Un chemin de simplicité

” Il existe des gens singuliers, des gens qui aiment davantage une rivière, une forêt, une maison forestière et une allée de peupliers lorsqu’ils les voient seuls. Ce sont des gens qui, lorqu’ils sortent, ne veulent jamais arriver nulle part. Ils vont sans but à travers bois et champs, comblés par le calme, les senteurs campagnardes, les nuages et la solitude. Ce n’est même pas que ces gens ont un sentiment particulier de la nature, car ils se promènent avec le même enthousiasme dans les rues de la grande ville, lorsqu’il pleut et que les lumières se reflètent sur l’asphalte humide, c’est avec le même enthousiasme qu’ils observent, la nuit, les étranges figures que dessinent au plafond les lumières de la ville. Ce sont les mêmes qu’un livre de Stendhal peut tout autant transporter qu’un soir où le gris et le bleu se confondent dans un paysage de neige.

J’aime la vie, celle qui enchante, qui émerveille, qui rayonne, sous toutes ses formes, dans toutes ses manifestations, les jours ordinaires comme les jours de fête, en surface comme en profondeur… “

(Milena Jesenska… citée dans Milena / Margarete Buber-Neumann. – Le Seuil, 1986. – (Fiction & Cie))

Après sa rencontre passion avec Franz Kafka – lire Les lettres à Milena (Gallimard, L’imaginaire) – Milena va rencontrer l’architecte Jaromir Krejcar… et se promener avec lui… et pour faire écho au billet d’hier sur la danse : ” Lorsque j’y repense, (parlant de sa vie avec Jaromir), c’est comme si je n’avais fait, alors, que danser. ” Il faut lire cette biographie de celle, Margarete, qui fut son amie. Cheminer avec Milena dans toutes ses épreuves et toute sa vitalité contagieuse. Merci à l’amie qui se reconnaîtra qui m’a permis de retrouver ce livre au fond de ma bibliothèque.

Silence

Promenades autour d’un Oloé

Sègre aimait Miléna. L’accent grave, l’accent aigu. Ou l’inverse…

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Un Oloé est, selon la définition d’Anne S., un espace ou un endroit Où Lire Où Ecrire. Non loin de Banon où je découvrais aussi un Otloé, en attendant, mon Oloé se trouvait à Simiane-la-rotonde.

Un Otloé est un clin d’oeil à A.S. Un Otloé, c’est-à-dire un espace ou un endroit Où Trouver à Lire Où Ecrire. Celui-là portait le nom d’une fleur, le bleuet et ressemblait à un dédale borgésien. La réputation de cet Otloé n’était pas usurpé. Je flânais deux jours de suite dans ses coins et recoins.

Y cueillait quelques fleurs dont un Voyage vers des noms magnifiques (Finitude, 2009) de Béatrice Commengé. En feuilletant dans la librairie, attiré tout de suite par le premier chapitre, qui nous menait vers Rocken, en Allemagne de l’Est, lieu de la dernière demeure de Friedrich Nietzsche. D’elle, je connaissais le somptueux La danse de Nietzsche, paru en 1988 (Gallimard, L’infini) qui prenait au mot ce que le philosophe avait écrit dans le Gai Savoir : ” Je ne sais rien qu’un philosophe souhaite plus être qu’un bon danseur. Car la danse est son idéal, son art aussi, sa seule piété, enfin : son culte.

A l’Oloé, je continuais mon histoire, Le souffle : Sègre aimait Miléna. L’accent grave, l’accent aigu. Ou l’inverse…

J’intercalais mes lectures, de promenades, de lectures encore et de musique : Ara Batur du groupe islandais Sigur Ros ou Ma fleur des Cinematic Orchestra. Musiques d’équilibre qui m’accompagnent depuis leurs sorties, comme la bande son de mon errance dans ce monde. Mes promenades du jour me menaient vers Le Contadour et Les Frâches où avaient été tournées Crésus de Jean Giono avec Fernandel. A ma gauche, on apercevait le Mont Ventoux. A ma droite, la Montagne de Lure, chère à l’auteur de L’homme qui plantait des arbres. Photographiais des arbres, des fleurs, des champs de lavande et quelques nuages qui passaient par-là, réflexe baudelairien. Plus loin, il y avait le plateau d’Albion. Pensait au peintre qui avait réalisé son premier travail à cause des missiles du plateau d’Albion. Pensais toujours à toutes ces protestations qui paraissaient dérisoires face aux lobbies qui continuaient à créer des Tchernobyl et des Fukhisma. Ne démordaient pas de leur entêtement. Un peu plus tard, je passerais devant un immense champ de panneaux solaires.

Me dirait qu’au XXIIème siècle, d’immenses champs de panneaux solaires ou des centrales solaires d’un nouveau genre auraient remplacés les champs de tournesol et aussi les maudites centrales nucléaires. Je pouvais bien le penser. Danser sur cette idée :

Si le danseur doit être solide sur ses jambes, ce n’est pas pour ramper sur le sol, c’est pour mieux prendre son envol. La hauteur d’un saut dépend toujours d’un bon appel : le danseur sera d’autant plus léger dans les airs qu’il aura su se faire lourd sur terre. Pour le danseur, comme pour Zarathoustra, le diable est l’esprit de pesanteur. Voilà ce qu’il exprime avec son corps bondissant ; avec lui, pas besoin de mots. Le poète pourra-t-il jamais en dire autant avec ses rimes et sa musique ? Les phrases peuvent-elles danser ? Oui, si elles chantent la Vie. ” (Béatrice Commengé, La danse de Nietzsche, p. 38)

Le vent dans le ciel bleu m’apportait le chant d’un petit oiseau. Revenais à mes lectures. Pensais au nouveau travail engagé. Prenais photographies à partir de l’Oloé et jouais …

Jouais… Apprenais… le gai savoir… celui que l’on se donne… par son seul désir… celui qui reste…

Ecrivais : “ Sègre aimait Miléna. L’accent grave, l’accent aigu. Ou l’inverse… Et Miléna ne le savait pas

Silence

Plus forte que toute cette barbarie

” Une amitié intense est toujours un cadeau de grand prix. Mais si l’on en éprouve le bonheur dans des conditions désespérantes comme celles du camp de concentration, il peut devenir l’essence même de la vie. Aussi longtemps que nous avons été ensemble, Milena et moi sommes parvenues à surmonter tout ce que le présent avait d’insupportable. Mais, avec toute sa force et son caractère exclusif, cette amitié est devenue davantage encore : une protestation ouverte contre l’avilissement que nous subissions. Les SS pouvaient tout interdire, nous réduire à l’état de numéros, nous menacer de mort, nous asservir, mais, dans les sentiments que nous éprouvions l’une pour l’autre, nous demeurions libres et hors d’atteinte. C’est à la fin du mois de novembre que nous osâmes pour la première fois nous prendre par la main, pendant une promenade du soir, chose formellement interdite à Ravansbrück. Silencieuses, nous avancions dans l’obscurité le long de l’allée, la main dans la main. Nous marchions à grands pas, comme si nous étions en train de danser, les yeux perdus dans la lumière laiteuse de la lune. Il n’y avait pas un souffle de vent. Quelque part au loin, dans une autre partie du camp, nous entendions traîner et crisser les galoches d’autres détenues. Mais la seule chose qui comptait pour moi, c’était la main de Milena dans la mienne ; tout ce que je souhaitais, c’était que cet instant ne finisse jamais. La sirène du camp retentit, il était l’heure d’aller se coucher. Toutes se précipitèrent vers les baraques. Nous hésitâmes, resserrâmes notre étreinte ; nous ne voulions pas nous quitter. Nous entendions se rapprocher les vociférations d’une surveillante. Milena murmura : ” Viens plus tard, au Mur des Lamentations, derrière ma baraque. Pour être ensemble, quelques minutes seulement ! ” Puis nous nous séparâmes en hâte, non sans avoir essuyé un “ maudites bonnes femmes ! ” furieux.

(Milena / Margarete Buber-Neumann. – Seuil, 1986. – (Collection Fiction & Cie dirigée par Denis Roche) )

Mutation

” Depuis plus de vingt ans, chaque matin, l’objet qui me fait face est un ordinateur. Voilà que depuis exactement quinze ans, le même objet s’ouvre à une fonction imprévue, celle de me mettre en rapport direct avec ce qui n’appartient pas à mon expérience sensible immédiate, comme le journal, le téléphone ou le courrier postal me le permettaient auparavant, mais sur d’autres critères.

Voilà aussi, au présent, la puissance toute neuve d’outils imprévus (même plus la peine, dans un groupe d’étudiants, de demander lesquels ne sont pas « sur Facebook » ? – alors comment s’en accommoder pour prescrire l’écart, la densité que nous savons vitale ?) – voilà que les usages bousculés de lecture changent aussi notre rapport à la bibliothèque (aussi bien privée que publique, et cela concerne les archives tout aussi ben privées que publiques), comme change la circulation (marchande ou pas) de l’écrit, à proportion même de l’échelle que lui avait donnée le livre imprimée, massive, mondiale, contradictoire.

Abandonnons l’idée d’une vision globale. “

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(Après le Livre / François Bon. – Publie.net, 2011 (version 7) –) parait à la rentrée de septembre Au seuil)

Pour lire : c’est sur Publie.net

Faut-il commencer par le bonheur ou par le silence ?

” Faut-il commencer par le bonheur ou par le silence ?

Le bonheur photographique implique ou suggère quantité de sous-entendus, ne serait-ce que le penchant qui nous porte à enregistrer les moments heureux plutôt que les autres ; la chance ou le hasard qui font si bien les choses ou le moment décisif qui est le point de ralliement optimal des circonstances de la prise de vue ; et puis il y a des bonheurs de l’image comme il y a des bonheurs d’écriture. Ce qui illustre, sans bavure, le récit que fait Richard Avedon, dans son Diary of a Century, d’une rencontre avec Lartigue : ” Je l’avais un jour invité à déjeuner dans mon atelier, lui et sa femme Florette. Pour célébrer l’occasion, nous fîmes un excellent déjeuner, de la cuisine française. Il était en pleine forme, plaisantant et racontant des histoires. A un moment donné, il se saisit d’une carotte et, l’élevant vers nous, il nous porta un toast ; mais à l’instant précis où je levais la main, il sortit son appareil et clic… voilà une photo de moi portant un toast à la compagnie, une carotte à la main !

Et le silence ? Je devrais dire : mais le silence ? Car le silence est un cependant de la photographie : il s’ajoute à la grâce du moment donné, il est sa grâce seconde, son aura dédoublée. Si ce thème du silence ne devait être illustré que par une seule photographie parmi les milliers d’images admirables dont son histoire nous a gratifiés, nul doute que ce serait celle-ci.

Regardez : l’immobilité des personnages, les lointains figés dans sa brume légère, les accroche-coeurs que dessinent en haut les feuilles des platanes, le ponton épinglé tout au bout par un minuscule panneau noir exactement à l’endroit qu’il fallait, le flou le plus sombre sur la gauche et l’eau du lac comme un inépuisable nuancier de gris : c’est le silence qui est dit, qui est montré et qui s’exprime. Il n’est pas jusqu’à la tâche sur la droite de l’image qui n’ait l’air d’avoir été faite par le silence lui-même, comme s’il avait tenu à manifester sa satisfaction de n’avoir été trahi en rien, modèle et sujet comblés, en la signant en quelque sorte de son inimitable empreinte. “

(Le boîtier de mélancolie : la photographie en 100 photographies / Denis Roche. – Hazan, 1999)

Denis Roche commente 100 photographies qui sont une histoire possible de la photographie. Il ne théorise jamais. Il parle de la photographie ou de tout ce qu’il y autour, parfois. Indispensable… Merci à D. pour cette découverte.

Silence

Cosmologie aborigène : ils laissèrent un sillage de musique

” Au commencement la Terre était une plaine sans fin, obscure, séparée du ciel et de la mer grise, étouffant dans une pénombre crépusculaire. Il n’y avait ni soleil ni lune ni étoiles. Cependant, bien loin, vivaient les habitants du ciel, êtres jeunes et indifférents, humains de forme, mais possédant des pattes d’émeu et une chevelure dorée étincelante comme une toile d’araignée dans le soleil couchant, sans âge et insensibles aux atteintes des ans, existant depuis toujours dans leur vert paradis bien arrosé, au-delà des nuages de l’ouest.

A la surface de la Terre, il n’y avait que des trous qui deviendraient un jour des points d’eau. Aucun animal, aucune plante, mais autour de ces sources étaient rassemblés des amas de matière pulpeuse, des restes de la soupe primordiale – silencieux, sans souffle, ni éveillés ni endormis – contenant chacun l’essence de la vie ou la possibilité de devenir humain.

Sous la croûte terrestre, cependant, les constellations luisaient, le soleil brillait, la lune croissait et décroissait et toutes les formes de vie gisaient endormies – la fleur écarlate du pois du désert, le chatoiement de l’aile du papillon, les moustaches blanches et frémissantes du Vieil Homme Kangourou – tous en sommeil comme les graines du désert qui doivent attendre l’averse vagabonde.

A l’aube du premier jour, le Soleil eut envie de naître (bientôt suivi ce soir même par les étoiles et par la Lune). Le Soleil creva la surface de la Terre, l’inondant de sa lumière dorée, réchauffant les trous sous lesquels dormaient les ancêtres.

Contrairement aux habitants du ciel, ces ancêtres n’avaient jamais été jeunes. C’étaient des vieillards boiteux, épuisés, les membres noueux et ils dormaient seuls, depuis toujours.

Ainsi, en ce premier matin, chaque ancêtre endormi sentit la chaleur du soleil sur ses paupières et sur son corps qui donna naissance à des enfants. L’Homme-Serpent sentit des serpents se glisser hors de son nombril. L’Homme-Cacatoès sentit des plumes. L’Homme-Larve ressentit un frétillement, la Fourmi à miel un chatouillement, le Chèvrefeuille sentit ses feuilles et ses fleurs se déplier. L’Homme-Péramèle sentit de petits péramèles grouiller sous ses aisselles. Chaque “chose vivante”, chacune en son lieu de naissance, cherchait à atteindre la lumière du jour.

Au fond de leurs trous (à présent remplis d’eau), les anciens passèrent d’une jambe sur l’autre. Ils remuèrent les épaules et s’étirèrent. Ils se soulevèrent et s’ouvrirent. Ils virent leurs enfants qui jouaient au soleil.

La boue tomba de leurs cuisses, comme le placenta d’un bébé. Puis, tel le nouveau-né qui pousse son premier vagissement, chaque ancêtre ouvrit la bouche et cria : ” JE SUIS ! ” ” Je suis… Serpent… Cacatoés… Fourmi à miel… Chèvrefeuille…” Et ce premier  ” Je suis ! “, cet acte primordial de nomination, fut considéré, alors et pour toujours, comme la strophe la plus secrète du chant de l’ancêtre, la plus sacrée.

Chacun de ces anciens (baignant alors dans la lumière du soleil) avança son pied gauche et nomma une chose. Il avança son pied droit et en nomma une autre. Il nomma le point d’eau, les roselières, les gommiers… donnant des noms de tous côtés, appelant à la vie toutes choses et tissant leurs noms dans des strophes.

Les anciens s’ouvrirent un chemin dans le monde entier par leur chant. Ils chantèrent les rivières et les montagnes, les lacs salés et les dunes de sable. Ils chassèrent, mangèrent, firent l’amour, dansèrent, tuèrent : partout où les portaient leurs pas, ils laissèrent un sillage de musique.

Ils enveloppèrent le monde entier dans un réseau de chants ; et, enfin, lorsque la Terre fut chantée, la fatigue les envahit. De nouveau ils ressentirent l’immobilité glacée des temps. Certains s’enfoncèrent dans le sol là où ils se trouvaient. D’autres encore regagnèrent en rampant leur ” demeure éternelle “, le point d’eau ancestral où ils étaient venus au jour.

Et tous s’en retournèrent sous terre. “

(Le chant des pistes / Bruce Chatwin. – 1987)

un écrivain écrit

“Après avoir lu Le Chant des pistes, je lui ai dit : ” Est-ce que tu te rends compte qu’une bonne partie des gens qui figurent dans ton livre vont t’en vouloir à mort ?

Il m’a répondu qu’il le savait, mais qu’il n’y pouvait rien. Qu’il fallait bien qu’il rapporte les choses telles qu’il les avait vues.”

Salman Rushdie.

C’est une conversation extraordinaire et prémonitoire entre Salman Rushie et Bruce Chatwin…