheveux, est-ce un de tes sortilèges ? Est-ce possible que mes cellules sans mémoires se soient transformées en antimatière ? Ma puissance, s’est-elle effritée ? Dans quels recoins ? Poursuivre ma quête, ma vengeance, ta damnation. Est-ce encore possible ou suis-je passée moi aussi âme et corps de l’autre côté du miroir, de son coté effroyable, malfaisant et même un peu dérangeant ?

.

Camille Philibert-Rossignol.

.

.

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants.

Avec Camille Philibert-Rossignol, nous nous étions mis d’accord pour écrire à partir de la même photo et du même extrait de texte. Les mots en gras sont mots de l’inédit, sorti récemment, de Georges Pérec : Le Condottière (Seuil, 2012), page 107. Voici cet exercice oulipien sous vos yeux pour ces nouveaux vases communicants, et plaisir pour moi d’accueillir Camille en mes flâneries… En prime, découvrez la revue Distorsions en cliquant sur le lien dans son texte. En parrallèle, elle publie mon vase : rien ne vous oblige… sur son blog au titre évocateur : La pelle est au tractopelle ce que la camomille est à Camille. Bonnes lectures.

.

Tous les vases d’Avril 2012 sont ci-dessous :

Christopher Sélac http://christopherselac.livreaucentre.fr  et François Bon http://www.tiersivre.net

Isabelle Pariente-Butterlin  http://www.auxbordsdesmondes.fr/  et Hannah http://lecureuildunet712.wordpress.com/

Louise Imagine http://louiseimagine.me/  et Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ce-qu-ils-disent-c138976

Juliette Mezenc http://www.motmaquis.net/   et Benoît Vincent http://www.amboilati.org/chantier

Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/  et Ferocias http://archeosf.blogspot.com/

François Bonneau http://irregulier.blogspot.com/  et Jean-Christophe Cros http://www.boat-a-idee.com/

Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/  et Éric Dubois http://www.ericdubois.net/

Colette Maillard http://www.annajouy.ch/  et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/

Anne Savelli http://www.fenetresopenspace.blogspot.com/  et Gilda Fiermonte http://gilda.typepad.com/

Joachim Séné http://joachimsene.fr/txt/  et Edgar Kosma http://www.edgarkosma.com/

Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.com/  et L.Sarah Dubas http://lsarahdubas.over-blog.com/

Catherine Desormières http://desormiere.blog.lemonde.fr/   et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/   et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Maryse Hache http://www.semenoir.typepad.fr   et Mathilde Roux http://mathilderoux.fr

Nicolas Bleusher http://lesjardinsdupalais.wordpress.com/  et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com/

Ana NB http://sauvageana.blogspot.fr/  et Christine Zottele http://etsansciel.eklablog.com/

Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net/  et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

Lucien Suel http://academie23.blogspot.fr   et Laurent Margantin http://oeuvresouvertes.net/

Daniel Bourrion http://www.face-ecran.fr/  et Xavier Galaup http://tikopia.wordpress.com/

Sabine Huynh http://www.sabinehuynh.com/    et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

Un grillage sur la mer par Christopher Selac (Vase communicant, mars 2012)

Le vieil homme avait appris au garçon à pêcher et le garçon l’aimait.

Ce matin-là, nous sommes partis en mer, comme nous l’avions fait à d’innombrables reprises, mon grand-père et moi. J’étais adulte depuis quelque temps, et je savourais chacune de nos sorties comme si c’était la dernière. Les voiles qui claquent, le clapotis contre la coque, le sel qui vous colle à la peau. Et comme à chaque fois, nous avons atteint le grillage, un grillage sur la mer, recouvert d’une toile qui représentait la mer. Il avait toujours été là, sa présence normale, sauf aujourd’hui, elle me semblait absurde.
- Qui a posé ce grillage, Santiago ? Et qu’est-ce qu’il y a derrière ? Que garde-t-il ?
J’appelais mon grand-père par son prénom, il y tenait.
- Tu poses enfin des questions, me répondit-il. Tu as mis le temps, mais c’est bien.
J’écoutais les réponses de mon grand-père, ces souvenirs du temps où jeune, il partait comme nous avec un vieil homme pêcher sur la mer. Derrière ce grillage, me dit-il, il y a la mer telle qu’elle a toujours été, belle et simple, profonde et touchante. Et un poisson, un immense poisson, gardé par des requins. Ce sont eux qui ont posé le grillage, eux qui ont tendu la toile.

J’aime bien penser au poisson et ce qu’il aurait pu faire aux requins s’il avait pu nager librement.

La toile était donc là depuis bien avant ma naissance, depuis 1952, tout comme le grillage. Cette mer, que mon grand-père avait vue de ses propres yeux, qu’il avait parcouru avec le vieil homme, dans laquelle il avait pêché, elle était confisquée depuis tout ce temps. Personne, depuis, n’avait pu regarder cette mer avec d’autres yeux que celui qui avait peint la toile, cette toile posée ensuite par les requins sur du grillage.
- Quand est-ce que le grillage sera enlevé ? demandais-je.
- Encore vingt ans, soupira-t-il, encore vingt ans, mon petit.
Alors, de son sac, il sortit une pince.

Après, il commença à rêver d’une longue plage jaune et il vit le premier des lions y descendre dans l’obscurité naissante

Avec la pince, il coupa le grillage, avant de sortir son couteau et de fendre la toile.
- Santiago, nous n’avons pas le droit ! Et les requins ?
- Quand le poisson sera mort d’avoir trop grossi, quand il ne pourra plus les nourrir, les requins partiront. Vers d’autres mers, sur lesquelles ils ont posé d’autres grillages, tendues d’autres toiles.
Le bateau s’engagea dans la faille faite à la clôture, et nos yeux parcoururent l’horizon libéré sous un soleil nouveau. Au bout de quelques heures, guère plus, nous posions le pied sur une plage. Et comme dans le rêve du vieil homme, le roi des lions, le plus grand des lions, nous chassa de la plage, nous renvoya de l’autre côté du grillage et de la toile, qu’il referma et répara pour qu’il tienne encore vingt ans. Mais quelque chose du poisson s’était enfui dans l’intervalle, et libre nageait quelque part dans notre mer sans grillage, près de nos plages sans lion, s’amusant à échapper aux requins et à faire rêver un vieil homme.

Les phrases en italique sont phrases de la nouvelle traduction du Vieil homme et la mer de François Bon, aperçue dans les nuages le 7 février 2012 et presque toute de suite disparue en mer, à la poursuite des poissons volants…
 
Les photographies sont photographies de John Hogan (1940) et de Fouquier.

.

Postface à ce quinzième vase communicant :

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants.

C’est devenu évident dès le deuxième mail que nous avons échangé avec Christopher, nous souhaitions rendre hommage à la belle traduction de François Bon : Le Vieil homme et la mer d’Ernest Hemingway. Alors, choix de photos, Christopher, le vieux monsieur, et bibi, le navire et le montage ; et puis, choix de quelques citations de la nouvelle traduction. Bienvenue à Christopher sur mes flâneries et merci à toi d’accueillir mon Un Vieil homme ou le même sur ton blog.

.

 Tous les vases de mars 2012 sont ci-dessous :

Juliette Mezenc http://www.motmaquis.net/ et G@rp http://www.lasuitesouspeu.net

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/ et Carine Perals-pujol http://globallitteratur.wordpress.com/

François Bon http://www.tierslivre.net/ et Thierry Crouzet http://blog.tcrouzet.com/

Éric Dubois http://www.ericdubois.net/ et Jean-Christophe Cros http://www.boat-a-idee.com/

Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.com/ et François Bonneau http://irregulier.blogspot.com/

Ana NB http://sauvageana.blogspot.com/ et Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com/

Lucien Suel http://academie23.blogspot.com et Michel Brosseau http://www.xn--chatperch-p1a2i.net/spip/

Pierre Ménard http://www.liminaire.fr et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/

Christopher Selac http://christopherselac.livreaucentre.fr/ et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Chez Jeanne http://www.babelibellus.fr/tiroirs/chezjeanne/ et L.Sarah Dubas http://lsarahdubas.over-blog.com

Catherine Desormière  http://desormiere.blog.lemonde.fr/ et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com

Frédérique Martin http://www.frederiquemartin.fr/ et François Pittau http://maplumesurlacommode.blogspot.com/

Amélie Charcosset http://leseclaircies.tumblr.com/ et Delphine Regnard http://3semainesavivre.wordpress.com/

Justine Neubach http://justineneubach.fr et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com
Benoît Vincent http://www.amboilati.org/chantier   et Daniel Bourrion http://www.face-ecran.fr/

Solange Vissac http://jardindombres.blogspot.com/ et Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net/spip.php?rubrique1

Diane0sysop http://diane0sysop.com/ et David Pontille http://www.scriptopolis.fr/
Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ce-qu-ils-disent-c138976 et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/

Louise Imagine http://louiseimagine.me/ et Christine Zottele http://etsansciel.eklablog.com/

Jacques Le Cleac’h http://2yeux.blog.lemonde.fr/ et Nicolas Bleusher http://lesjardinsdupalais.wordpress.com//

Les rideaux de Candice Nguyen

Contrainte oulipienne !

Pour apprécier totalement la lecture de ce billet, il faut d’abord cliquer sur ce lien.

et laisser couler la musique… et lire…

.

/ PREMIER MOUVEMENT

Salle noire dense l’aigle en toi détend ses ailes, la vie doucement s’insinue, se développe et te réveille. Le phœnix prend feu flamme – lumière pleine – danse, sens le sang couler en toi. Il est 2h48 écriture automatique de la nuit, les premières notes à peine éclosent, s’insèrent, se tissent, se superposent : battements rouges dans les tempes. Recroquevillé sur toi-même, tu te lèves difficilement, genoux à terre, tes pieds se plient, touchent le sol, appui, tu grandis, dos rond tête rentrée tu allonges tes membres, déroules tes bras jusqu’au bout des doigts, t’étires, amplitude, encore, ressors ta tête face, droite, tu es debout, craquement d’os, tu ouvres les yeux.

Tu as cinq ans peut-être quatre et demi, tu regardes tout autour de toi cette agitation dans la maison, personne ne fait attention à toi. Tu te diriges vers la commode interdite, te hisses sur tes pieds, petites mains sur la poignée, tu ouvres le tiroir et vlam badaboum l’emporte avec toi. Tout se rétame par terre, tu te mets à genoux et tentes de ramasser un à un les objets, trop tard ta maladresse ton vacarme ont averti les grands – cris – ton nom – tes pleurs – la peur – je voulais juste savoir ce qu’il y avait dedans.

J’ai entendu de la musique sortir de là, des notes comme quand maman chante au piano la dame de la boite à musique qui danse et tourne sur elle-même. Il est 2h54 écriture précipitée, sténographique, témoin de la nuit, ses maux, ne rien rater. Elle me fait peur avec son regard triste, ses larmes qui coulent non pas coulent, se sont arrêtées en plein milieu de son visage sur sa joue, noir, blanc, rouge : une tâche. Vlam badaboum.

Je voulais juste savoir si elle se cachait dedans, et son regard bas, sa tête inclinée, mais pourquoi elle est comme ça ? Il est 2h57 écriture symptomatique de qui manque le sommeil, son convoi, encore, tape sur le clavier les yeux fermés, fichier sanstitre.txt, les lunettes sont posées. J’y vois rien, non je n’y vois rien sans mes lunettes mais mes doigts connaissent le clavier. Le morceau refait une boucle et je devrais être couché. Mais l’enfant cherche encore d’où peut bien venir cet entêtement de notes, où est-elle, où se cache-t-elle, dans son crâne dans son âme est-il fou ? L’enfant sait maintenant qu’il n’y a personne dans le tiroir. Dame peur personne. Vlam badaboum personne, pas de notes pas de dame pas de larmes. Il peut maintenant aller se coucher, tranquillisé – peut-être fou.

 

/ DEUXIÈME MOUVEMENT

Bruit sourd de la machine à laver qui tourne, le tambour se coince comme un disque rayé. Café noir coule encore dans la trachée, fumant, yeux à peine ouverts, collés. Le froid dehors l’hiver, fenêtres ouvertes janvier. Aérer ramasser ce froid jusque dans les draps, réveiller ce corps mort de la nuit, le phœnix transformé. Il est 07h43, c’est un corbeau, un corbeau, la photo, un corbeau qui sort de ce corps. Pas beau non, un corps mort, pas beau non, un corbeau, la photo, un corps mort, le phœnix transformé.

Tu y repenses et tu te dis t’es complètement fucké toi c’est pas le gamin, cette histoire de boîte à musique, de poupée, c’est quoi ce cliché, un mauvais film de série b ? Tourne en boucle l’image en Super 8, roulements de tambour, les bandes et la fumée. Tu retournes dans cette salle vide immense noire, les rideaux sont fermés. Ouvre-les, putain ouvre-les, reprends possession de ce corps – mort, arrache les tissus, écoute et vois maintenant, c’est maintenant qu’on doit y aller.

Il est 09h52, la générale. Un an que tu prépares ça et là t’es encore à chipoter. Un an que tu te prépares à ça et là t’es encore à quémander. Une mauvaise nuit ? Mais parce que tu crois que nous on a dormi ? Remballe ta connerie d’anxiété et reprends ta place, marquages au sol, tu les connais, t’fais pas prier. Trois… Quatre… Les yeux fermés.

 

/ TROISIÈME MOUVEMENT

Salle comble, agitation, grande lumière, le brouhaha. Il est 18h47 ton esprit se perd dans ces abîmes sans repères, lieu limbes, temps sans graduations. Encore cinq minutes et le rideau s’ouvrira. Vide, souffle, détends tes bras, ballants, secouements. Tu ne sais pas où tu es, tu ne sais pas qui sont ces gens, tu n’entends rien des sifflements, des claquements de mains qui sont pour toi.

Noir. Doucement puis plus fort, l’espace de ton cerveau se remplit, du sable, de l’eau, des notes émergent, se tiennent. Il est 18h52, une gorgée d’eau à peine sucrée, dernière inspiration, blocage, ton corps est prêt, rideau,

Silence.

Faire signe : journal d’une écoute jubilatoire sur vingt-quatre heures en 800 mots ou quelques…

par Candice Nguyen

.

Postface :

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants.

Parce que souvent je vais flâner sur le One shot mi de Candice Nguyen, parce que souvent je découvre, entre en syntonie avec ses textes, et découvre alliances textes, musiques et images… et c’est plaisir d’accueillir pour ce nouveau vase Candice. Notre contrainte : une image et une musique envoyé à l’autre… Tom Waits ;)  versus Ez3kiel… Le bonheur… Merci Candice de m’accueillir également sur ton blog pour mon ” Plutôt que le vide, le plein… (One shot not)Amitiés… Silence

.

Tous les vases de février 2012 sont ci-dessous :

G@rp http://lasuitesouspeu.net/   et Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/

Pierre Ménard http://www.liminaire.fr  et Jérôme Denis http://www.scriptopolis.fr

Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/  et Ana NB http://sauvageana.blogspot.com/

Mathilde Roux http://ecritbook.typepad.fr/blog  et Christophe Grossi  http://kwakizbak.over-blog.com /  

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com  et François Bonneau http://irregulier.blogspot.com

Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.com  et Justine Neubach http://justineneubach.fr/

Christopher Sélac http://christopherselac.livreaucentre.fr/  et Nicolas Bleusher http://nicolasbleusher.wordpress.com

Éric Dubois http://www.ericdubois.net/  et Michel Brosseau http://www.xn--chatperch-p1a2i.net/spip/

Jean-Christophe Cros http://www.boat-a-idee.com/  et Lucien Suel http://academie23.blogspot.com/

Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/ et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Benoît Vincent http://www.amboilati.org/chantier et François Bon http://www.tierslivre.net/

Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ce-qu-ils-disent  et Canis Lupus http://readingwolf.wordpress.com/

Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/  et Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/

Catherine Desormière http://desormiere.blog.lemonde.fr/  et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com/

Giney Ayme http://www.giney-ayme.fr/article-vases-communiquants-avec-l-sarah-dubas-fevrier-2012-97523764.html et L.Sarah Dubas http://lsarahdubas.over-blog.com/article-vases-communicants-de-fevrier-2012-97792882.html

Jacques Danglejan http://flux-reflux.blog.lemonde.fr/  et Jacques Le Cleac’h http://2yeux.blog.lemonde.fr/

Louise Imagine http://flavors.me/louiseimagine   et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.com

Maryse Hache http://www.semenoir.typepad.fr  et Joachim Sene http://www.joachimsene.fr/txt

Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com  et Laurent Margantin http://oeuvresouvertes.net/

 

.

 

 

“Aube nouvelle” par Louise Imagine… (Vase communicant de janvier 2012)

.
.

 

Était-ce ce silence, intense et inhabituel, qui aurait du l’alarmer ? Pas un cri d’oiseau, pas un froissement d’herbe, mais un silence épais. Forêt voisine ce jour-là étonnamment muette, cristallisée, nimbée d’une lueur claire et orangée, tel un tableau trop parfait posé, là, derrière sa fenêtre. Le chat lui-même s’était caché, introuvable ce matin-là.
Il y avait quelque chose malgré tout, en suspension, et même si l’on n’entendait pas encore, on ressentait. Peut-être un peu d’électricité dans l’air, ou une luminosité particulière, dense, mais quoi exactement ? Le corps s’y préparait, fin duvet hérissé, pouls imperceptiblement accéléré, état de vigilance enclenché, sans que l’esprit pourtant n’en fût alarmé, happé par ses préoccupations routinières, finir son café, chercher clés de voiture, en retard comme d’habitude, se presser. Après tout, de catastrophe il n’arrive jamais.

Ce fût par-delà les nuages que le bruit se fit entendre, une vibration inscrite dans l’air, faible au départ, on la percevait à peine, mais s’amplifiant au fil des secondes. Ce qui n’était qu’un simple murmure devint clameur grondante et bouillonnante, une onde de choc foudroyante. Il lui semblait que le sol tremblait sous ses pieds, que les murs eux-mêmes grésillaient et s’étiraient prêts à s’effondrer, que son corps se disloquait. Il lui semblait soudain que le monde s’écroulait par pans entiers, déchiqueté.

Puis à nouveau un silence épais.

Elle avait beau regarder autour d’elle, tout était semblable à quelques secondes auparavant. La maison d’en face, droite derrière la fenêtre. Le platane sans feuille de l’autre côté du chemin. La cheminée, effilée au loin. Tout, au millimètre près. Intact. Miraculeusement intact. Elle se prit à penser alors, une pensée folle, apaisante, que comme si de rien n’était, comme si ce jour n’avait rien de particulier, elle aurait pu finir distraitement le fond de sa tasse de café. Comme tous les jours avant cet instant-là, cet instant précis, elle aurait pu prendre le volant sa voiture, réfléchissant, insouciante, aux rendez-vous, taches diverses et variées qui occuperaient sa journée.
Elle se prit à penser à tout cela, désespérée.

Une aube nouvelle venait de commencer.

 

.

.

Louise Imagine…

6 janvier 2012

.

Postface :

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants.
Louise imagine…  une histoire, un conte, une flânerie… à partir de photographies de moi, envoyées à elle. Et pis, pareil, à partir de ces photographies d’elle, envoyées à moi, elle accueille mon  : Elles sont partout… mon amour… “(Carte postale) sur son site Il pleuvra demain. Moi, je dirai bien qu’il ne pleuvra pas mais ce n’est pas moi qui décide… Bienvenue Louise. Franck Queyraud (Silence)

P.S. numérique : comme vous êtes curieux, allez aussi  jeter un oeil sur L’instant T de Louise Imagine et Isabelle Pariente-Butterlin, le premier opus de la collection photographies de publie.net, “Horizons”, sous la direction de Louise Imagine. Comme l’écrit François Bon :  “Et si le livre numérique était une formidable opportunité pour les photographes ? Non pas comme simple constitution d’album, mais mise en perspective, organisation du voyage ?”

 

.

Tous les vases de Janvier 2012 sont ci-dessous :

G@rp http://lasuitesouspeu.net/ et Christopher Selac http://christopherselac.livreaucentre.fr

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/ et Éric Dubois http://www.ericdubois.net/

Pierre Ménard http://www.liminaire.fr et Benoît Vincent http://www.amboilati.org

Flo H http://wingsofflo.blogspot.com/ et Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/

Quotiriens http://quotiriens.blog.lemonde.fr/ et Jacques Le Cleac’h http://2yeux.blog.lemonde.fr/

Juliette Mezenc http://www.motmaquis.net/ et François Bonneau http://irregulier.blogspot.com/

Cécile Portier http://petiteracine.net/wordpress/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

Christine Zottele http://etsansciel.eklablog.com/ et Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/ce-qu-ils-disent

G Balland http://presquevoix.canalblog.com/ et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com/

Melodie Faury http://infusoir.hypotheses.org/ et Marie-Anne Paveau http://penseedudiscours.hypotheses.org/

Louise Imagine http://louiseimagine.wordpress.com/ et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com/ et Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/vases-communicants/

L.Sarah Dubas http://lsarahdubas.over-blog.com/ et Jean-Christophe Cros http://www.boat-a-idee.com

Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.com/ et Danièle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/

Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/ et Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net

Josée Marcotte http://www.outre-songe.com/ et Michel Brosseau http://www.xn--chatperch-p1a2i.net/spip/

Ana NB http://sauvageana.blogspot.com/ et Lucien Suel http://academie23.blogspot.com/

Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com/ et Julien Pauthe http://julienpauthe.tumblr.com/

François Bon http://www.tierslivre.net/ et Philippe Ethuin http://archeosf.blogspot.com

Sandra Hinège http://ruelles.wordpress.com et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/

Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/ et Franck Thomas http://www.frth.fr/

Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/ et Nicolas Esse http://nicolasesse.com/

Jérôme Wurtz http://aquelquepasdelusine.blogspot.com/ et Urbain trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/

Tom Rambault http://poemespourcafard.blogspot.com/ et Wana Toctoumi http://wanagramme.blog.lemonde.fr/

Jacques Bon http://cafcom.free.fr/ et Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/

La nuit se déchire par le centre par Justine Neubach (vases communicants)

C’était il y a longtemps et nous marchions de nuit. Dans une fausse nuit. On nous mentait l’obscurité : dans les villes, elle brillait, orangeâtre et salie, contre une coupole sans étoiles. Et l’on nous mentait le repos et l’on nous mentait le silence, alors un soir, d’un tacite accord, nous partîmes. Vers loin. Sans bruit. Nous étions mille.

Je me souviens que nous avions quitté la ville en longeant le bord de la route ; et qu’il passait, parfois, un nuage de lucioles tapissées de rideaux.

J’ai mémoire du silence qui tombe, celui d’après tous les villages, derrière les fermes reculées, loin encore, à l’orée d’un bois, d’un fredonnement sans paroles par la voix de la brise.

Plus tard, nous nous assîmes en retrait d’un lieu-dit. Adossés contre une souche, avec la nuit pour édredon ; et dans ces si grandes campagnes, nous ne pouvions plus être nus, ni non plus seuls, ni loin de rien, ni si petits.

Nous y demeurâmes longtemps. Je songeais « sous nos pieds le soleil bat encore », je m’assoupissais un moment, c’était alternance de quiétude et de vertiges en sursaut. J’entendais des respirations, le seul véritable silence qui soit encore vivant, vivable. Un rire discret tintait, petite étoile sonore. Je sentais parfois la caresse d’un ou deux chuchotements. Puis l’air alentour se mit à bleuir.

Il existe un éventrement de la nuit : sur son obscure paroi, une ligne, dont tout part, et autour de laquelle on sent augmenter la tension entre le ciel d’aube et la terre, en refus, qui se braque de toute sa noirceur. L’œuf se fendille soudain. L’horizon apparaît. On se trouve aux créneaux du jour. Tout va lent à se détacher. Puis s’élève un cri jaune soleil, la nuit se déchire par le centre, point d’or, rayons trouant la dentelle d’arbres ensommeillée. Les larmes montent aux herbes des campagnes à nu. Faut-il rester, faut-il voler, faut-il chanter ? Que faut-il dire. (Silence).

Je me souviens dans quel état de fatigue hallucinée nous nous relevâmes, asynchrones au possible, titubants d’un étrange bonheur. C’était il y a longtemps. Nous nous dirigeâmes vers la ville pour y endosser, à nouveau, nos rôles diurnes. Certains d’entre nous fredonnaient.

Justine Neubach

 Postface :

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants.
Pour ce nouveau vase communicant, avec Justine Neubach, nous n’avions pas défini de thème. Juste une contrainte. Chacun irait chercher une ou plusieurs photographies dans les albums photos de l’autre. Et, puis, écrirait sur la photo choisie. La nuit. La recherche du silence, du noir profond de la nuit : “On nous mentait l’obscurité”. J’accueille ici Justine qui accueille mon texte : Vers un ailleurs tout près de chez vous sur son site atelier de textes, de lectures et d’images. Bienvenue Justine. Et merci pour ton accueil. Franck Queyraud (Silence)

Tous les vases de Décembre 2011 sont ci-dessous :

François Bon http://www.tierslivre.net/ et Didier da Silva http://lesideesheureuses.over-blog.com/

Nicolas Bleusher http://nicolasbleusher.wordpress.com/ et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com

Cécile Portier http://petiteracine.over-blog.com et Christopher Sélac http://christopherselac.livreaucentre.fr

Samuel Dixneuf-Mocozet http://samdixneuf.wordpress.com/ et François Bonneau http://irregulier.blogspot.com /

Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.com/ et Wana Toctoumi http://wanagramme.blog.lemonde.fr/

Juliette Mezenc http://www.motmaquis.net/ et Jean-Christophe Cros http://www.boat-a-idee.com/

Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net et Robin Hunzinger http://www.lacavale.net/

Chez Jeanne http://www.babelibellus.fr/tiroirs/chezjeanne/ et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

Céline Renoux http://lafilledesastres.wordpress.com/ et Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net/

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/ et Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr

Ana NB http://sauvageana.blogspot.com/ et Benoît Vincent http://www.amboilati.org/chantier/

G@rp http://lasuitesouspeu.net/ et Michel Brosseau http://www.xn--chatperch-p1a2i.net/spip/

Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/ et Jacques Bon http://cafcom.free.fr/

Justine Neubach http://justineneubach.fr/ et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Louise imagine http://louiseimagine.wordpress.com/author/louiseimagine/ et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/

Carine Perals-pujol http://globallitteratur.wordpress.com/ et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/

Nolwenn Euzen http://nolwenn.euzen.over-blog.com et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

L Sarah-Dubas http://lsarahdubas.over-blog.com/ et Ernesto Timor http://www.ernestotimor.com/irregular/ 

Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/ et allerarom http://revelittoral.blogspot.com/

Louise Blau http://louisevs.blog.lemonde.fr/ et J.W. Chan http://2yeux.blog.lemonde.fr/

Danielle Grekoff http://dangrek.blog.lemonde.fr/ et J.W. Chan http://2yeux.blog.lemonde.fr/

Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/ et Quentin http://valetudinaire.net/

Christine Zottele http://etsansciel.eklablog.com et Xavier Fisselier http://www.fisselier.biz

Alain Haye http://alainhaye.over-blog.com et Eric Dubois http://ericdubois.over-blog.fr/

Chez Jeanne http://www.babelibellus.fr/tiroirs/chezjeanne/  et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

Il faudrait un jour prendre un journal par Piero Cohen-Hadria

Et y reprendre chaque nom de ville, chacune d’entre elles, chacune racontant son histoire, Notre-Dame-des-Landes

c’est l’histoire, du monde, de ceux qui la peuplent et n’y font que vivre, y passer, valise ou cercueil, chapeau

des hommes et des femmes, celles qui passent ou sont passées

Fukushima, Damas, Beyrouth, Moscou, Pékin, Singapour, Melbourne, La Paz et Sucre,

des femmes et des hommes, qui passent, le train qui les emmène, loin de tout, loin du monde, dans leurs rêves

puis aller, marcher droit devant soi la vie, la rue, les passages piétons, le cabas, les courses, le voile, traverser, il suffit de passer le pont, c’est tout de suite l’aventure

la Sicile et la mafia peut-être, le long des îles, regarder le monde qui passe, aller manger

il y avait ce restaurant du largo del Pallaro, tu te souviens, à Rome

les voyages, changer de continent, se retrouver à Paris, le métro, la presse, vite huit heures moins le quart

compter et regarder ses cartes de visite, se souvenir du rendez-vous, tout à l’heure, non loin de là, la Défense, écouter le monde qui bruisse, regarder le monde qui passe

et le temps qui lui aussi, se souvenir des lieux qu’on a côtoyés, se souvenir de ces moments où, les enfants étaient petits, on marchait dans le jardin, et les statues aussi se souviennent, on avait quarante ans, la vie devant soi, le monde nous appartient-il, est-il à nous

plus qu’à eux, ces animaux, parfois je me demande, je suis comme eux, ils sont là, assis, lisent leur journal, leurs documents

attendant ou laissant passer la station, c’était là, on y allait, et tout à coup, le monde est arrivé sur nous, on a plié, on a regardé nos mains, on s’est un peu voûté, ce ne sont que les années qui passent , on voit moins net,

on était assis et le temps s’en est allé, les fleurs les voilà, on les porte on s’en va, le métro nous emporte, le long des tunnels, on appelle on répond, le téléphone, les stations, les gares, la nuit, sombre, il fait beau pourtant, il fait doux, ce soir, mes grands mères, ma mère, les hommes et les femmes avant moi, ceux qui m’ont précédé et qui s’en sont allés, loin peut-être si proches aussi, là, non loin, sur le meuble, une pochette de carton, la photo c’est tout ce qu’il en reste sans doute, quelque chose de virtuel, on attend le soleil avance le long de ce jour aplati, le long des fleuves, les trottoirs, les rues qui descendent, le monde qui bouge, des feuilles de papier, des villes, Sydney, Tripoli, Tunis, Le Caire et Riad, Istanbul et Athènes, Rome, Naples et Gênes, le monde qui tourne, le journal qui se referme, et des fleurs, pour ma tante

Piero Cohen-Hadria / Pendant le Week-end

 

Tiers Livre (http://www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (http://www.scriptopolis.fr/) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Pour ce onzième vase communicant, j’ai la joie d’accueillir un voyage en métro ou ailleurs avec de belles rencontres : des lignes de et entre, les photographies de Piero Cohen-Hadria… Une collection de type humains, comme écrivait Blaise C.  Il publie mon Entre les lignes, il faudrait lire… sur le blog collectif : Pendant le Week-end. Bienvenu Pierre… Silence.
Tous les vases communicants de Novembre 2011 sont ci-dessous. Bonne lecture :
Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net et Quentin http://valetudinaire.net/
Louise Imagine http://louiseimagine.me/#fd0/wordpress et François Bon http://www.tierslivre.net/
Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/ et Florence Noël http://pantarei.hautetfort.com/
Danièle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/ et Timor Rocks http://www.ernestotimor.com/irregular/
Amel Zmerli http://surletoit.canalblog.com/ et François Bonneau http://irregulier.blogspot.com/
Maryse Hache http://www.semenoir.typepad.fr et Fiona Reverdy http://www.fionareverdy.com/
Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com/ et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/
Juliette Mézenc http://motmaquis.net/spip.php?rubrique5 et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com
Justine Neubach http://justineneubach.fr et Éric Dubois http://www.ericdubois.net/
Christine Zottele http://etsansciel.eklablog.com/ et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/
Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/ et Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/
Josée Marcotte http://www.outre-songe.com/ et Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/spip/
Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/ et Nicolas Bleusher http://nicolasbleusher.wordpress.com/
Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com/ et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/
G. Balland http://presquevoix.canalblog.com/ et Dominique Hasselmann http://doha75.wordpress.com/
Ana nb http://sauvageana.blogspot.com/ et Céline Renoux http://lafilledesastres.wordpress.com/
Urbain trop urbain http://www.urbain-trop-urbain.fr/ et Microtokyo http://www.microtokyo.org/
Jeanne http://www.babelibellus.fr/ et Pierre Ménard http://liminaire.fr/
Julien Pauthe http://julienpauthe.tumblr.com/ et Jean-Baptiste Monat http://lhommesansreseaux.hautetfort.com/
L’autre-je http://lautreje.blogspot.com/ et Jacques Bon http://cafcom.free
David Pontille http://www.scriptopolis.fr/ et Philippe Gargov http://www.pop-up-urbain.com/
J.W. Chan http://2yeux.blog.lemonde.fr/ et Danielle Gregov http://dangrek.blog.lemonde.fr
J.W. Chan bis http://2yeux.blog.lemonde.fr/ et Wanatoctoumi http://wanagramme.blog.lemonde.fr/

Eloge de l’ombre à ma fenêtre de lumière

Séquence 1

De ces jours où rien ne tourne, la lune carrée étrille mon cerveau gourd et pointu. J’avale le vinaigre des mots d’égouts, dans ce tiroir marqué rejet. Aigre attend son doux, en vain..  Alors tirer le rideau, perdre mon nord, ouvrir la bulle.

M’étirer, jeter ce café derrière sa cravate. Lever les yeux, fissures, craquelures, araignée grouillant de ses huit pattes, tricote ma cervelle au plafond, confondue, sur son abdomen ventru. Comment excommunier la bête ? Ouvrir la fenêtre, l’y échapper. Sortir. Songer porte d’entrée, et ces nuées qui déboulent, apercevoir sourire resplendissant, le happer au vol. Les yeux fermés, écrire sur le noir des paupières, OUI !, en lettres majuscules.

A ces liquides excroissances, leurs suites sonores, violentes… J’avale, l’attaque au vol comme sacs d’ordures éclatés, “pigeons”, “microbes”, vaines litanies, motif sur le carreau. Ces susurrées vessies pour ces si minces lanternes, goût d’englué mortel, embétonné. Je pense: “faire les courses”. Au bas de l’escalier, je sens l’appel, un parfum de pin bleu, mêlé de cannelle. Dans un coin de ta boule ranger les mots : bleu, doré, lumière, fragile, agile, accessoirement : prendre le caddie. Et aussi : Ouvrir la boîte aux lettres, espérer, respirer : ce que tu m’inspires. Est-ce que j’ai pris ma liste ? Il est temps de descendre… tant de “vivre” à crier.

Tête en cadre, coincée dans son tranchant châssis, je déclaudique en survolant les marches, claque la porte, prend la rue à contre-vent dans le dos, escarpement, dénivellation, qu’importe, partir loin, loin, loin… Qu’est-ce donc que tu fuis ? Goudron me déporte, m’affranchit, prison derrière, bulle devant. Entre parenthèse : Ne pas oublier le liquide-vaisselle… Mon banc titre : Reprendre son Souffle absolument.

Avance encore, m’assieds, attends. Le voilà, dans cet essoufflement moderne, terne locomotive trainant son disciple au-delà de son accordéon graisseux, puant et lourd. Je me transpose, accorte, bactérie-soldat dans le ventre du monstre, sans escorte. Le fruit est dans le verre et l’acier. Assemblage étrange, parfum de nouveauté.

Séquence 2

Ici ça sent mauvais le vieux skaï tailladé, un rien de produit pour parer la brise débridée, et ce fumet de crasse antique, couvrant l’urique. Le paysage défile dans la poussière des vitres, soleil noir sur écran dépoli de la graisse de l’autre d’avant, l’ombre des géants flanqués comme étau, mais trace la route pourtant.

L’oeil scindé en deux par le noir de l’huisserie qui me bride, que le soleil abat enfin, je me dérive en perspective pour un bain de lumière, et m’envoler, pas trop tôt… Atteindre ton éther, retour sur mon sommeil en trous gorgés de rêves. Là dans les bas-côtés, au rythme de l’engin, mes pieds nus rasant le sol d’herbe et d’Asters garni… mon cadre s’empaysage, je m’hybride à la rangée de fleurs, et d’un arpent de mollet, je m’élance en ton vortex. Me voilà à l’Orient.

Ruisdael  me saisit par les yeux, cyan engaufré de nuages blancs, le gigantesque glissant imperceptiblement dans l’étale, son cortège de lavandières et de linge frais mouillé. L’espiègle, fait des politesses à Cremonini. De frissons, je frise.

Une voix me tire de ma délirante rêverie. M’écorchant au passage du montant de fer, j’aperçois le crachat du rustre et retombe lourdement. Elle, noire, lui, tout petit, parle, raconte pour elle, qui prête oreille comme un pavillon grave, une brèche énorme d’attention. Téléphone sonne, interrompue..: “Oui, je viens.. prépare les pieds de porc, 5 minutes, j’arrive”. Un accent profond et terreux tonne dans chacun de ses mots.

Turner me cueille, joint la conversation, j’en repeins les façades, les survole lentement, l’engin imperturbable poursuit son cahot, augmenté d’un ballon dirigeable.

Le petit encore, de ses yeux qui roulent : -“Tu sais dans le jardin avec la maison de trous en fer et l’autre en bois aussi ? ”- Elle gronde: -“Oui !”- Lui : -“Elle m’a dit que je devais passer par la fenêtre et manger les oiseaux” – Elle, hurlant presque et riant en même temps : -“Jamais, tu m’entends ? Ne faut jamais manger les oiseaux ! ”- De sièges environnants en boxes transfigurés, je vois ces sourires gagner les bouches, se répandre, traînée de bonheur, le cloaque prend des allures de Toscane au petit matin, soleil rasant…

Je pense : Cesser de parer du regard les choses que nous voyons, au risque d’en perdre l’essence. Reprends ma liste, note encore “ Thym, ciboulette, vin blanc, chèvre frais”. Imaginer le tout à belle température, descendre au fond de ma gorge. Et aussi, “suivre les tendres desseins de sa bouche”. Le monstre pile à l’arrêt suivant.. m’envole sous le choc, m’agrippe à la barre comme si c’était un homme.

La voilà qui se lève et passe près de moi, Reine de Saba, derrière gigantesque chargé des histoires du monde et ses enfantements, flanquée de son bout d’homme. Large équarrie, sari d’ébène, baskets anachroniques.. spontanément jaillie du sol. Elle m’intronise du regard. Je m’envole dans le noir strié de sang de sa prunelle, sombre Erythrée. Je sanglote au dedans.

Trop émue, je cherche ma liste de courses, ajoute “chocolat”, et son “point d’exclamation”… Nez en l’air, je salive à cette pensée sucrée moelleuse, l’incisive et la pénétrante, cette saveur, me conduit, oui, là, jusqu’au bout..

Je pense: “Toujours passer la porte, choisir la fenêtre sans hésiter, plonger vers le haut”. Voir de Marcelle, les turquoises, les âcres terres de sienne, les parmes jaunes crémeux, et ces sombres grenats habillés de traits noirs, me fait ce paravent nabi où je me déshabille les yeux… me vois-tu ? J’attends que survienne ta langue de mots qui roulent caresses, tes lèvres qui me les livrent, douce ivresse sur ta rive, flanquées de livres, et me sentir délivrée, libre, je trouve l’instant tellement parfait…

De l’importance de sentir le poids des choses quand elles nous traversent et inversement. Faire Silence pour voir. Mon embrasure douce, je t’érige en propylée, mon possible tendu vers l’enfin. Je note : “Choisir la beauté”. Sortir dans deux arrêtes, poisson d’argent, faire la course entre les rayons, écailles dedans, plus de piquants …

Le monstre féconde le croisement suivant. J’entends Lulua et Baluba chuchoter à mon oreille : “Au figuier, son olivier. Chaque être est en lui-même ce chaos à ordonner, somme de croisements, de forces et de luttes, lien vers cet inconnu, l’autre, ton fil. Et n’oublie pas… : pour accomplir la fête, saisir l’offrande”. Midi, points cardinaux confondus, je me sens à ma place, pivote au soleil… entre ce sol, ce ciel, postérisée…

Séquence 3

Comprendre : prendre ce temps qu’il faut, se laisser traverser par le sens. Je pense : arrête tes métaphores, simplifie. J’écris: “prendre par le menu, aimer avec l’âme, les yeux, puis les mains…  puis les bras…. continuer, pas de fin.” Je quitte la carcasse, façade et boyaux ravalés, et prends en pleine figure le reflet de mon oeil, ce désir étalé devant moi. L’ombre des arbres au sol comme un berceau de lumière.

Quelques marches, la porte, je code, récupère fausse richesse. Dans ma tête,  j’additionne cailloux, choux, mes genoux tremblent encore de tant de précision. Je pense par mes yeux: “Repeindre la rue avec du désir”. “Faire les courses”. “Ah oui… !” “Mais que l’air est tendre entre deux survols”.

Je surfe entre les rayons, légère. Je désemplis : bouteille de vin, beurre, confiture, thym, ciboulette, chocolat, chèvre frais.. “Choisir la beauté”. Salade. Papier griffonné posé sur le tapis, provisions déboulent. “Prendre par le menu. Aimer de toute sa force”. Pain. Liquide vaisselle. -“Elle est bizarre votre liste de course”. – Crevettes. -“Vous la voulez ? ”- “Non mais c’est juste pour dire”. Aneth. Je souris, elle aussi. Je repars, sur ressorts…

Séquence 4

A l’arrêt, Bonnard extrait de son agenda le temps qu’il fait. Bleu léger, nuages mauves, touche de pluie, soleil sur les bords. Noter soigneusement : “Si tu le veux, il fera toujours beau”. Pour atteindre cet instant unique, où toute âme trouve son lieu, plonger le pinceau, haletant, insatiable, mélanger l’espace, la lumière, les êtres et le temps. Je monte, m’assieds. Ma nuque s’enfonce dans le skaï en un choc étouffé. Le monstre redémarre, soude les arrêts au sol, au ciel.

Plus de place entre les courses. Sur le dos de ma facture de gaz, j’écris : “Tu es oriel dans mon ciel bleu, ton vert tendre est lumineux. ” -”S’il te plait, entre maintenant !”- Je condense sur la vitre du retour, quelques gouttes gagnent mes yeux. Dans le sabord désencadré, l’explosion du phosphène comme une vérité… Transpercée, je m’ajoure, cathédrale d’alcôves secrètes, emplie de ton souffle.

Je, écris encore : Ne pas oublier que le noir porte, royal, la profusion des couleurs de la vie. Est il sombre? C’est qu’il vous pose ici. Est-il cerne ? C’est qu’il désigne, définit. Un tout s’effondre, un autre en jaillit. Je pense enfin : “Tu plongeras en toi. Et dans ton secret, tu berceras celui de l’autre.”

Peau retournée tendre en mon fortin, chaos intérieur, bouleversée, je marque ces derniers mots : je te choisis. Mettre une fleur à mon échancrure, et dans la loupe de sa rétine, voir soudain notre univers en expansion.

Courses rangées, j’égrène ces mots : plongé, humé, parfum subtil, mon cerisier, mon amour, fleurs encore en boutons. Et à ce moment où je m’élance, coeur dedans-dehors, ivre, hors du cadre, les voilà qui s’ouvrent. Maintenant, je souris : “Je ne fuyais pas, alors que je me penchais à ma fenêtre, j’ai trouvé la beauté”.

FLO H.

.

.

Tiers Livre (http://www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (http://www.scriptopolis.fr/) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Pour ce dixième vase communicant, j’ai un plaisir tout particulier,  un bonheur immense, celui d’accueillir les mots de Flo H. sur mes flâneries… Cet éloge de l’ombre… cette liste de courses… cette lumière qui survient… cette rencontre… Déjà, un moment, une éternité, que lire de Flo, les mots, sur ses blogs ailés, voir ses images si travaillées, partager et échanger sur l’art (liens à suivre pour faire éclore yeux), se rendre compte des chemins communs, et puis, mais chut, silence. Elle me fait la joie de publier mon “Dis-moi, Spinoza, y a t-il autre chose que La Joie ?” sur ses Jardins d’été comme d’hiver. Bienvenue ici, chère Flo… Silence.

.

La cuvée des vases d’Octobre est ci-dessous :

Naomi Fontaine http://innutime.blogspot.com/  et François Bon http://www.tierslivre.net

Martine Sonnet http://www.martinesonnet.fr/blogwp/  et Cécile Potier http://petiteracine.net/wordpress/

Guillaume Vissac http://www.fuirestunepulsion.net  et Benoît Vincent http://www.erohee.net/ail/chantier

Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com/  et Christopher Sélac http://christopherselac.livreaucentre.fr

Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/  et Justine Neubach http://justineneubach.fr/

Jeanne http://www.babelibellus.fr  et G@rp http://www.lasuitesouspeu.net

Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/  et Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/

Elise http://mmesi.blogspot.com/  et Ana NB http://sauvageana.blogspot.com/

Flo H. http://jardinsdetecommedhiver.tumblr.com/  et Franck Queyraud(Silence) http://flaneriequotidienne.wordpress.com/

Céline Renoux http://lafilledesastres.wordpress.com/  et Christophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

Dominique Hassemann http://doha75.wordpress.com  et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/

Pierre Ménard http://www.liminaire.fr/  et Jacques Bon http://cafcom.free.fr/

Radio Marelle http://www.liminaire.fr/  et Starsky http://www.starsky.fr

Candice Nguyen http://www.theoneshotmi.com/  et Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr/

Juliette Mezenc http://motmaquis.net/spip.php?rubrique5  et Nicolas Bleusher http://nicolasbleusher.wordpress.com

Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auxbordsdesmondes.fr/  et Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net

Mahigan Lepage http://mahigan.ca  et François Bonneau http://irregulier.blogspot.com/

l’autre je http://lautreje.blogspot.com/  et G Balland http://presquevoix.canalblog.com/

Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/  et Maryse Hache http://semenoir.typepad.fr/

Frédérique Martin http://www.frederiquemartin.fr/category/mon-carnet/  et Francesco Pittau http://maplumesurlacommode.blogspot.com/

Christine Zottele http://etsansciel.eklablog.com  et Xavier Fisselier http://www.fisselier.biz

Marie-Anne Paveau http://penseedudiscours.hypotheses.org/  et Jérôme Denis de Scriptopolis http://www.scriptopolis.fr/

Marlene Teyssedou Tissot http://monnuage.free.fr/  et Vincent http://mapoesieetpaslatienne.blogspot.com

Christine Leininger http://les-embrasses.blogspot.com  et Anne-Charlotte http://feenmarges.blogspot.com/

Mu LM http://l-oeil-bande.blogspot.com/  et Perrine Le Querrec http://entre-sort.blogspot.com/

Pierre Chantelois http://lesbeautesdemontreal.com/  et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

Entre bruits

 

Silence alors. Entre mots, entre bruits, il trouve toujours l’instant pour s’immiscer, entier, lourd, présent, trop présent, insupportable. Sa masse arrive impromptue, son poids s’abat sur nos corps, les yeux roulent pupilles cherchant sa forme et les battements de vie deviennent cris. Et de la pression déborde l’urgence de tailler, il nous le faut parcellaire, vacataire entrecoupé de paroles, il nous doit être respiration pas puits sans fond. Je l’aime pour le repos quand dans son sein je nous retrouve mais le déteste pour ses angoisses, ses traits qu’il trace sous nos yeux, les questions qu’ils posent dans nos têtes embrumées. Face à toi, toi qui parles, qui devrais parler, me parler, il se fait peur, abysse. Mes deux pieds sur la crête, la crainte sur toute ma longueur, je suis trop haut et il me joue vertige en pointe, corps en cage me fait vaciller. Je lutte alors pour le briser, pour décrocher mâchoire, soulever menton, il me faut l’inspirer, le saisir dans ma bouche par une grosse lampée d’air pour le rompre dans une large expiration, souffle long de mots en faconde pour éviter de nous laisser en plan filer dans son blanc aphasique. Je ne veux, je ne peux pas rester trop longtemps dedans, seul oui, mais pas avec toi là à côté, avec tes yeux vagues qui ne disent plus ou qui disent trop sans paroles. Je ne veux pas glisser dedans, nous y enfermer, nous murer dans, nous perdre dans son interdit. Alors bruits.

Christophe Sanchez

Illustration : Les pierres du silence – Yannick Le Quilleuc

 

Tiers Livre (http://www.tierslivre.net/) et Scriptopolis (http://www.scriptopolis.fr/) sont à l’initiative d’un projet de vases communicants : le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.

Ce mois-ci, c’est Christophe Sanchez venu de son fut-il ou versa-t-il dans la facilité ? que j’accueille dans ces flâneries, avec un grand plaisir et sans petite honte ;) . Y a des jours comme cela… son texte était empli d’écholalies pour moi, bruits et silence. D’où mon écho : J’ai vécu heures. Bonne lecture… la suite c’est en-dessous…

Tous les vases de Septembre :

G@rp http://lasuitesouspeu.net/  et Quentin http://valetudinaire.net/

Ana NB http://sauvagana.blogspot.com  et François Bon http://www.tierslivre.net

L’autre je http://lautreje.blogspot.com/  et Mel 13 http://etsansciel.eklablog.com/

Jacques Bon http://cafcom.free.fr  et Daniel Bourrion http://www.face-terres.fr

Christophe Sanchez http://fut-il.net   et Franck Queyraud http://flaneriequotidienne.wordpress.com

Louise Imagine http://louiseimagine.me/#fd0/wordpress  et Pierre Ménard http://www.liminaire.fr

Maryse Hache http://www.semenoir.typepad.fr   et Michel Brosseau http://www.àchatperché.net/spip

Danielle Masson http://jetonslencre.blogspot.com/  et Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/

Caroline Gérard http://cousumain.wordpress.com/  et Christopher Sélac http://christopherselac.livreaucentre.fr/

Cécile Portier http://petiteracine.net/wordpress/  et Piero Cohen-Hadria http://www.pendantleweekend.net/

Anne Savelli http://fenetresopenspace.blogspot.com/  et Benoît Vincent http://www.amboilati.org/

Guillaume Le Vot http://guillaume.levot.over-blog.com/   et Chrstophe Grossi http://kwakizbak.over-blog.com/

Josée Marcotte http://outre-songe.blogspot.com/  et Samuel Dixneuf http://samdixneuf.wordpress.com/

Christine Jeanney http://tentatives.eklablog.fr/  et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/

Laurent Margantin http://www.oeuvresouvertes.net et Francis Royo http://analogos.org/

Murièle Modély http://l-oeil-bande.blogspot.com/   et Anna Jouy http://annajouy.over-blog.fr/

Isabelle Pariente-Butterlin http://www.auborddesmondes.fr/  et Arnaud Maïsetti http://www.arnaudmaisetti.net/spip/

 Jean http://souriredureste.blogspot.com  et Brigitte Célérier http://brigetoun.blogspot.com

Le pont rouge

Il avait voulu revenir ici, revoir le pont rouge de ses amours passées. Il prit son temps avant de franchir les quelques mètres qui le séparaient d’autrefois. Au milieu du pont, ses mains frôlèrent le bois lisse de la rambarde comme elles eurent caressé le bras d’un amant retrouvé. Un sourire, léger, passa sur ses lèvres. Il se pencha vers l’eau qui dormait sous l’arc de fonte. Dans les reflets verdâtres où blanchissait le ciel, les souvenirs s’ouvrirent à lui comme autant de fleurs à la dérive, instantanés vivaces à la surface de sa mémoire. Dans le jardin bruissait l’air du soir. En lui, la tristesse. Il chercha dans les nuages de belles raisons d’espérer, livrant aux couleurs évanescentes les questions qui lui fanaient le cœur. Il aima ce moment de solitude. Quand il considéra de nouveau les grands saules qui pleuraient le long des berges, ses mains avaient abandonné la rambarde pour venir réchauffer ses propres bras. Il était l’heure de rentrer. Il avait voulu revenir ici. Revoir le pont rouge de ses amours perdues…

Nicolas Bleusher

.

« Le premier vendredi du mois, chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre. » Vases Communicants.

‎”Ecouter, simplement, ce que taisent les nuages…”. Quand au dernier moment, Nicolas Bleusher et moi-même nous avons décidé de partager ce vase, nous nous sommes rendus compte que nos images de profil sur facebook comportait un nuage. Le thème est venu ainsi… Le texte que propose Nicolas est un extrait de son recueil ” Fictions & Confidences “, édité chez Numerik’livres, propulseur de livres numériques sous la houlette de Jean-François Gayrard. De mon côté, il m’accueille sur son blog avec un texte écrit mercredi matin très tôt : ” A celle qui est dans les nuages “. Merci Nicolas et bienvenue ici.

Franck Queyraud

Toute la cuvée des vases communicants de juillet 2011 sont ci-dessous.

Bonnes lectures :

.
.
.
.
Camille Philibert-Rossignol http://camillephi.blogspot.com/ et Joachim Séné http://www.joachimsene.fr/txt/
.
.
.
.
.
.
Juliette Mezenc http://www.motmaquis.net/ et Jacques Bon http://cafcom.free.fr/
.
.
.
Christophe Sanchez http://www.fut-il.net/ et Xavier Fisselier http://xavierfisselier.wordpress.com/
.
.
.
.