Il y avait ce temps où il n’y avait pas la tour. On a du mal à l’imaginer. Il y avait ce temps où il n’y avait plus les tours. On les voit toujours. Il y avait ce moment non fixé par la photographie, qui n’intéressait pas les photographes parce qu’à cet endroit de l’espace, il n’y avait pas la tour d’Eiffel. Et ce moment et cet espace d’avant la tour, ca n’intéressait personne. Et ce n’est pas la ville que nous connaissons, la ville de Baudelaire ne nous dit rien, ne pouvons l’imaginer, que peu, ce n’est pas la même ville, et ce n’est plus le même lieu. Le passé ne nous rassure pas. Il y avait ce moment fixé par les photographes du monde, et ce moment et cet espace intéressaient tous les yeux des photographes, et des badauds dans la rue ou devant leur écran, ce moment et cet espace où les tours étaient encore là et l’on s’oblige aujourd’hui, à ajouter une photographie sur le lieu de la ville d’aujourd’hui, où il n’y a plus que le vide. Et cet espace et ce moment ne sont plus les mêmes. Ce n’étaient que deux immeubles un peu haut. Mais ce n’est plus la même ville. La photographie essaie de créer du symbole et du durable. Mais le présent ne nous rassure pas plus. Nous obturons la lumière, tentons d’obturer, tentons pour créer du symbole et du lien entre nous. Et nos mémoires, et nous, à rassurer. Se fixer dans le temps et dans l’espace. Mais comment, par quel mystère, une photographie, a la propriété de nous rassurer au lieu de nous effrayer sur le temps qui passe ?
Archives de la Catégorie Photographie
Comment voulez-vous parler de photographie sans parler de désir ?
« Comment voulez-vous parler de photographie sans parler de désir ? » Comment voulez-vous parler de littérature sans parler de désir ? Comment voulez-vous parler de la vie de tous les jours sans parler de désir ? On est souvent entouré d’aphones du désir et d’obsédés de la désespérance. Ceux-là sont encore plus handicapés que les handicapés du corps ou de l’esprit. On se demande toujours, étonné, pourquoi ces humanoïdes n’ouvrent pas les yeux et se complaisent dans égouts de basses fosses. Comment voulez-vous parler de littérature sans parler de désir ? S’engager… prendre le risque de dire ce que l’on a aimé… Le dit, Hervé Guibert dans l’image fantôme, « ce n’est pas une affaire de courage ». S’agit de sincérité. Et de désir. Et du simple plaisir de respirer, et de vivre. On a toujours le temps d’être rattrapé par noirceurs ou incidents de la vie. Profitons… pendant que vivants, bien vivants, bien portants, et souriants, et remuants. La photographie est cette capture du moment, que l’on retrouvera peut-être en période de mauvaise passe. Une manière de béquilles pour jours sombres. Peut pas être juste une affaire de mélancolie, la photographie, comme dit un autre que j’aime pourtant. Est trace aussi, petit caillou blanc et pistes vers un ailleurs qui nous portera. « L’image est l’essence du désir, et désexualiser l’image, ce serait la réduire en théorie. » Cette cartographie reste à tracer.
En italique, mots de L’image fantôme d’Hervé Guibert (Minuit, 1981). – P. 89
Silence
Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 83
“La vérité pathétique de l’image”
“Dans la chambre noire où, pour les faire sécher, comme du linge ou des trophées, il les suspend Yamahata fait flotter dans le vide les images de Nagasaki. Pour la seconde fois, il les voit. Toutes ces images lui sont rendues. Et s’il n’en dit rien, on doit imaginer qu’il s’arrête enfin devant elles, que leur signification soudain lui parvient. Qu’il pleure n’est pas nécessaire. Il sent juste souffler autour de lui le grand vent calme de la vérité, celui qui, à un moment ou à un autre de chaque vie, finit toujours pas se lever, laissant chacun seul dans le vide.
A quoi tient ceci . Que la représentation de la vie soit toujours plus poignante que la vie elle-même, que l’on pleure sur un portrait et jamais sur un visage. Qu’il en soit nécessairement ainsi alors que l’intenable pathétique des images vient de la vie et seulement d’elle. Pourquoi faut-il en passer par les images afin que nous soit rendue la vérité des choses aimées parmi lesquelles nous passons ? Pourtant, il en est ainsi. Et les larmes ne sont pas même nécessaires à la démonstration.
Pourquoi ? A cette question, la philosophie donne toutes sortes de réponses. Elle dit que l’image étant le signe de la chose, elle en rappelle à la fois la présence et l’absence. Qu’elle ne nous rend l’objet aimé qu’afin de nous signifier que nous en sommes privés. Qu’elle nous désigne sa disparition mais pour nous restituer aussitôt cela qui nous manque à jamais selon le simulacre éblouissant de son don. Et qu’il faut le regard second qu’appelle l’image pour que nous parvienne ainsi la vérité de notre vie, offerte et dérobée à la fois.
Qu’elle nous donne la chose mais qu’elle nous la donne comme perdue : voilà ce qui fait au fond la vérité pathétique de l’image.”
Extrait de Sarinagara de Philip Forest. – Gallimard, 2004. – (Folio, 4361). – pp. 300-302.
“Toute photographie est toujours un autoportrait”
“Toute photographie est toujours un autoportrait.” C’est Philippe Dubois qui écrit cela dans son article sur le travail de Denis Roche (Le caillou et le précipe) dans l’ouvrage L’acte photographique, paru chez Nathan en 1990. Voici l’extrait :
“D’abord, et surtout, il y a les autoportraits (par ombre, reflet, miroir, ou au déclencheur à retardement), des autoportraits essentiellement à deux (D. et F.). Comme si un autoportrait pouvait être autre chose qu’une affaire à deux, une affaire de double (moi et mon autre), éventuellement donc de double redoublé. Une histoire d’amour aussi, comme toujours (entre moi et moi, entre moi et elle, entre nous et l’endroit, entre nous et le temps, et la lumière, et la mort). L’autoportrait est le mode par excellence, constitutif, originaire, quasi ontologique de la photographie (tout photographie est toujours un autoportrait, sans métaphore : image de ce qu’elle prend, de celui qui la prend, et de ce qu’elle est, tout cela à la fois, dans un seul et même laps d’espace et de temps, dans et par une sorte de convulsion de la représentation). S’il y a bien un lieu spécifique qui soit, presque dans sa pureté, une métaphore de la photographie toute entière, en tant que telle, c’est bien l’autoportrait.” (L’acte photographique, p. 293)
Ce billet comme un des éléments de la réflexion pour un futur livre dans cette collection là… en compagnie de Flo H. avec qui nous effectuons une sélection de billets sur : La photographie aujourd’hui…
Des empreintes de mélancolie, qui dit…
« Chacun recèle en lui une forêt vierge, une étendue de neige où nul oiseau n’a laissé son empreinte. » Le savoir, c’est comme moteur contre l’ennui… C’est se rappeler qu’il y a une photographie qui demande à être prise, à devenir prose… La forêt vierge est le monde du baroque, de la profusion et de la vie. Tous les possibles inextricablement emmêlés. Et tu te plais à couper les lianes qui ne mènent nulle part, et dégager chemin, découvrir fleur exotique ou oiseau du paradis qui s’enfuit rapidement en apercevant l’étranger perdu dans ce labyrinthe. La photographie est paraît-il oublieuse a dit l’un, et l’autre a dit qu’elle était mélancolie. Quand le fugitif se pose, se temps de pose, qui divague pour faire mémoire, et c’est parfois hasard quand le cadre se fixe. L’un a dit que l’écriture était vraie mélancolie, et l’autre, je ne sais pas vraiment ce qu’il en pensait. Mais ils écrivaient tous les deux, et tous les deux faisaient photos, et tous les deux sont morts maintenant. Mais il reste encore traces et signes, photos et livres. Et, souvenir quand l’un se filma juste avant de mourir. Et le souvenir d’une lecture d’un texte où il était question de chiens, mais ce n’était pas vraiment cela le sujet. Ne sais plus vraiment si l’écriture est ceci ou cela. Elle fixe mots comme photo, photons… et nos yeux pour voir…etc…
Silence
Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 64
En italique, des mots de Virginia Woolf, extrait De la maladie (Rivages)
La photographie est une ruine…
La photographie est une ruine sans pour autant être perçue comme tel. Une ruine du temps qui résiste encore au chaos mais jusqu’à quand précisément ? Elle est trace pour humains tant qu’ils ont souvenirs, elle est trace mais ne peut prétendre à l’éternité. Ses supports sont volatils, inconséquents et périssables. Elle est signe de mélancolie, retour en arrière, comme l’on se retourne un jour dans une rue pour voir une dernière fois la silhouette au loin de celle qui fut votre intemporelle. Elle n’est pas perçue comme ruine, ce qu’elle est, assurément. Nous n’avons pas envie de l’admettre. Trop de souvenirs, trop d’affectif gangrènent notre regard. De plus en plus d’images passent devant nos yeux effarés, perdons les mots, pire, le sens, voyons toujours de plus en plus d’images. Amas détritus poussières. Sommes devenus aveugles et muets. Le spectaculaire des mises en scène photographiques ne nous émeut plus, ne déclenchent plus paroles et mouvements. Et pourtant, voir la photographie de votre enfant, en plein ciel, cheveux au vent, car sur la balançoire en mouvement, devrait nous ouvrir des territoires vierges de fraicheur dans cerveaux endormis. Retrouver la fraîcheur. La photographie n’est souvent qu’unique trace, ruine en poste restante, casier anonyme qui vous attend. La ruine fut un jour splendeur, palais idéal. Des tempêtes de sable ont tout détruits. Trop d’images, de tous les endroits du monde nous ont transformés en des Phileas Fogg courant perpétuellement entre les méridiens, courant pour rattraper temps perdu. Mais, sert à rien. On ne rattrape pas le temps. S’il est invention humaine, il n’est pas à notre portée. Nous devenons petit à petit photographie. Une ruine du temps.
Silence
Faire signe : journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 44
Choisir, c’est éliminer
« On oublie trop souvent qu’une image, pour être ce qu’elle est, a dû trancher dans le vif, c’est-à-dire éliminer. Choisir, pour une image figurative, ce n’est pas seulement décider de ce qui va être visible, mais aussi de ce qui va devoir rester caché. » Nos deux yeux comme un appareil photographique sélectionnent en permanence le meilleur angle, la meilleure focale. Ce qui s’enregistre, ce qui se retient. Au Café Brant, les chaises vides. Ceux qui sont partis. Reviendront. Choisir nos lieux comme autant d’invitations au plaisir, à la flânerie, à la rêverie. Lieux où On Lit où On écrit. Ces deux chaises, une table, près de la fenêtre. « L’entourage du photographe ne manquera pas de lui faire observer qu’il aurait dû éviter un poteau télégraphique jugé inesthétique, ou encore pour ne pas photographier son ombre » Et, si ça lui plaît, à lui, au photographe de noter ce qui est inesthétique, si cela fait signe, ou bien d’inscrire sa trace dans cet objet de mélancolie, comme se plaisait à le rappeler Denis Roche, en écrivant sur les photographies. Marquer par un sceau de mélancolie, pas triste. Ce qui est photographié a existé. Le beau est dans le regard du photographe. Le beau est dans ton regard, même si tu n’es pas photographe. Et, tous ces signes ne sont compris que par toi. Nous rappellent.
Silence
Faire signe: journal quotidien jubilatoire en 200 mots ou quelques… : 26
En italique, des extraits de Vingt leçons sur l’image et le sens de Guy Gauthier. – Edilig, 1982.
Oloé strasbourgeois : photolalie au café Brant
“C’est toujours le moment.” J’entends la voix qui m’est chère. Au café Brant, la nuit tombe et bientôt le reflet des enseignes dans les arbres. Les lumières s’allument. Le mobilier rouge, un homme qui vole au plafond, des dessins, des instruments de musique, une hélice sur les murs. J’écoute. Je parle. Je lis. Où Lire Où Ecrire. Etre vivant : être là. On n’est jamais seul au café Brant… Et la ville qui bruisse autour de vous…
Silence
un texte et une image associés ou l’inverse
Nouveau projet associé à Flânerie quotidienne : Mémoire de silence sur Tumblr.
Tout est dans le titre de ce billet… Mais on peut ajouter que cela aura à voir avec la série Photolaliques… photolalies et écholalies…
Silence
Photolaliques 3 : ce que je vois de mon Oloé…
“Je ne suis pas prisonnier sur cet île bien au contraire, je m’y sens libre, libéré.” (P.M.) Dans mon île, l’oloé d’où je lis, d’où j’écris, suis distrait et puis concentré, de nouveau distrait. C’est le propre ou le principe, la caractéristique des flâneries : la divagation. Demain, le temps sera administratif, ou pas, selon ce que je voudrais accepter. En ce moment, j’ai envie de partir pour Kyoto ? Pourquoi Kyoto ? Mystère… C’est terrible ce virus du départ… ça ressemble de loin à une fuite si l’on regarde rapidement, si l’on n’est pas très attentif mais non, en fait… parce que je pense toujours que la fuite n’en est pas une, mais plutôt fontaine de jouvence. Nomade immobile et baroque. De son Oloé, besoin d’air. Et cela n’a rien à voir avec un nombre administratif de kilomètres entre le point A et le point B. Aujourd’hui, il est encore possible de ne pas s’occuper de la montre et de ses deux aiguilles qui courrent, courrent… des choses indispensables à faire ! Plus envie… depuis un bout de temps… déjà… commence donc une série de photolalies (voir les deux épisodes précédents) prises de l’Oloé, d’où je lis le plus souvent, sous un arbre mort ou presque, complétement recouvert d’un lierre envahissant et squatteur qui crée une tonnelle agréable. Cendrars était capable de citer tous les lieux où il avait habité. Et Pérec, c’était ceux où il avait dormi. Comment faire la liste des lieux où nous avons lu ? Les lieux de la lecture sont mouvants, innombrables… La lecture est un flux, la vie aussi.. et aujourd’hui, lis l’historien qui dit lire un texte qui n’existe pas. C’est extraordinaire quand on y pense que l’on puisse écrire un livre de 375 pages, index fourmillant compris, sur un texte qui n’existe pas. Et moi, de lire cette enigme… entre Cervantès et Shakespeare. Mais, heureusement, pensez-y, ça existe encore. Comme suis optimiste, fondamentalement, politiquement, pense que ça existera toujours : des lieux qui sont à côté, des lieux où lire, où écrire. Commence donc une série… pour projet de mettre des mots sur les photos de la photographe… donc, comprendre un peu ce que c’est que de photographier… moi, avais plutôt l’habitude de voir comme un peintre… même si je ne sais plus bien ce que cela signifie… dans ma jeunesse… une autre histoire. Le flux… L’historien rappelle la malléabilité des textes. Qui copie ? Qui transforme ? Qui peut prétendre avoir le même regard que son frère, l’autre qui est là, à côté de soi ? Chaque regard est unique car chaque chemin est différent… peu importe… ces droits de l’auteur… Auteur ? Nous sommes des voyeurs… qui rêvons trop de transparence. La jungle est par essence baroque.
Tiens, y a une libellule qui passe…
Ainsi finit cette photolalique 3
Silence








