“la bibliothèque est toujours et avant tout réserve, conservatoire de la différence, vestibule infini d’un palais grand ouvert.”

Après la découverte du formidable : Le dépaysement : voyages en France de Jean-Christophe Bailly, fidèle à ma méthode, je poursuis par la lecture de ses oeuvres complètes, le suivant sur la liste : Le propre du langage : voyages au pays des noms communs (Seuil, 1997,  coll. La Librairie du XXe siècle) et forcément, un mot s’impose : Bibliothèque. Et cette image de l’empilement des boîtes à lignes… mais lisez, vous allez comprendre…

“Le vin, comme on sait, travaille dans les caves. A l’intérieur des bouteilles continue une vie mystérieuse, différente selon les années et les crus tels que les certifie l’appellation d’origine. Cette appellation, le vin ne la justifie pas seulement par sa provenance : pour devenir le grand ou le bon cru qu’il est ou est supposé être, le vin doit de surcroît attendre et ce n’est qu’au bout de plusieurs années, marquées par une activité intense et passive, qu’il acquiert son identité la plus propre, quitte aussi à la perdre s’il n’est pas bu à temps.

Si les bibliothèques sont littéralement les caves du savoir humain (dans l’obscurité des llivres fermés le sens travaille continûment), les livres présentent toutefois sur les bouteilles l’avantage de pouvoir être bus (lus) à tout moment et de se conserver sans limitation, ainsi que celui d’être inépuisables : même bue d’un trait, le bouteille reste pleine. S’il arrive que le sens s’évente, c’est seulement parce que le vin n’était qu’une piquette, eût-elle été primée en son temps, comme c’est d’ailleurs très souvent le cas.

Mais trêve de plaisanterie. Ce qu’est la bibliothèque, ce qu’elle préserve et ce qu’elle rend possible, nous ne le mesurons vraiment que lorsqu’elle disparaît : aucune image n’est plus parlante que cette célèbre photo prise à Londres pendant la dernière guerre où des hommes, comme des ombres calmes, consultent des livres dans les rayons d’une bibliothèque éventrée par les bombes. Et nul plus émouvant éloge que celui de Varlam Chalamov dans Mes bibliothèques, qui est le livre de la privation, de la rareté et des privations. Par-delà la difficulté d’accès, la rareté des vrais livres voire leur totale absence – comme à la Kolyma pendant des années, jusqu’au point de ne plus savoir lire – la bibliothèque revient dans sa mémoire, et dans le clair-obscur d’un monde de petites maisons gelées qu’un poêle réchauffe à peine, comme une sorte de crèche où chaque livre est tour à tout le sauveur : non pas une grande bibliothèque comblée de tout son poids d’institution, mais une simple cabane dont on a la clef et où quelqu’un a pris soin, dans le dos de la dictature, de constituer un catalogue, c’est-à-dire de sauver une langue.

La liberté que constitue la bibliothèque, il est parfois difficile de se la représenter en voyant les silhouettes d’une salle de lecture ramassées sous leurs lampes, mais c’est autrement, selon l’invraisemblable polyphonie des rayons ou selon le sommeil des réserves qu’il faut y penser. Privée ou publique, immense ou petite, spécialisée ou capricieuse, la bibliothèque est toujours et avant tout réserve, conservatoire de la différence, vestibule infini d’un palais grand ouvert.

Chaque livre est composé de lignes et se ferme sur elles comme une boîte. Dans l’empilement infini des boîtes à lignes, la bibliothèque continue qui est comme un murmure : non le bruit des pages tournées par les lecteurs, assez semblable à celui du pas avançant sur un lit de feuilles, mais venant se poser sur lui comme une matière diffuse, la poudre ou le pollen de toutes les voix qui se sont tues et qui parlent, de toutes les boîtes qui se sont refermées et qui s’ouvrent.”

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Le propre du langage : voyages au pays des noms communs / Jean-Christophe Bailly. – Seuil, 1997. – (La Librairie du XXe siècle). – pp. 23-25

 

considérait les livres un peu comme des oiseaux

“Pour ses livres, Côme construisit à différentes reprises des sortes de bibliothèques suspendues, qu’il mettait tant bien que mal à l’abri de la pluie et des rongeurs ; il les changeait continuellement de place, selon ses études et ses goûts du moment ; il considérait les livres un peu comme des oiseaux et ne voulait pas les voir immobilisés dans des cages. Sur le plus massif de ces rayonnages aériens, il alignait les tomes de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, au fur et à mesure qu’ils lui parvenaient par un libraire de Livourne. Pendant quelque temps, à force de vivre au milieu des livres, il avait eu la tête dans les nuages, quelque peu, et s’était de moins en moins intéressé au monde dans lequel il évoluait ; la lecture de l’Encyclopédie, avec ses beaux articles sur l’Abeille, l’Arbre, le Bois, le Jardin, lui fit porter sur ce qu’il avait autour de lui un regard neuf. Parmi les livres qu’il se faisait envoyer, on vit désormais  figurer des traités techniques, dont un manuel d’arboriculture ; et il brûlait de mettre ses nouvelles connaissances à l’épreuve.”

[Le baron perché / Italo Calvino. - Seuil, 1960. - (Points). - p. 134]

Il y a des livres comme cela, que l’on a plaisir à relire et que l’on partage avec des oiseaux ou des cigognes, par exemple

Silence

Ce que serait un livre numérique : 2, un projet de John Burnside, écrivain écossais

 

“J’aimerais faire un livre électronique qui utiliserait des sections de films ou d’épisodes télévisés et qui raconterait une histoire alternative des Etats-Unis. Par exemple, j’utiliserais un passage du film On the beach, le moment où l’un des personnages du sous-marin qui part de l’Australie pour San Francisco quitte le sous-marin. J’aimerai prendre des passages de films et en faire un roman. Mais si un jour, j’arrive à faire ce livre, ce sera le roman le plus contrôlé donc le plus – clever [le fait de contrôler des informations]- que j’aurais écrit. Pour moi, ce livre électronique serait une proposition d’une Amérique alternative en revenant aux années 30-40, à l’époque où cette Amérique aurait pu devenir une vraie démocratie et non un pouvoir impérialiste. Ce serait un livre trop cher…”

[John Burnside : entretien avec Thierry Guichard, page 27 du dossier consacré à l’écrivain. - Le Matricule des Anges, n° 127, Octobre 2011… ]

Pistes et chemins dans la tête des écrivains vers des livres “électroniques” (comme il les appelle…) et qui commencent à prendre racines…

Silence

Avant l’aube

Avant l’aube, je ne vis pas. Une main. Paupières closes. Parfois, rêve. Pas, toujours. Existe ce moment – l’acmé – ce point culminant où l’on choisit. Choisit d’allumer la petite flamme. Cette flamme. Cette flamme d’acmé. Qui ne s’éteint pas si on ne le souhaite pas. Corps qui s’aiment hantent / mes lascives imaginations / de l’ombre et de la lumière /jaillissent d’innombrables torrents… Se diriger vers l’acmé… pas besoin… pas nécessaire… simplement, suivre le chemin… confiance dans le pas, de lui, de elle… Cette flamme qui nous tient en état de curiosité ou d’éveil ne s’allume qu’après avoir cheminé. N’est pas innée. Du temps, nécessaire. De l’expérience, indispensable. Mais, flamme de volonté.  Longtemps, attendu. Corps qui s’aiment hantent / mes lascives imaginations / de       l’ombre et de la lumière /jaillissent d’innombrables torrents / qui se dirigent vers la mer… Avant l’aube, je ne te connais pas. Soleil qui monte. Te vois. Enfin. Ta voix, d’abord. Ecrite, puis entendue. Ton sourire. Ecrit, puis entendu. Enfin. Te vois. Soleil qui monte. Après l’aube… naissance. Demains. Fleur de l’acmé… Seeds of…

Silence

Pour que rêverie se poursuive

Aucun comportement adulte, possessif, ou dominateur entre nous.” (Rezvani. – Le Testament amoureux)

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“Pour qu’une rêverie se poursuive avec assez de constance pour donner une oeuvre écrite, pour qu’elle ne soit pas simplement la vacance d’une heure fugitive, il faut qu’elle trouve sa matière, il faut qu’un élément matériel lui donne sa propre substance, sa propre règle, sa poétique spécifique. Et ce n’est pas pour rien que les philosophies primitives faisaient souvent, dans cette voie, un choix décisif. Elles ont associé à leurs principes formels un des quatre éléments fondamentaux qui sont ainsi devenus des marques de tempéraments philosophiques. dans ces systèmes philosophiques, la pensée savante est liée à une rêverie matérielle primitive, la sagesse tranquille et permanente s’enracine dans une constance substantielle. Et si ces philosophies simples et puissantes gardent encore des sources de conviction, c’est parce qu’en les étudiant on retrouve des forces imaginantes toutes naturelles. Il en va toujours de même : dans l’ordre de la philosophie, on en persuade bien qu’en suggérant des rêveries fondamentales, qu’en rendant aux pensées leur avenue de rêves.”

[L'eau et les rêves : essai sur l'imagination de la matière / Gaston Bachelard. - Librairie José Corti, 1942. - p. 5]

Pour que rêverie se poursuive, en souvenir de cette lecture…

Silence

la seule force d’exister

“Comme tout ce qui existe est beau par la seule force qu’il a d’exister ! Il ne faut pas trop choisir puisque nous ne sommes pas nous-mêmes choisis ; il ne faut pas désirer uniquement ceci ou cela puisque nous ne sommes pas l’objet d’un désir unique. Devons-nous sur un champ de fouilles rejeter, à mesure qu’on nous les tend, les débris des marbres sous prétexte qu’ils sont informes ? Rassemblés, ils feront peut-être une colonne, une statue ; les dés colorés feront une mosaïque ; le pis est qu’ils ne soient utiles à rien et impossibles à réunir ; alors ils formeront une image ressemblante de la vie humaine, et plus émouvante à certaines heures que les plus pures beautés.”

{Inspirations méditerranéennes / Jean Grenier. – Gallimard, 1961. – (Collection L’imaginaire). – p. 42}

Laisser aller… la source qui coule… ne pas tenter de la dompter…

Silence

lumière

“C’était la première fois que je me trouvais seul avec mon amie, dans un village que je ne connaissais pas. Je l’attendais devant la maison où je logeais. Nous n’habitions pas encore ensemble. Nous voulions marcher encore un peu, à la tombée de la nuit. En l’attendant, j’arpentais la rue du village. Alors, j’aperçus au loin, entre des arbres, une lumière. “Cette lumière, pensais-je, à ceux qui la voient là chaque soir, ne dit pas grand-chose. C’est peut-être celle d’un phare, ou d’une lampe dans une ferme. En revanche, à moi qui suis ici étranger, elle a beaucoup de choses à dire.” Sur ce je fis demi-tour, pour aller de nouveau jusqu’au bout de la rue. Je continuai quelques temps mes allers-retours et, chaque fois que je revenais sur mes pas, cette lumière entre les arbres capturait mon regard. Ce fut juste  à l’instant où mon amie me rejoignis. De nouveau je m’étais retourné, et je compris. Cette lumière que j’avais discernée juste au ras du sol était celle de la lune qui, s’élevant lentement, était passée maintenant par dessus la cime des arbres.”

écrit à Ibiza en 1933

[Récits d'Ibiza et autres récits / Walter Benjamin. - Riveneuve éditions, 2011]

bulles

On ne se perd jamais bien longtemps. On est parfois comme montgolfière. Petite bulle flottant dans les flux, soufflée par le vent. Un ouragan passe, vous transporte sur un autre continent. Vous avez perdu le Nord. Ne savez plus ni le haut ni le bas. Mais si ! Vous êtes dans une montgolfière, très haut, vous vous penchez… Le bas, c’est là… Souffle. Respiration. Votre coeur se remet à battre. L’altitude, toujours vous aide. Le haut, c’est ici. C’est ici et maintenant. Et soudain, à côté de vous, distinguez voix. Voix qui vous appelle.  Vient d’où - douce voix - De la montgolfière près de vous. Vous ne l’aviez pas entendu se glisser près de vous. Et soudain, n’êtes plus perdu. Son tonitruant de la flamme… Entouré. Retrouvez joie, émerveillement et… propulsion…

ne se perd jamais bien longtemps…

Silence

nostalgie de la bête

 

“L’être humain est l’espèce qui par hasard a cessé un jour de marcher à l’aide de ses quatre membres pour se mettre debout. Depuis, il lui arrive de regarder vers le haut, vers les étoiles, mais il ne comprend pas ce qu’il a gagné à marcher sur ses deux jambes. Alors il se transforme régulièrement en bête, par pure nostalgie. Dans l’avenir, deux choses peuvent se produire : soit il reviendra aux quatres pattes de ses débuts, soit il se décidera à se servir de sa tête pour autre chose que se la taper contre les murs.”

[L'écrivain et l'autre /Carlos Liscano. - Belfond, 2010]