A Kafka et à sa solitude…

“Le plus grand poète contemporain du mariage et de la vie de famille a sans doute été Kafka, qui ne sentait pas à la hauteur d’une telle aventure et n’en ignorait pas les charges ni les misères, mais ressentait très fortement la grandeur de cette réalité qui lui était refusée, et à laquelle lui-même, tout en l’enviant , voulait se soustraire pour échapper à tout lien et à tout pouvoir? A Kafka et à sa solitude ressemblent beaucoup de personnages de son oeuvre, les célibataires négligés et déplaisants de certains de ses récits, qui vivent en meublé et traversent leur palier mal éclairé comme les nomades parcourent le désert. Ce territoire vide, où ils se déplacent sans jamais s’en sortir, c’est aussi l’espace que Kafka aurait dû franchir pour s’éloigner de la maison paternelle, de la famille “organisme unique”, de cette “informe soupe primordiale” qui le maintenaient dans les liens coupables, comme lui-même l’écrivait à Félice, la fiancée qui ne deviendrait jamais sa femme.”

in Danube / Claudio Magris. – Gallimard, 1988. – (Folio, 2162). – p. 170

“Pornographie des plaques”… extrait de Fukushima : récit d’un désastre par Michaël Ferrier

 

“A Kyoto, on ne fait pratiquement rien, que l’amour. On n’a rien dit d’un tremblement de terre quand on ne parle pas aussi de son effet érotique. Ah, faire l’amour quand tout tremble autour de vous… Personne jamais n’en parle, et pourtant, la leçon du séisme, avant d’être morale, idéologique, sociologique ou politique, enfin bref tout ce qu’on voudra, est d’abord et avant tout physique. Votre corps soudain ne répond plus comme avant, vos cinq sens se mettent ou se remettent à vibrer comme jamais, vous retrouvez des joies insaisissables, vous découvrez des plaisirs insoupçonnés.

Il faut le dire : l’immense trépidation qui s’est emparée du monde a sa charge mortelle mais aussi une vertu érotique. Pornographie des plaques : tous ces blocs qui se chevauchent, ces cavités qui se réveillent, ces failles qui s’ouvrent et se déplacent en appellent d’autres, à l’intérieur de votre corps lui-même. Alvéoles, ventricules, oreillettes ! Erotisme souterrain, qui remonte soudain en surface, souverain. Avec Jun, depuis le 11 mars, nous faisons l’amour merveilleusement. Entrelacés, emboîtés, ambouchés, l’un sur l’autre et l’un dans l’autre, nos bras, nos mains, nos bouches, nos jambes ne nous suffisent plus. J’y vois la traduction interne, physiologique, du grand séisme. Ce n’est pas seulement que le tremblement de terre, en frappant avec fureur, a rappelé à chacun la briéveté de la vie, sa fragilité de cristal et la nécessité d’en jouir, le plus vite et le plus complétement possible. Ce n’est pas seulement que face au désastre, chaque être humain se sente soudain renvoyé à sa solitude fondamentale, à sa condition mortelle et au sens qu’il entend donner à sa vie (beaucoup se réfugiant d’ailleurs subitement dans les vieilles recettes nuptiales, aussi touchantes que comiques) [...]

Mais il y a autre chose de plus puissant, de plus ancien et de plus profond, qui dépasse et emporte les liaisons de passage comme les stratégies matimoniales. Le séisme révèle les gens, non seulement dans leurs attitudes morales, de courage ou de dédain, de cynisme, de compassion, de pleuterie, mais aussi d’une manière toute physique, physiologique. Le séisme révèle les corps, leur charge secrète, leurs faiblesses cachées et leur potentiel déroulant. Certains se ratatinent, se renfrognent, ils entrent dans la longue nuit d’eux-mêmes, se replient ou se racornissent, se réfugient dans leurs secrets. D’autres au contraire soudain comme lianes déployées, lumière des cuisses, éclat du visage, indifférents au danger et même, extrayant du péril lui-même une fraîcheur insolente – aplomb parfait. C’est comme si chaque corps, d’avoir tant tremblé, avait soudain retrouvé sa position juste, sa place exacte sur la terre.”

Extrait de Fukuhima : récit d’un désastre / Michaël Ferrier. – Gallimard, 2012. – (L’infini). – pp. 85-87

Michaël Ferrier vit à ToKyo. En dehors de l’extrait, son livre est une recension de ce qu’il a vécu lors du séisme japonais du 11 mars 2011 et une charge contre cette “entreprise de domestication” “aveuglante” des partisans du nucléaire. A lire…

Oloé : “…l’écrivain que j’admirais le plus au monde, tenait de la Bête : Remy de Gourmont. Mais ce n’était là que la carcasse.” par Blaise Cendrars

“J’aurais pu l’être, mais je n’ai jamais été des intimes de Remy de Gourmont. Et pourtant, depuis quarante ans, je ne crois pas avoir publié un livre ou un écrit sans que son nom y figure ou que je ne le cite d’une façon ou d’une autre. C’est dire comblien profondément j’ai subi l’emprise du maître que je m’étais choisi à vingt ans. Tout ce que j’ai appris dans les livres c’est à des livres que je le dois car j’ai lu tous les livres qu’il cite, mais j’ai surtout appris dans la fréquentation de ses propres ouvrages l’usage des mots et le maniement de la langue. Un livre comme Le Latin mystique a été pour moi une date, une date de naissance intellectuelle. Je la célèbre tous les ans en m’achetant un tome de la Patrologie, mais aussi en souvenir de l’antiphonaire qu’il portait ce jour-là sous le bras et qu’il emporta chez lui, 71, rue des Saints-Pères, où je le vis disparaître. Mais l’ex-conservateur de la Bibliothèque Nationale était trop homme de lettres pour pouvoir m’enseigner la vie, malgré Le Joujou patriotique qui venait de lui coûter sa place à la Nationale, j’y étais déjà plongé jusqu’au cou, engagé, pas dans la politique, mais luttant, emporté par le grand rythme de la vie. Et c’est pourquoi, le lendemain, quand je le rencontrai encore une fois sur les quais, je l’abordai franchement et il me suivit au cinéma, place Saint-Michel. Remy de Gourmont n’avait encore jamais mis les pieds dans un cinéma ! On y donnait entre autres choses un documentaire sur les chutes du Zambèze et plus que les porteurs nègres et les négresses Remy de Gourmont parut intéressé par une branche d’arbre coincée entre deux pierres qui resistait dans le courant et il me demanda si je croyais que les terribles rapides finiraient par l’arracher. C’était un enfant. Le surlendemain, c’est lui qui m’entraîna chez lui et je vis la tanière du maître tapissée de livres du haut en bas, sa table furieusement en désordre, une pile de papier blanc à gauche du sous-main où il passait ses nuits à écrire et une pile de papier noirci à la droite. C’était sous les toits, un étroit grenier, pas commode et inconfortable. C’est curieux comme les écrivains ont besoin de se fourrer dans une trappe où ils ne sont pas à l’aise comme pour mieux se contraindre d’écrire et comme pris à leur propre piège, ce qui prouve que l’écriture n’est pas un don naturel mais une longue discipline qui s’acquiert. Tous ceux que j’ai connus étaient logés à la même enseigne et, aujourd’hui, c’est à mon tour de m’être mis à l’étroit. En montant à son septième étage Remy de Gourmont m’avait demandé de retirer mes chaussures pour ne pas faire de bruit. Il était à peine six heures du soir. Lui-même avait retiré ses souliers de curé et c’est en tapinois que nous pénétrâmes chez lui. Je me demandais s’il avait quelqu’un de malade. Son logis sentait la pharmacie ; mais cela sentait aussi le pissat de chat, la valériane ou l’huile de Harlem. Comme chez l’ami Lerouge j’avais hâte de filer pour me rincer la gorge au bistrot du coin. Je lui donnai mon épine d’Ispahan que j’avais apporté pour lui et j’eus à insister pour qu’il l’acceptât. En échange, il me donna un exemplaire de La Vie des mots d’Arsène Darmesteter tout rempli d’annotations de sa main. Je sortis confus et j’oubliai de retirer mes chaussures en redescendant. Au bruit que je fis en passant, la porte donnant sur le palier du sixième s’entrouvrit, une femme passa son buste dans l’entrebaîllement et éclata d’un rire méprisant. Elle n’était plus toute jeune, outrageusement maquillée et recouverte de bijoux. Mais elle avait dû être belle. Etait-ce la fameuse Mme de C…, son égérie, dont je connaissais l’existence ?

Je ne suis jamais retourné chez Remy de Gourmont. J’étais trop occupé de mes amours avec Antoinette, la fille du scaphandrier ; puis je suis encore retourné en Russie et ai mené MA VIE. Je ne lui avais pas donné mon nom. J’avais trop de respect pour lui faire adresser les petites revues auxquelles il m’arrivait de collaborer sous tel ou tel faux nom, La Foire aux chimères, Les Actes des poètes et un journal estudiantin dont j’ai oublié le titre qui publiait des poèmes dont j’étais immensément fier et qui ne valaient rien ; de même je ne lui ai pas adressé davantage mes premières plaquettes signées, par discrétion et par un absurde sentiment de pudeur. Je m’étais détaché de lui, mais je restais sous son influence morale comme on reste longtemps fidèle, tout au moins dans le souvenir, à la vieille guerre de 14, au Café de Flore, comme je l’ai mentionné dans La Main coupée et je lui ai alors raconté comment j’avais tué un lépreux. Si le policier présent à cette dernière entrevue savait peut-être qui j’étais, Remy de Gourmont ne s’en est jamais douté. Je sais qu’une indiscrétion a été faite alors que j’étais au front et, naturellement, par une femme, ma femme, trop heureuse de soumettre au maître les plaquettes, que j’avais publiées, dont la grande édition du Transsibérien, et de papoter et d’intriguer avec la maîtresse et avec l’amie de Remy de Gourmont, sa vieille égérie de toujours et sa plus récente inspiratrice, Mme de C… et miss B…, une richissime Américaine, bas-bleu et tout et tout, et d’intéresser de si grandes dames de lettres au sort de son mari-soldat. On ne sait jamais ce que cela aurait pu donner que ce mélange détonnant de mondanité et de littératur si je n’avais été victime d’un autre genre d’explosif. Voici le type même de l’offense secrète qui empoisonne lentement la vie de deux êtres et qu’aucun juge présidant une affaire de divorce ne veut connaître, qualifiant cet impondérable qui rend la vie à deux désormais impossible d’inconsistant. Comme s’il n’y avait pas des atomes crochus ! Il lui faut des griefs caractérisés, des sévices graves. Il y faudrait un prêtre ou l’aide de Dieu. Mais…, tout est depuis longtemps entériné.

… pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés… Rien n’est aussi étranger à la nature de l’homme que le pardon de l’offense et le pardon le plus sincère s’arrête en bordure de l’offense mortelle et se situe en marge de sa démangaison cuisante. Qui se gratte longtemps s’envenime.

J’ai été très impressionné d’apprendre que Remy de Gourmont est mort le jour où j’allais perdre mon bras, le 27 septembre 1915.

Il avait 57 ans.

Il était lépreux.

Quelle était la couleur de ses yeux ? C’est curieux, je n’arrive pas à me le rappeler, mais je vois briller, comme jamais je ne l’ai vu de son vivant, son regard desespéré, l’oeil animal de la souffrance, la Douleur de vivre, ce même regard d’hypnose que m’avait déjà jeté le vieux lépreux de Naples…”

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Blaise Cendrars. – Extrait de Paris, Port-de-Mer, pp. 334-337. – Bourlinguer (1948) in tome 9 des oeuvres complétes Tout autour d’aujourd’hui. – Denoël, 2003.

Notule pour aller plus loin :

D’un Gourmont l’autre. Le premier des masques de Blaise Cendrars par David Martens. (sur Fabula.org)

Devenir celui qui a vu l’Ottawa couler

“Je suis convaincu d’une chose : il faut trouver sa musique et la jouer avant que la mort ne nous rattrape. Et pas forcément en faisant des livres comme moi. En vivant, en rencontrant des gens, en taillant les oliviers… Je disais récemment à des étudiants québecois :

- si jamais votre truc c’est d’aller regarder l’Ottawa couler, allez-y tous les jours, devenez le plus grand spécialiste de regardage de l’Ottawa qui soit.

Certains m’ont répondu que : ça ne sert à rien. Oui mais… qui sait ? Moi je ne crois pas que ça ne serve à rien, je pense même que c’est magnifique. Devenir celui qui a vu l’Ottawa couler, quel destin…

Jusqu’à mes trente ans, j’ai travaillé comme comptable, je me sentais très mal. Désaccordé. Je voyais les jours couler et ça me déprimait. Je gagnais de l’argent, j’avais une famille et des enfants, mais ce n’était pas ma musique. Je me suis dit : si je ne le fais pas maintenant, si je ne consacre pas entièrement au dessin, je ne le ferai jamais. Et j’ai bifurqué.

Au début, ça a été dur. Pendant dix ans, nous avons été très pauvres. Je pensais m’en sortir vite, mais non.  Ce n’était pas non plus l’horreur : nos amis nous donnaient des habits pour nos enfants, nous mangions des pâtes tous les jours… Et alors ? Tu ne crèves pas de ça. La pauvreté ne fait pas non plus fuir les filles… Il y avait des angoisses pour le loyer à la fin du mois, j’étais interdit bancaire, on m’a même retiré la sécurité sociale. Et puis, un jour, on m’a proposé un travail dans la pub, à un moment où c’était vraiment dur. Mes mômes (l’une avait sept ans, l’autre quatorze) ont été fabuleux : j’en ai parlé avec eux, je leur ai expliqué que ça faisait beaucoup de pognon, qu’ils pourraient avoir ce qu’ils voulaient… et ils m’ont répondu, en choeur :

- On veut rester pauvres !

[ Edmond Baudoin : entretien avec Emilien Bernard, à propos de la sortie de son Viva la Vida avec Troub's. - in revue Article 11, n°6, Oct.-Nov. 2011, p. 27]

imbécile

Il y a des jours comme cela qui s’achève où il vaut mieux sourire… La quiétude du soir pourrait faire penser que tout est toujours possible… la quiétude est telle qu’elle en ferait presque oublier la pesanteur entre les êtres, cet absurde et tyrannique peur qui les empêche d’accepter la douceur de vivre…

“Je rentre chez moi à l’aube et j’écris :

Imbécile celui qui croit que mettre par écrit ses pensées aide à penser.

Celui qui croit trouver la solution à la vie dans ce qu’un autre à écrit, imbécile lui aussi.

Imbécile moi qui des années durant ai fait ces deux choses.

Et plus imbécile encore puisque que je m’entête à continuer.

Je ne sais pas pourquoi je suis content d’avoir écrit ça. Mais si,  je sais : je suis content parce qu’il ne faut pas se prendre pour ce qu’on n’est pas, jamais. Il faut vivre et subir la douleur de celui qui ne s’échappe pas, mais sans faire de cette douleur un spectacle, comme je le fais dans ces pages.”

[L'écrivain et l'autre / Carlos Liscano. - Belfond, 2010]

et puis, ailleurs…

“On ne peut pas redevenir naïf. On ne peut pas récupérer son innocence. Il n’y a pas de marche arrière possible de l’expérience. La vie, racontée en détail, est un roman picaresque. Je veux avoir pied quelque part et je n’y arrive pas. Heureusement, j’ai commencé cette année 2009 sans projets. Je ne veux pas avoir de projets ; je veux me laisser aller, que le temps coule. C’est stupide de vouloir être meilleur que ce qu’on a été. La seule chose qu’on puisse obtenir, c’est d’avoir moins de centres d’intérêt, ce qui devrait pousser à abandonner le moralisme et à se voir soi-même tel qu’on est. Ce que j’écris ici n’est pas une confession ou quoi que ce soit de ce genre. L’auto-illusion est plus forte que tout. Qui s’intéresse à ce que j’écris ? Personne. Même pas moi. Mais je suis là en train de m’écrire. Je manque d’énergie pour me réinventer de façon que je puisse à nouveau me croire. Mais ça ne m’angoisse pas. Reconnaître ce que j’ai probablement toujours su me procure une certaine paix. Voilà pourquoi le plus important pour moi, en ce moment, c’est de me consacrer aux toutes petites choses anodines, sans projets ni objectifs. De toute façon, il faut veiller à ce que ces petites choses anodines ne se transforment pas en un objectif, parce que alors elles deviendraient énormes et essentielles, et la quête recommencerait. Même l’honnêteté et la légitimité ne doivent pas être des objectifs. Pas même la sincérité avec soi-même. Une vie animale et éduquée, si tant que cela existe, est la seule acceptable.

A partir d’un certain moment, il est impossible de refuser de savoir. Le désir est irrépressible. Peut-être toutes mes tentatives sont-elles vaines. Je ne quitte pas le point de départ, je tourne autour des mêmes choses. On ne peut pas cesser d’être celui qu’on est.”

[Le lecteur inconstant  / Carlos Liscano. - Belfond, 2011]

On ne peut pas redevenir naïf. Une fois blessé. Mais pour continuer à sourire, il faut la cultiver ! Quoi ? Sa naïveté, bien entendu… Quel qu’en soit le prix, cultiver sa naïveté. Sourire. Ne jamais se lasser même si il vous arrive de toucher le fond de l’Océan. Sourire et toujours voir le meilleur visage de l’autre. D’en voir l’envers aussi comme l’on voit le fond de la tasse. Rester toujours surpris de son inattention, de cette dureté ignorante… qui vous blesse, vous mais qui le blesse aussi, l’autre. Lui, Elle… Et sourire, toujours… Reprendre le rêve. La marche est la seule condition acceptable. Le nomade  ne pense qu’à la douceur du soir où il s’allongera dans le sable pour se reposer de sa marche. Ne penser qu’à la douceur des courbes.  Ne jamais cesser de penser à la douceur… Naéco… Océan… Je voudrais partir sur les anneaux de Saturne et chanter le refrain de ma petite chanson :

C’est pas facile de marcher tous les deux

Pas facile d’avoir le même pas

Pas facile de croire à un autre Dieu

que Soi…

Silence

hisse l’émotionnel au premier plan

Bon anniversaire… J’ai acheté mon premier Matricule des Anges en avril 1993, au siècle dernier déjà… C’était le numéro 3. Ressemblait à un journal… qui se voulait revue d’informations littéraires…avait été attiré par le titre et puis le sommaire : un embryon de dossier consacré à un auteur d’aujourd’hui (François Bon)… existe toujours… une rubrique  : présenter un “petit” éditeur à chaque numéro (Le Dilettante)… existe encore… En 1993… ça coutait 18 FF… Je crois me souvenir avoir ouvert et lu : ” J’en rêvais la nuit, de cet univers de l’usine” disait FB interrogé par Thierry Guichard. Temps machine chez Verdier sortait après le livre sur l’usine (Sortie d’usine en 1982 chez Minuit)… Au début du Matricule, il y avait un concours de nouvelles mais cela n’a pas duré… et beaucoup de critiques… mais critiques n’est pas un joli mot… ces lectures du matricule ne sont pas des critiques mais plutôt des invitations, à prendre les chemins buissonniers… J’ai découvert beaucoup d’auteurs grâce à ce matricule….Neiges d’antan de Grégor von Rezzori… “le souvenir est loin d’être absolument fiable, il sélectionne arbitrairement ce qu’il veut conserver, il écarte ce qui lui déplaît, hisse l’émotionnel au premier plan, il transfigure et détruit.

Et le temps a passé… les découvertes et les pages, les mots… le journal revue est devenu un mensuel de la littérature contemporaine… et l’étagère s’arrondit dangereusement…

Aujourd’hui, septembre 2011, le numéro 126… demain ouvre le réseau de bibliothèques sur lequel je travaille depuis maintenant plus de deux ans, je n’arrive pas à dormir, je n’arrive pas à lire, exténué, fatigué et excité… En 2007, je découvrais cet écrivain américain du Montana qui me donnait envie d’ouvrir un blog à son nom… et puis, comme les choses avancent parfois seules, sans que l’on s’en occupe, le rencontrerait vraiment, en vrai, en chair et en os, dans mon ancienne ville olympique des Alpes, bientôt, bientôt… Un bonheur ne vient jamais seul… Mais tout cela n’est pas de la littérature répétait le slogan d’une mythique émission qui a disparue… reste le Matricule et un éditorial, ce mois, que je recopie presque entièrement, car il dit la permanence du désir de partage et une certaine exigence de parler des livres :

“On avait maudit le ciel et ses nuages et puis on avait parlé de revenir aux fondamentaux. Les fondamentaux, c’est quelque chose qui dit à la fois l’âme du sport et l’humilité avec laquelle il faut l’aborder. On ignore donc, puisque la coupe du monde n’a pas commencé, si nos Bleus auront cette humilité-là.

La création du Matricule des Anges, il y a (fichtre !) dix-neuf ans, obéissait aussi à ce désir d’un retour aux fondamentaux : revenir aux principes de base du journalisme appliqué à la critique littéraire. Dire ce qu’on a lu, le décrire, le mettre en perspective, traquer le fait littéraire comme d’autres traquent l’événement. Ca nous paraissait indispensable pour deux raisons. La première : la littérature, parce qu’elle produit du sens, parce qu’elle offre des expériences de vie et ouvre au monde, nous est nécessaire pour vivre (et non seulement exister, consommer). La deuxième : l’abandon des fondamentaux du journalisme littéraire constaté quasiment dans tous les médias conduisait à une confusion (euphémisme). Etaient déclarés littéraires des ouvrages d’une ineptie insondable. Et confondus livres et littérature, comme si une bouteille de vin (au hasard, un Zélige-Caravent) était comparable à une bouteille d’huile de vidange. Le commerce, la publicité, la bêtise, la médiocrité, la prétention avaient pris les commandes du jeu : on faisait des chisteras sous des trombes d’eau, habillés de costumes à paillettes avec des joueurs d’opérette plus à l’aise sur les plateaux de télé que sur le terrain. En gros, on tuait la littérature au profit du spectacle et d’un cénacle de cyniques qui avaient découvert qu’il était plus facile de tromper son monde que courir après le talent et le génie qu’aucun d’eux ne possédait. C’était : “fais mon éloge aujourd’hui, et demain, quand ton livre paraîtra, je ferai le tien”, c’était “donne-moi ton prix littéraire, je te donnerai le mien“. Pas étonnant que les lecteurs nouveaux se détournaient de la littérature nouvelle.

Dix-neuf ans après, force est de constater que nous n’avons rien changé à ce monde là. Il convient donc de conserver à l’esprit cette humilité des débuts.” (Thierry Guichard, éditorial au numéro 126, extraits)

 

On est d’accord… Longue vie à toi, Matricule… et vivement un regard sur le monde qui est en train de… s’écrire… en numérique… parce qu’une partie de la littérature contemporaine est aujourd’hui …ou … ou encore… où l’on retrouve celui dont on parlait au début… Hasard ?

Silence

 

 

 

la méthode de lecture de l’homme aux notules

 

Le dimanche, tous les dimanches, depuis quelques mois, je suis abonné, par mail, aux notules de Philippe Didion. C’est toujours un plaisir de lecture et celui d’aujourd’hui, recélait une très belle analyse du tome 1  du Journal d’André Gide. Je ne vais pas tout copier de cette analyse, vous la laisserai découvrir entièrement ici (à la date du 21 août), mais je retiens sa méthode de lecture qui est particulièrement adaptée pour les mastondontes de la littérature, ceux pour qui le haïku n’est même pas envisageable ! Voici sa méthode :

“MERCREDI.
                  Lecture. Journal I 1887-1925 (André Gide, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade n° 54, 1996, édition établie, présentée et annotée par Eric Marty; 1756 p., 74,70 €).
                  Gros morceau. Et pour venir à bout des gros morceaux, je ne connais que deux méthodes : le morcellement et l’isolement. Le morcellement consiste à cheminer dans le livre de façon durable à raison d’un certain nombre de pages par jour. Cela peut prendre des années, mais rien n’y résiste, à coup de cinquante, vingt, ou dix pages quotidiennes. Une seule suffit parfois, le morcellement tournant alors à l’émiettement : c’est ainsi que j’ai pu lire La Bible, dans deux langues différentes, en un lieu où je ne me rends jamais accompagné. Cette méthode m’a permis de venir à bout du Journal littéraire de Léautaud, de L’Idiot de la famille, des Mémoires d’outre-tombe, de Finnegans Wake et de bien d’autres pavés qui semblent illisibles à première vue. L’isolement, c’est la lecture exclusive en un lieu éloigné et abrité des tentations que peuvent provoquer l’actualité littéraire ou la présence proche d’une bibliothèque ou d’une librairie. Les vacances sont bien sûr propices à cette pratique et comme les vacances constituent mon second métier et ma vocation, elles m’ont au cours des ans permis d’ingurgiter Les Thibault, L’homme sans qualités, les Carnets de notes de Bergounioux et autres pavés considérables. Il n’est pas de livre illisible par sa taille. La littérature, c’est comme le poivre, quand on en achète un pot de cent grammes on pense qu’on n’en verra jamais le fond et pourtant vient le jour où il faut en racheter. Le Journal de Gide, du moins sa première partie car il en reste autant à lire, aura bénéficié de l’isolement creusois que je me suis infligé avec délices pendant deux semaines. Il en restait quelques bribes que je viens de terminer. C’est donc un gros morceau mais il aurait pu être plus gros encore.”

La suite est donc ici et puis, je ne vous dit pas tout, car dans les notules dominicales de Philippe Didion, il y a des éléments qui reviennent tout le temps… à vous de les découvrir. Et à vous abonner si cela vous plaît…

Comme le hasard n’existe pas, une sélection des notules vient de paraître chez Publie.net : les notules dominicales de culture domestique, “soit une sélection faite par l’auteur (245 pages et 430 000 signes, quand même) de six ans (2001-2007) de la lettre rituellement reçue chaque dimanche entre 11h50 et 12h00 par les quelques centaines d’abonnés aux Notules dominicales de la culture domestique.”

Silence

A chacun de trouver son Transsibérien…

Dans ce pays le nom des villes et des villages est inscrit sur les girouettes, au lieu d’être inscrit sur les bornes… On suit la flèche, mais le vent tourne et on est perdu à nouveau. C’est comme si les villes se sauvaient. Impossible de mettre la main dessus.
Jacques Prévert, Spectacle.

***

Un jour, François, François Maspero, l’éditeur, l’écrivain, enfin l’homme François Maspero, est dans une rame du R.E.R., ligne B.

Ce jour là, c’est le 2 janvier 1989 à 15h30 entre Parc des Expositions et Villepinte, il lit. Lit dans le R.E.R., une critique, une recension, un commentaire de lecture dans La Quinzaine Littéraire à propos de Danube de Claudio Magris chez l’éditeur qui porte “un si joli nom” : L’Arpenteur.

Voici l’effet catalyseur de certaines lectures – pourquoi ceci, pourquoi cela, ce jour-ci, ce jour-là -, les mots de Maurice Nadeau qui disait  : “le projet est un peu celui qu’on nous donnait à réaliser en géographie, dans la classe de primaire supérieur : suivez le cours du Rhin, ou du Mississippi, ou du Danube, et parlez de ce que vous rencontrez en route. Un travail plein d’agrément, mais qu’il fallait faire de tête, avec nos pauvres connaissances. Claudio Magris, lui, l’effectue sur le terrain… Avec en sus, la couleur du ciel, l’atmosphère du Café central à Vienne, la largeur du Danube à Budapest, une chevauchée (en voiture) dans les putzas hongroises ou emmi les chardons du Baragons… Prenez un atlas. Pays que traverse le Danube ou auxquels il sert de frontière :…”

“Rentré chez lui, [François] avait pris un atlas mais bien sûr il n’y avait pas trouvé son affaire, alors il s’était rabattu sur la carte Michelin “Environs de Paris” (la verte, au 1/100 000, une bien trop petite échelle à vrai dire), il avait souligné au feutre rose, luminescent, le tracé de la ligne B du RER, celle qui se coule à travers la région parisienne du nord au sud, ou plus exactement du nord-est au sud-ouest, de Roissy-Charles de Gaulle à Saint Rémy lès Chevreuse, et regardé les pays ainsi traversés : il avait vu que la ligne partait du coeur de la plaine de France pour arriver au coeur du Hurepoix…

Trajet : 38 gares, y compris celles de la traversée souterraine de Paris, pour un parcours d’environ 60 kilomètres. L’idée : faire le trajet, 1 gare par jour pendant 1 mois (sauf celles de Paris), dormir dans un hôtel chaque soir ou chez des amis… et une règle – absolue - : ne pas rentrer à Paris. Bref, de l’exotisme en pleine Occident !

Correspondance 1 : vingt ans plus tard, un habitué, enfin, je suppose un habitué de la ligne B du R.E.R. filmait le trajet des gares parisiennes, celles qui justement ne sont pas dans le livre de François :

Il avait vu aussi qu’il traverserait des cités nouvelles et des banlieues anciennes, des zones industrielles et peut-être d’autres encore agricoles, ce n’était pas très clair sur les cartes (celle éditée par l’Institut géographique national et Le Nouvel Observateur indiquait, sur la droite de l’autoroute du Nord, du côté de Roissy : “Champs de tulipes” ; il faudrait vérifier ça) ; et sur tout cela, sans trop s’écarter de la voie ferrée, habitaient bien deux millions d’habitants, Paris exclu, répartis sur cinq départements. Serait-il possible de retrouver là-dessous les traces du passé, les traces de la plaine de France et du Hurepoix ? Mais qu’est-ce qui l’intéressait le plus : le dessous ou le dessus ? Le passé ou le présent ? Après quoi…” 

Correspondance 2 : un peu plus de vingt ans plus tard, le 2 avril 2011, cette fois, c’était un étage du RER C qui avait été réservé pour écrire, de Tolbiac à Versailles-Chantiers et retour, en compagnie de François Bon : tout ce qui s’était réellement passé ce jour là se trouvait également ici.

“Après quoi il avait décroché son téléphone, il avait appelé Anaïk et lui avait demandé ce qu’elle pensait de cette idée qui lui était venue, oui, un peu bizarre, un peu sotte peut-être aussi… “Je suis ton homme”, avait dit Anaïk.

Oui, c’est ainsi que le projet avait pris corps et qu’ils avaient décidé de faire le voyage ensemble.”

Qui était Anaïk ? Anaïk Frantz ? La suite nous le dirait, bientôt…

Correspondance 3 : parmi les participant(e)s au voyage du 2 avril, celle, qui avait, à son tour, tenté d’épuiser un trajet, celui de la ligne 2, ligne aérienne, plus proche des nuages que des catacombes du métro parisien, le tout décrit dans un livre : Fenêtres, open space aux si belles éditions Le mot et Le reste : “Mardi – De la voiture, 8 mai oblige, mais le trajet est le même. Une femme de profil se penche pour boucler sa valise dans une pièce sombre du premier étage. Souvenirs assourdis de Béziers, rideaux, voilages, voitures faisant vibrer les vitres. (p.11) Mercredi – L’air is full of Björk, les nuages filent vers l’Islande et l’hiver. Malgré ça le décor reste sec, un caillou. Les fenêtres s’amincissent, deviennent de fins barreaux. Jamais vu que la verrière de Barbès était verte. (p. 25)” D’autres, un peu plus tard, avaient poursuivi la description du monde.

 Anaïk Frantz ? Photographe de la Ville et François M. de nous en faire le portrait :

“Cela faisait des années qu’ils se connaissent. Un jour, au temps lointain où François fabriquait les livres des autres, il avait vu arriver Anaïk avec un gros paquet de photos prises dans le bidonville du Chemin des Alouettes à Carrières sur Seine, où elle avait vécu plusieurs mois pour des raisons qu’elle n’avait pas données ; il n’avait pas publié les photos, il ne publiait jamais de photos, il avait tort d’ailleurs. Et peut-être aussi les photos d’Anaïk, qui en était à ses débuts, avaient-elles encore quelque chose d’inachevé, mais cela il aurait été bien incapable de l’expliquer et elle, à l’époque, de le comprendre.

Peu de temps après, un jour qu’il était allé voir son ami Georges Pinet qui était avocat dans un collectif – c’était le temps où beaucoup de camarades croyaient au travail collectif, c’était le temps où on croyait à la générosité, c’est dire si cela remonte loin -, un jour donc qu’il était allé voir Georges Pinet dans sa taupinière d’avocats gauchistes, boulevard Ornano, tandis qu’il attendait à son tour dans l’entrée, la standardiste dont les ongles bleus le fascinaient lui avait demandé tout d’un coup : “Je voudrais que tu m’expliques ce que tu penses de mes photos.” Il avait donc remonté des ongles bleus aux yeux bleus et il avait découvert que la standardiste était la photographe prénomée Anaïk ; il lui avait expliqué qu’il était incapable de lui expliquer pourquoi il ne pouvait pas lui expliquer, et ses explications avaient probablement été convaincantes, puisqu’à partir de ce moment-là ils n’avaient jamais cessé de se voir, elle n’avait jamais cessé de lui montrer ses photos ; et il disait toujours qu’il les aimait, mais qu’il ne pouvait pas lui dire pourquoi ni comment, que c’était ainsi, une réaction, une attirance naturelles, la certitude que quelque chose se passait, quand il les regardait, qui ressemblait à un coup de coeur. Il leur était arrivé de ne pas se voir pendant des mois. Il y eut des années où elle ne lui fit pas d’autre signe que de lui envoyer par la poste, de temps en temps, un tirage : des mariniers échoués dans le bras mort de Conflans, des gitans d’Annecy, la vieille épicière de la rue de l’Ouest ; comme une page d’un album de famille, pour donner des nouvelles. Il savait que viendrait toujours le moment où elle lui montrerait les autres. Il attendait, et c’était toujours la même découverte inquiète et heureuse.

Anaïk habitait impasse de l’Ouest mais elle passait sa vie aux frontières. Pour cela, elle pouvait aller en Afrique, comme elle fit une année, mais elle pouvait aussi bien ne pas quitter le quatorzième arrondissement. Le Montparnasse où elle vivait n’était pas celui du boulevard, des lumières et de la tour, c’était un quartier au bout du monde, fait de petites rues et de petites gens. A dix-huit ans, elle fit de ceux-ci ses premières photos et sa seule famille. Aujourd’hui le vieux quartier n’existe plus. Anaïk a suivi sa démolition, rue par rue, maison par maison, jusqu’à ce que vienne le tour de la sienne. Elle a vu partir les vieux, exilés vers des banlieues qui leur faisait peur. Elle a vu arriver les ouvriers des chantiers, portugais et maghrébins. Elle a vu s’installer, passagers en transit dans les logements voués à la disparition, les locataires précaires, squatters, familles sans toit, immigrés d’Afrique et d’Asie. Rôder les clandestins et les dealers. Quand tout fut terminé, quand d’autres habitants, anonymes ceux-là, eurent pris possession des tours neuves, à l’abri derrière les codes électroniques et les interphones, quand elle-même eut réussi à être relogée dans une HLM des années 20 de la ceinture des Maréchaux, entre boulevard extérieur et périphérique, à l’extrême limite de son quatorzième, la famille d’Anaïk s’était démesurément agrandie : il lui était poussé des ramifications dans les couloirs du métro, sur les rails rouillés de la petite ceinture, dans les cités-dortoirs, les pavillons de banlieue, dans les hôpitaux-asiles-hospices-mouroirs pour vieux du côté du Kremlin Bicêtre et de Nanterre, chez les prostituées de Pigalle, chez les gitans de la porte de Vanves, sur tous les chemins qui, au coeur des villes, ne ménent apparemment à rien et que les gens pressés ne prennent pas, ne connaissent pas.

Les photos d’Anaïk avaient chacune une longue histoire. Elles n’étaient pas faites par surprise, elles n’étaient jamais agression. Ni images à la sauvette ni images-viol. Pas de mise en scène, non plus. Les visages n’y sortaient pas de l’inconnu pour retourner à l’anonymat : chacun y portait un nom, chacun était relié à des souvenirs, des confidences, des repas, un peu de chaleur partagée, des heures vécues ensemble. L’histoire qu’elle racontait était toujours une histoire à suivre. A cause de tout cela, françois avait l’habitude de dire qu’elles avaient quelque chose à voir avec le conte arabe ou le palabre africain. C’étaient des photos qui prenaient leur temps.

Cheminer avec Anaïk dans Paris, c’était toujours, à un moment donné, se faire arrêter au détour d’un trottoir par M. Marcel ou Mlle Louise. Des gens bizarres, la plupart du temps, de ceux qu’on appelle marginaux, asociaux ou même clochards ; et c’est encore ainsi aujourd’hui. La seule chose qu’elle n’a pas vraiment bien su faire, Anaïk, pendant toutes ses années, c’est de les vendre, ses photos. Peut-être ne savait-elle pas si prendre. Trop souvent ses photos déplaisaient, irritaient : pourquoi photographier ça ? Ca, c’était justement ce monde qu’on a sous les yeux et qu’on ne voit pas : ce monde des frontières, qui, à chacun de nous, fait un peu peur. Ou même très peur. Des fois qu’on s’apercevrait que c’est notre monde à nous. Qu’on pourrait bien y basculer un jour. Mais non : impossible. Impensable. Et insoutenable. Assez de misérabilisme. Et si ces frontières-là étaient celles de la mort ? “Mais bien sûr, disait Anaïk : ce sont bien les frontières de la mort que je cherchais.” Et plus ses photos étaient simples, plus elles apparaissaient comme des défis à ceux qui voyaient de l’horreur là où elle avait mis de la tendresse.

Peut-être aussi y avait-il en elle quelque chose qui disait non, qui refusait au dernier moment de livrer son travail à la publication, aux regards anonymes, de même qu’on n’ouvre pas devant n’importe qui son album de famille ?

Pour vivre de son métier, Anaïk a fait de drôles de photos différentes : photos de mode, photos de plateau pour le cinéma, photos de scène : mais elle n’arrivait pas à rester à la surface du spectacle, à la convention des masques : les acteurs, pour peu qu’ils fussent médiocres ou simplement préoccupés, n’y étaient pas flattés, et l’on voyait réapparaître sur leur visage la vérité, non celle de leur fiction qu’elle eût dû magnifier, mais celle de leurs angoisses. C’était cruel et ce n’était pas pour cela qu’elle était payée. Alors Anaïk a fait toutes sortes de métiers, ce genre de métiers qui n’en sont pas tout à fait, qui sont eux-mêmes aux frontières : modèle dans les ateliers de la Ville de Paris, fricoteuse de hamburgers de fast-foods, démonstratrice dans les grandes surfaces. Et il lui arrivait de dire que tout cela n’avait pas de sens. Que puisqu’elle ne pouvait pas vivre de ses photos, elle n’avait qu’à vivre sans elles. Mais pouvait-elle vivre sans ?

Elle a continué à photographier. Elle a quand même commencé à publier. Est-ce vraiment un hasard si sa première grande exposition, elle devait la faire à Berlin, la ville la plus frontière de toutes les villes frontières ? Un jour, elle a dit à François qu’elle ne comprenait pas ce qui se passait mais qu’elle voyait que sur ces photos le monde n’en finissait plus de s’ouvrir et de s’élargir. Et de sourire.”

Le monde n’en finissait plus de s’ouvrir et de s’élargir. Et de sourire… Chapeau bas. François a trouvé sa photographe. Dans le portrait d’Anaïk, je retrouve beaucoup des propos de Didier Lefèvre lorsqu’il s’entretient avec son biographe, le dessinateur Emmanuel Guibert. Mais c’est une autre histoire, un autre billet. Il y a là un fil d’Ariane à suivre… Tous les extraits sont tirés du livre de François Maspéro :  les passagers du Roissy-Express avec les photographies d’Anaïk Frantz, ouvrage paru dans la collection Fiction et Cie du Seuil en 1990. 330 pages d’un voyage passionnant. Il existe aussi en poche au Points. A chacun son Transsibérien pour comprendre le monde autour de soi… et retrouver la générosité…

Silence

Post-scriptum : je dois vous dire une dernière chose, ce livre, ces Passagers du Roissy-Express, je l’ai acheté dans une gare, celle de Saint-Raphaël, il y a quelques mois, pour un euro… dans la gare de Saint-Raphaël, enfin, dans l’ensemble formé par la gare, il y a un drôle de bouquiniste, un bouquiniste que je n’ai jamais vu d’ailleurs, ni rencontré parce qu’il n’y est pas, tout simplement. Ses livres, ceux qu’il vend, sont disposés sur des tables dans le hall où il y a toutes sortes de boutiques ou d’échoppes. Mais, pas de bouquiniste. Ou bien, il est invisible… On prend son, ses livres et, en toute confiance, on glisse le montant correspondant dans la boite à cet effet. Confiance. En général, j’y passe le mardi… Je ne sais pas pourquoi le mardi… c’est devenu régulier, et mes flâneries dans ce lieu me permettent toujours de faire des découvertes extraordinaire : un jour, le Mégaphonie de Louis Calaferte, en poche, offert depuis à un ami, qui avait adapté et joué fabuleusement cette pièce d’une dystopie de type orwellienne et devait être, par conséquent, le gardien de ce livre extraordinaire. Je savais où trouver le livre s’il me prenait l’envie de le relire. Bref, un jour, je trouvais ce Maspero, de la collection Fiction et Cie, dont je n’arrête pas en ce moment de lire des titres – par le plus grand des hasards et ce n’est pas parce que je travaille sur la photo et que Denis Roche en était le fondateur et longtemps le directeur éditorial – bref, disais-je… je remercie la personne qui s’est débarassée de ce livre des merveilles – j’ai mis mon euro dans la boite accrochée au pilier et je suis parti avec mon trésor… et ainsi la flânerie du jour… Bonne lecture…

 

 

un autre fil d’Ariane

” Il apparaît possible que le parcours humain ait un fil conducteur.

Ses chroniqueurs officiels – les historiens – refusent catégoriquement d’envisager que l’empathie puisse être sa force motrice. La plupart du temps, ils étudient les conflits sociaux et les guerres, les héros et les criminels, les perçées technologiques et les manoeuvres politiques, les inégalités économiques et les injustices sociales. S’ils touchent à la philosophie, c’est presque toujours à propos du pouvoir. Il est rare que nous les entendions évoquer l’autre face de l’expérience humaine : notre nature profondément sociale, l’élargissement progressif des sentiments affectueux et leur influence sur la culture et sur la société.

Les époques de bonheur, écrit Hégel, sont les pages blanches de l’histoire parce que ce sont des périodes de concorde. Les gens heureux passent généralement leur existence dans un micromonde fait d’intimes relations avec des familiers et d’appartenance à des groupes sociaux étendus.

L’histoire, elle, est fait la plupart du temps par les mécontents et les furieux, les excédés et les rebelles – par ceux qui aspirent à exercer l’autorité, à exploiter les autres, et par leurs victimes, intérésées quant à elles à obtenir réparation et à rétablir la justice. Dans ces conditions, l’histoire qui s’écrit a pour grand sujet la pathologie du pouvoir.

Est-ce pour cela que nous nous faisons une si sombre idée de la nature humaine ? Peut-être. Notre mémoire collective est structurée par des crises et des catastrophes, d’abominables injustices et d’effroyables violences que nous nous sommes infligés entre nous, ou que nous avons fait subir aux autres vivants. Mais si les lignes de force de l’expérience humaine étaient celles-là, notre espèce aurait disparu depuis longtemps.

Pourquoi en sommes-nous venus à cette sinistre vision de la vie . On le voit bien : les récits de malheurs et de crimes nous surprennent. Inattendus, ils nous effraient et nous captivent. Parce que ce type d’événements est l’exception, pas la règle. Mais ces faits sont intéressants à rapporter, et deviennent ainsi la matière première de l’histoire.

Au quotidien, le monde est tout à fait différent. La vie telle qu’on la vit près de chez soi est certes saupoudrée de souffrances, de stress, d’injustices et mêmes de coups bas, mais elle est faite pour l’essentiel de centaines de petits actes de gentillesse et de générosité. La compassion et le réconfort mutuels créent la bienveillance, tissent le lien social et réchauffent le coeur. Une grande partie de nos interactions quotidiennes avec nos compagnons d’humanité sont empathiques, parce que c’est notre vraie nature. C’est par l’empathie que nous créons la vie sociale et faisons progresser la civilisation. L’évolution extraordinaire de la conscience empathique est la quintessence de l’histoire de l’humanité, bien que les historiens ne lui aient pas accordé l’attention sérieuse qu’elle mérite. “

(Une nouvelle conscience pour un monde en crise : vers une civilisation de l’empathie / Jeremy Rifkin. – Les liens qui libèrent, 2011).

C’est si souvent répété que l’on finit par en être persuadé : les gens heureux n’ont pas d’histoire. Changeons notre regard… ” J’aime mieux ce qui me touche que ce qui me surprend “…

Silence

lamentation ou enthousiasme candide ?

” Cependant, si nous autorisons la commercialisation des fonds de nos bibliothèques, nous ne pourrons éviter une contradiction fondamentale. Numériser les collections et les vendre en ligne sans se soucier de garantir un libre accès à tous reviendrait à répéter l’erreur qui fut commise lorsque les éditeurs s’emparèrent du marché des revues scientifiques, mais à une échelle bien plus grande puisque cela ferait d’Internet un instrument de privatisation d’un savoir qui appartient à la sphère publique. Nulle main invisible ne viendrait alors corriger le déséquilibre entre intérêt général et intérêt privé. Seul le public peut faire cela, mais qui le représente ? “

” On ne peut légiférer sur les Lumières, mais on peut fixer des règles du jeu pour protéger l’intérêt général que les bibliothèques représentent. Ce ne sont pas des entreprises, même si elles doivent amortir leurs coûts et avoir un plan de développement. Ce qui se passe n’est pas sans rappeler la devise de la compagnie d’électricité Con Edison à l’époque où elle défonçait les rues de New York pour installer ses réseaux : ” Creuser nous devons. ” Les bibliothèques affirment, elles : ” Numériser nous devons. ” Mais pas à n’importe quelle condition. Elles doivent le faire dans l’intérêt du public, c’est-à-dire en imposant aux entreprises qui numérisent leurs fonds des devoirs envers les citoyens.

Il serait naïf d’identifier la Toile aux Lumières. “

et plus loin,

” Nous devons nous impliquer, entrer dans le jeu et reconquérir les droits légitimes du public. Quand je dis nous, je veux dire Nous, le peuple, nous qui avons écrit la Constitution et qui devrions faire que les principes des Lumières régissent la réalité quotidienne de la société de l’information. Certes, nous devons numériser, mais surtout démocratiser en assurant un libre accès à notre héritage culturel. Comment ? En réécrivant les règles du jeu, en subordonnant les intérêts privés au bien publlic et en nous inspirant des premiers républicains pour instaurer une République numérique du savoir. ”

(Apologie du livre : demain, aujourd’hui, hier / Robert Darnton. – Gallimard, 2011)

Robert Darnton est le directeur de la Bibliothèque universitaire d’Harvard. Il serait bien que ce livre tombe sous vos yeux… quand les évidences ne sont plus des certitudes… après l’avoir lu…

Silence